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BIBLIOTHECA
P^aviensis
CHRONIQUE
DE CHARLES VII
ROI DE FRANCE
Paris. — Imprimé par E. Thunot et Cie, rue Racine, 26,
avec les caractères elzeviriens de P. Jannst.
CH RON IQJJE
DE
CHARLES VII
ROI DE FRANC E
PAR JEAN CHARTIER
NOUVELLE ÉDITION REVUE SUR LES MANUSCRITS
Suivie de divers Fragmens inédits
Publiée avec Notes, Notices et Éclaircissemens
Par VALLET DE VIRIVILLE
Professeur adjoint à l'École des chartes
Membre de la Société des antiquaires de France, etc
Tome II
A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
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1103
SOMMAIRE
(Mai 1440, — Juin 145?.)
rocès et exécution de Gilles de Retz, j-6, —
Poton de Saintrailles, Salazar et Chabannes s'em-
parent de Louviers, en Normandie , 7. — Pierre
[de Brezé, Floquet et autres assiègent le château
de Conches, 7-8. — Concile de Bâle, 8. — Catherine, fille
de Charles VII , est donnée en mariage à Charles le Témé-
raire , fils du duc de Bourgogne , 8-9. — Les Anglois assiè-
gent Tartas, en Guyenne, lo-i i. — Charles VII fait exé-
cuter à mort des pillards et écorcheurs, 12-14. — Atta-
que des Anglois devant Mantes, 14-15. — Saintrailles,
Brezé et autres assiègent Creil , 15-18. — Différends entre
la reine de Castille et le connétable Alvaro de Luna, 18. —
Les Anglois sont défaits près de Saint-Denis, en Anjou,
19-20. — Siège de Pontoise ; le roi prend une part person-
nelle aux hostilités ; défaite des Anglois , 20-27. — ^^s deux
armées belligérantes s'envoient réciproquement des ballades
en forme de défi , 27-32. — Floquet reprend Évreux sur les
Anglois, 32. — Charles d'Anjou créé comte du Maine, jj. —
François de Surrienne , dit l'Aragonois , surprend Cour-
ville au profit des Anglois, 3 3-34. — La duchesse de Guyenne,
remariée au comte de Richemont, meurt à Paris, 34-jj. —
Talbot et les Anglois assiègent Dieppe ; Dunois et les Fran-
çois lui font lever ce siège ; premières armes du Dauphin ,
Jean Charîier. II. a
ij Sommaire.
qui fut depuis Louis XI , 36-42. — Trêves conclues à Tours
entre les rois de France et d'Angleterre, 43. — Campagne
de Lorraine et d'Allemagne; le Dauphin combat les Suisses;
siège de Metz, le roi à Nancy; Mariage de Marguerite d'An-
jou, 43-47. — Trêves prolongées entre la France et l'An-
gleterre, 47-48. — Intervention de Charles VII dans les
affaires de l'Église et de la papauté, 48-51. — Charles VII
reconnoît l'obédience du pape Nicolas V ; il met fin au
schisme de l'Église, j 1-60. — Les Angiois rompent les trê-
ves par la prise de Fougères; reprise Jes hostilités, 60-6 j.
— Discordes en Angleterre ; le marquis de Suffolc mis à la
tour de Londres , 65-66. — Condamnation à mort pronon-
cée à Paris contre un homme et une femme par arrêt du
parlement; l'un et l'autre sont pendus, 67-68. — Ouverture
de la campagne de Normandie; prise de Pont-de-1'Arche sur
les Anglois , 69-74. — Gerberoy et Couches en Normandie,
Cognac et Saint-Maigrin en Guyenne, sont repris sur les An-
glois, 74-75.' — Délibérations de Charles VII au sujet de la
guerre , 76-78. — Le duc de Bretagne, appelé à remplir le
devoir de vassal, prête main-forte au roi , 78-80. — Brezé
s'empare de Verneuil, en Perche, 80-82. — Dunois est créé
lieutenant général; ses capitaines ou auxiliaires, 82. — Ils
prennent position à Évreux, 83. — Prise de Nogent-Pré, 84.
— De Pont-Audemer, 85. — Défaite des Anglois en Ecosse,
87-91. — Saint-James-de-Beuvron se rend par composition
au roi de France, 91. — Soumission de Verneuil, 92. —
De Lisieux, 93. — De Mantes, 94-107. — Prise du château
de Longny, en Perche, 1 01-103. — De Vernon-sur-Seine ,
103 ; éloquence de Dunois, 105 ; il reçoit en don le château
de Vernon, 109. — Le roi se transporte de sa personne à
Verneuil, Évreux, Louviers, sur le théâtre de la guerre,
110-112. — Reddition du château de Dangu, 112. —
Reddition de la ville et du château de Gournay, 113. —
Reddition du château d'Harcourt, 115-116. — Reddition
de la ville de la Roche-Guyon, 11 6- 119. — Prise de
Neufchâtel-de-Nicourt, 119-121. — Prise d'Essai et de
l'abbaye de Fécamp, 121-122. — Le duc de Bretagne se
met sur les champs ; il soumet Coutances , Saint-Lô, Tho-
Sommaire. iij
rigny et autres places, 122-126. — Prise d'Alençon, en
Normandie, par le duc d'Alençon, 126. — Prise de Mau-
léon , en Guyenne , par le comte de Foix pour le roi de
France, 127-130. — Soumission de Touques, de Yemmes,
en Normandie, 130-iji. — D'Argentan, iji. — Siège de
Château-Gaillard par le roi en personne, 133-1 34. — Siège
de Fresnay, capitulation de Gisors, 13J, 137. — Le roi
marche sur Rouen , capitale de la province ; siège de cette
ville, 138-141. — Chevaliers faits devant la place, 142. —
Les bourgeois capitulent, 145. — L'archevêque de Rouen
négocie avec le roi, 146-148. — Les bourgeois se déclarent
contre les Anglois, 149-1 jo. — Prise de la ville, 152. —
Le duc de Somerset vient parlementer, 1J3. — Le palais
et le château sont pris d'assaut, 1 54-160. — Le roi entre en
grande cérémonie dans Rouen, 160-172. — Fougères est
reprise par le duc de Mortagne, 172. — Prise de Bellême,
174. — Siège de Harfleur, 176-181. — Agnès Sorel vient
trouver le roi et meurt à l'abbaye de Jumièges ; ses derniers
momens ; son éloge, 1 81-186. — Le comte de Foix s'empare
de Guissem, près Bayonne, 186-187. — Siège de Honfleur,
188. — De Fresnay, 189. — De Valognes, 191. — Bataille dé-
cisive de Formigny, 192-200. — Procession à Paris, 200-201.
— Siège de Vire, 201. — Siège d'Avranches , 202. — Siège
de Tombelaine, 203. — Siège de Bayeux; traité de la capitu-
lation de Bayeux, 207-21 1. — Prise de Briquebec; siège de
Valognes, 211-212. — Siège et prise de Saint-Sauveur-le-
Vicomte, 213-214. — Siège de Caen, 215-221. — Le roi
fait son entrée à Caen , 222. — Il assiège Falaise, 223-227.
-- Puis Domfront, 227. — Mort du duc de Bretagne, 228-
231. — Siège et prise de Cherbourg; conclusion de la cam-
pagne, 231-238. — Éloge des vainqueurs , 238-239. — Le
roi décide de poursuivre le recouvrement de la Guyenne,
239-242. — Siège de Jonzac, 242. — Le financier Jean de
Saincoins est condamné pour cause de malversations, 244-
24 j. — Les Anglois attaqués dans le Médoc, 246. — Le
nouveau duc de Bretagne vient à Montbason faire hommage
au roi ; faveur de mademoiselle de Villequier, 248-249. —
Montguyon assiégé; traité de capitulation, 249, 253. —
iv Sommaire.
siège et capitulation de Blaye, 254-259. — Pierre de Mont-
ferrand délivré, 2 59-26 1 . — Bourg assiégé par terre et par
mer, capitule, 261-264. — Prise d'Arqués, près Bordeaux,
265. — Rions, Castillon, Saint-Émilion, assiégés, 266-267.
— Fronsac assiégé, capitule, 268-277. — Bordeaux as-
siégé, capitule, 277-291. — Les commissaires du roi font
un traité spécial avec Gaston de Foix , captai de Buch, 291-
298. — Autre traité particulier avec Bertrand de Monfer-
rand, 299-303. — Le lieutenant du roi prend possession de
Bordeaux par une entrée solennelle , 303-313. — Expédition
de Bayonne, 315. — La ville est prise d'assaut et se rend ,
319. — Entrée solennelle des vainqueurs dans Bayonne, 321.
— Soumission et fm de la première campagne de Guyenne ,
323. — L'empereur Frédéric III épouse la fille du roi de Portu-
gal ; York et Somerset ; premières agitations de la guerre des
Deux-Roses en Angleterre, 324. — Le pape s'entremet dans
le différend des rois de France et d'Angleterre ; il fait appel
au zèle commun des princes chrétiens contre les Turcs, 325.
— Arrestation de Jacques Cœur et de la demoiselle de Mor-
tagne, 327. — Différend entre le duc de Savoye et le roi de
France; le cardinal d'Estouteville négociateur, 329-350. —
Les Anglois soulèvent la Guyenne à peine reconquise; Tal-
bot débarque à Bordeaux , 330-333. — Dernière campagne
de Guyenne, 333-335.
CHRONIQUE FRANÇOISE
DU ROI DE FRANCE
CHARLES VII
PAR JEAN CHARTIER.
Chapitre 141.
D'un infidelle ' excéciité par justice en Bretaigne.
n icelluimesme 311(1440), le duc de
Bretaigne fis prendre et apréhender
par justice et emprisonner Messire
Gilles de Raiz, mareschal de France,
pource que on disoit qu'il avoit occiz et
I. Gilles de Retz ou Rais; ainsi désigné (infidèle) parce que
les griefs de l'accusation dirigée contre lui étoient considérés
comme affaire de foi. Cet abominable et étrange personnage
mérite , comme étude de mœurs, une monographie spéciale.
M. Armand Guéraud, de Nantes, a déjà consacré à cette
peinture une notice intéressante : Notice sur Gilles de Raiz,
Nantes, i8j j, in-8<». L'auteur s'occupe sans relâche d'étendre
et de développer ces recherches. Il doit les publier prochaine-
ment dans un nouveau travail.
6 Jean Chartier. [Mai
fait occir plussieurs petiz enffans , et qu'il faisoit
plussieurs merveilleuses choses contre la foy pour
cuider parvenir à ses intencions et voullentez par
la temptacion et amonnestement de l'ennemy, et
aussi par le consel, ainssi que on maintenoit, de
ung nommé Gilles de Sillé et autres ses servi-
teurs. Et fut fait le procez dudit sire de Raiz à
Nantes par le principal juge de Bretaigne, nommé
Maistre Pierre de l'Hospital , et fut condampné à
mourir. Et fut fait ung gibet, une haulte sca-
belle soubz ses piez , soubz lequel gibet fut fait
ung grant feu. Et après ce qu'il fut attaché au
gibet fut tirée ladite scabelle de dessoubz ses
piez et le feu aproché de son corps , tant qu'il
fut pendu et bruslé ensamble. Et disoit-on qu'il
eut bien bonne repentance.
Et tantost qu'il fut mort, fut la corde couppée,
et fut ensevely par quatre ou cinq dames et da-
moiselles de grant estât, et enterré et fait son
service moult notablement en l'église des Carmes
dudit lieu de Nantes. Et ledit de Sillé s'en fuyt
et absenta du pays, et plussieurs autres ses ser-
viteurs furent prins et excécutez par justice sem-
blablement ' .
1. M. p. Marchegay, qui a publié en i8j7 le Cartulain
des sires de Rais , in-8°, a inséré dans la Revue des pro-
vinces de l'ouest, novembre 1857, p. 177, un morceau in-
titulé Récit authentique de l'exécution de Gilles de Rais et de
ses deux serviteurs ; extrait du manuscrit du procès de G. de
Rais conservé au château de Serrant. Les archives de la
Loire-Inférieure à Nantes possèdent une expédition origi-
nale de ce procès.
1440] Chroniqiie de Charles VII. 7
Chapitre 142.
La ville de Louviers remparée par les François.
En ce mesme an, Poton de Sentrailles, ung
capitaine nommé Sailezart', Anthoine de
Chabanes ^ et plussieurs autres capitaines fran-
çois, à bien huit ou neuf cens lances, et environ
neuf mille archiers , se allèrent logier en la ville
de Louviers en Normendie , qui estoit désem-
parée , et la remparèrent et fortifièrent au mieulx
qu'ilz peurent. Et ce pendant le roy de France
vint à Chartres et y fut environ deux moys , et
firent une bastille iceulx capitaine au droit de
ladite ville , sur la rivière de Seine , pour em-
pescher que les Angloiz de Mantes et de Vernon
n'allassent et veinssent à Rouen , Pont-de-1'Ar-
che et autres villes estans en l'obbéissance des-
dits Angloiz.
Chapitre 143.
Comment le chasîeau de Conches fut prins et remparé
par les François.
"C* n ce mesme temps, Messire Pierre de Brézé,
i-^ung capitaine nommé Floquet et autres
François mirent le siège devant le chasteau de
Conches , en Normendie. Et après ce qu'ilz
ouïrent demouré devant par aucun temps , les
Angloiz estans dedens rendirent ledit chasteau,
et s'en allèrent par composicion eux et leurs
biens saufs , et remparèrent lesdits François la-
1 . Salazar, officier de fortune. Il étoit d'origine espagnole
et s'établit richement en France.
2. Comte de Dammartin.
L
8 Jean Chartier. [Mai
dite ville, et se logèrent èsdit chasteau et ville
de huit cens à mille combatans pour guerroier et
tenir frontière contre les Angloiz estant à Vernoil
et Evreulx et autres ouditpais de Normendie.
Chapitre 144.
Concilie général tenu à Basle en Aimaigne.
'an que dessus , par le concilie général es-
tant à Basle , lequel concilie avoit esté tenu
par l'espace de six ou sept ans, fut desclairé que
le pape Eugène seroit désappoincté et desmis.
Et eslirent et firent pape le duc de Savoye, ap-
pelle Amedée, lequel ilz nommèrent le pape
Félix. Et non obstant, fut tousjours tenu pour
pape et obay des roys de France, d'Angleterre,
d'Escoss'e et de la plus grant part de chrestienté
ledit Eugène. Et à l'occasion d'icelle élection ,
se meurent plussieurs discensions et débatz en
l'église. Car quelconques obéissances que feis-
sent les roys et seigneurs dessusdits , il y avoit
èsdits royaulmes aucuns particulliers, tant clers
que laiz , qui , selon leur ymaginacion , eussent
voullentiers favourisé ledit pape Félix, duc de
Savoye , tant en faveur dudit concilie , comme
pour avoir aucuns bénéfices.
Chapitre 145.
Comment madame Katherine, fille du roy de France,
fut donnée en mariage à Monseigneur
de Charrolais.
La mesme année, le jour de la Pentecoste ',
vindrent à Rains Monseigneur le connesta-
I. 16 mai.
1440] Chronique de Charles VII. 9
ble, le chancellier de France, arcevesque dudit
lieu , et Monseigneur le bastard d'Orléans arri-
vèrent en ladite ville de Rheims , où ils atten-
dirent Madame Katherine, fille du roy, fiancée
au seigneur de Gharoloys, filz de Monseigneur
de Bourgogne. Ce mariage fut fait pourtousjours
entretenir davantage bonne paix entre le roy et
ledit duc. Et arriva ladite fille le mercredy ' en-
suivant ladite feste de la Pentecoste. Et vindrent
les bourgois au devant d'elle , et fut honnorable-
ment receue. Et avec elle estoit tousjours le fils
de Monseigneur de Bourbon , qui la mena et
conduisit à l'église et ailleurs où elle voulut al-
ler en esbat, et après disner manda les dames,
damoiselles et bourgoises d'icelle ville pour dan-
cer. Et à la conduite d'icelle fille pour la mener
espouser estoient le comte de Vendosme, le
conte de la Marche et plussieurs aultres seigneurs,
chevaliers et escuyers. Et y avoit aussi avec elle,
jusques au nombre de douze , que dames que
damoiselles pour la convoyer, et y estoit par
dessus toutes sa gouverneresse, madame de la
Roche. Il faisoit beau voir ladite fille, qui estoit
lors seulement aagée de six à sept ans , qui tant
se gouvernoit gratieusement et saigement, fût en
parler, dancer, menger ou boire. Et après qu'elle
eust esté par aulcun temps en ladite ville de
Reins, print son chemin avec sa compaignie
pour aller devers le duc de Bourgogne.
I. Ms. de Rouen : Le mercredi des fériés dudit Pente-
coste (19 mai}.
10 JtAN Chariier. l'44^
Chapitre 146.
Siège mis devant Tarias par les Angloiz
ou leurs consors.
L'an mil quatre cens quarante dessus dit, fut
mis le siège par le séneschal de Bour-
deaulx, le captai du Buch et autres Gascons et
Angloiz , devant une forte ville du pays de Gas-
congne nommée Tartas, appartenant au sire
d'Albret , et y tindrent le siège par l'espace de
six ou sept moys ou environ. Et en moys de
Janvier ou environ, devant ledit Tartas, fut fait
ung traictié et composicion par ledit d'Albreth
d'une part et lesdits Angloiz et Gascons, d'au-
tre , c'est assavoir que ledit Tartas demoureroit
en l'obbéissance du roy de France , en la main
de Charles , filz dudit d'Albreth , lequel feroit
serment en la main du roy d'Angleterre que d'i-
celle ville de Tartas ne seroit faicte aucune guerre
au pays obéissant au roy d'Angleterre, et que
les subjetz d'icellui, sans aucune seurté du roy de
France , pourroient venir communiquer et mar-
chander en iceile ville , sans toutesfois y entrer
plus fors ■ que ceulx qui d'icelle auroient la
garde. Et semblablement , que ceulx dudit Tar-
tas yroient et viendroient à Bourdeaux et ail-
leurs, en l'obbéissance des Angloiz, communic-
quer et marchander, sans congé et saufconduit
d'eulx. Et par ce traicté estojt tenu ledit sire
^'Albreth mettre en la main dudit Charles , son
1 . En plus grand nombre ; en force supérieure à la gar-
nison.
1441 N- S.] Chroniql-e de Charles VII. 1 1
filz, Fozre Labrest, Caseneufve et Aglaz , les-
quelles places ne feroient guerre aux Angloiz ne
à leurs subjectz , ainssi que dit est, dudit Tartas.
Et fut promis et accordé pour ledit sénéchal de
Bourdeaulx bailler et délivrer en la main dudit
Charles et de ses gouverneurs la viconté de
Tartas, Oribac , (lamarde, Pontieux, Roux,
Jehansac, Gironde, Chasteauneuf-de-Serves ,
Durance et les terres dudit Tartas , qui sont à
Bourdeaulx , ainsi qu'il lui seroit possible de
bailler. Et se deffault avoit en ce que dit est, et
que ledit Charles ne vousist point tenir le ser-
ment fait au roy d'Angleterre, il estoit quicte en
rendant ce qui lui estoit et avoit esté baillé par
ledit séneschal.
Et au regard dudit Tartas dont estoit ques-
tion, devoit faire assavoir trois moys devant s'il
ne voulloit tenir ledit serment. Et se les Angloiz
estoient les plus fors devant ladite ville de Tartas
que les François le desrain jour desdits trois
moys, demoureroit icelle ville en l'obbéissance
desdits Angloiz , et s'en yroit ledit Charles fran-
chement où bon lui sembleroit en pays du roy de
France. Et semblablement, se les François es-
toient les plus fors devant ladite ville de Tartas
audit jour, icelle devoit demourer en l'obbéis-
sance du roy de France. Et fut ordonné en fai-
sant ledit traicté que pource que ledit Charles
estoit jeunes, ilauroit avecques lui certaines gens
tant du parti des Angloiz comme des François
pour le gouverner et conduire, lesquelz s'en dé-
voient pareillement aller chacun en son party,
suivant qu'il en arriveroit des propositions et
conventions susdites.
12 Jean Chartier. [Février
Chapitre 147.
Exécucion de maljaicteurs par Vordonnance du roy
de France faicte es marches de Champaigne.
En ce mesmes an^ en moys de février, le roy
de France alla à Troies, en Champaigne,
pour oster plussieurs grandes pilleries qui par
aucunes gens d'armes se faisoient , et en fist faire
justice de plussieurs. Et entre les autres fist noyer
à Bar-sur-Aube le bastard de Bourbon , lequel
avoit grant compaignie de gens d'armes sur les
champs, et désappoincta de leurs offices plus-
sieurs officiers et cappitaines de villes et de chas-
teaulx d'icelle contrée, pour les grandes pilleries
qu'ilz faisoient èsdits lieux. Et pour éviter en
tous inconvéniens qu'ilz se pourroient faire audit
royaulme de France par telles pilleries , ordonna
le roy, par meure déliberacion , pour entretenir
son armée , et pour garder de prévenir aux in-
tencions de ses ennemys, que toutes ses gens de
guerre seroient logiez es villes et autres forte-
resses. Pour le paiement desquelz fut ordonné
certaines tailles sur les pays , affin que les soul-
doyers peussent vivre sans faire aucune molesta-
cion au peuple. Et si leur fut enjoinct sur paine
d'estre pugniz de pugnicion criminelle telle que
ce seroit example à tous. Et en ce fist le roy une
œuvre de charité et bien méritoire envers Dieu ,
et en ce a moult grandement acquité sa con-
science et fait le salut de tous ses vassaulx et
gens de guerre.
Et valloit mieulx le faire alors, quoy que tard,
1441 ^- S.] Chronique de Charles VII. 13
que jamais ; car par defFauIt de justice a esté le
royauime de France et est destruit et en plus-
sieurs contrées dépopulé et inhabité, comme cha-
cun le peult veoir clèrement. Car principallement
plussieurs des seigneurs de ce royauime et au-
tres de plussieurs estatz, pour eulx venger et
deffendre, ont fait entretenir plussieurs grans
compaignies de gens d'armes sur les champs en
habandonnant le peuple. Et plussieurs foiz ont
esté contrains aucuns d'entretenir gens d'armes
pour eux deffendre en leurs forteresses , qui tous
vivoient sur icellui peuple. Et ont esté iceulx
débatz et divisions cause de faire venir, entre-
tenir et soustenir les Angloiz en ce royauime ,
pourquoy se sont ensuivies les batailles dont
dessus est faicte mencion^ où la plus grant partie
des nobles de ce royauime sont mors ; et en ont
péry leurs manoirs et héritaiges. Pourquoy sont
venues plussieurs grandes seigneuries et nobles
maisons en main de femmes, d'enffans et gens
de bas estât. Parquoy ceux qui ont veu cedit
royauime de France en temps du roy Charles
sixième de ce nom, sont piteux' de le veoir
à présent, veu le changement effroyable qui y
est.
Et quant le roy Henry d'Angleterre dessendit
à Toucque pour conquérir le duché de Normen-
die, ne trouvoit que bien pou de résistence, tant
parce que les seigneurs du royauime de France
estoient divisez les ungz contre les aultres en
eulx alians des aucuns desdits Angloiz, comme
parce que plussieurs dudit royauime avoient esté
I . Ont pitié.
14 Jean Chartier. [Fév.-maî
mors à la bataille d'Agincourt, dont dessus est
faicte mencion. Et mesmement ne trouvèrent
lesdits Angloiz ferme résistence en faisant leur
conqueste jucques à ce que les enffans, tant no-
bles comme autres, furent escreuz, nourriz et
expérimentez en la guerre. Et toutes et quantes
foiz que le royaulme sera en paix et sans guerre
quelque longtemps et que les Angloiz y descen-
dent pour conquérir ou faire quelque exploit de
guerre, les François feront que saigès de eulx
bien conseiller aux anciens, s'aucuns en y a qui
aient veu ce temps ou autre semblable. Car
donner bataille aux Angloiz ou autres estrangiers
est très périleuse chose , et est principallement
ce que eulx requièrent, et qu'on ne doit jamaiz
bailler à son ennemy ce qu'il demande.
Et est advenu par plussieurs fois, dont dessus
est faicte mencion, que les jeunes gens qui n'a-
voient riens veu n'ont voulu croire le conseil des
anciens , dont en la fm ont esté pugniz tous en-
semble. Et y a beaucoup d'autres voies et ma-
nières de débouter et guerroier ses ennemys que
de leur donner bataille , qui ne la prent bien à
son advantaige ou qui n'est fort conctraint de ce
faire. Et ne doit-on croire le conseil des gens
que on voit qui parlent sans raison ou aucu-
neffoiz pour eulx donner louenge et pour donner
charge aux autres qui s'acquictent loyaument
et peuvent estre assez congnoesant, et est ung
grant bien à ung seigneur ou capitaine de savoir
congnoestre telz conseillier.
En icellui an , en moys de février, vindrent
courir les Angloiz devant la garnison de Mante,
du costé et par devers la porte Saint-lacques,
1441] Chronique DE Charles VII. i^
devant la porte de Paris. Et estoient ainssi c'on
disoit de sept à huit vingtz à pié et à cheval. Et
bien diliganment se partirent de Paris, pour aller
suriceulx Angloiz, Messire Gilles de Saint-Si-
mon, Messire Jehan de Malestroit, Messire Guef-
froy de Couvren ', et autres vaillans gens et
leur compaignie , jucques au nombre de quatre
vingtz à cent chevaulx ou environ , et passèrent
la rivière de Saine au pont de Saint-Cloud, pour
plus promptement trouver iceulx Angloiz, les-
quelz ilz rencontrèrent, et sans marchander fé-
rirent dedens , et tellement que ledits Angloiz
furent desconfitz , et en y ot plussieurs mors et
prins, et rescouyrent plussieurs personnes et
grant nombre de bestail. Et s'en retournèrent
avec leur prinse à Paris devers le conte de Ri-
chemont, connestable de France, par le com-
mandement duquel ilz estoient allez.
Chapitre 148.
Siège mis devant Crailg^ par les François.
L'an mil quatre cens quarante ung, le vingt-
huitième jour de may, après ce que Charles,
roy de France, ot visité le pays de Champaigne,
Picardie et autres pays en celles marches, et en
iceulx mis ordre en ostant les pilleries, roberies
que dessus est dit , s'en vint à Compiengne avec-
ques son ost, et envoya le sire de Coitivy, ad-
mirai de France, La Hire et autres, à grant ar-
1. Ms. 9676, 2. A., folio 9î : Crouvon.
2, Creil.
\6 Jean Chartier. [Mai-juin
mée , mectre le siège devant le chasteau et ville
de Crailg du costé de Beauvoisin. Et s'en vint
ledit royà Senlis , et envoya asseoir son siège de
Pautre costé dudit Crailg le sire de Jalongnes,
Jouachim Rouault , le sire de Painestac ' et plus-
sieurs autres, et ainssi fut ledit siège clos d'un
costé et d'autre.
Et tantost après y vint ung capitaine nommé
Poton de Saintrailles, et devant ladite ville furent
assises plussieurs bombardes et autres artilleries.
Et de ce faisoit le roy très grant diligence en
personne. Et y estoit chacun jour en sa compai-
gnie le daulphin de Viennois son filz, Charles
d'Anjou, conte du Maine, Artus de Bretaigne,
connestable de France , le conte de Lamarche.et
plussieurs autres seigneurs. Et fmablement fut
batue icelle ville tant que on y fist plussieurs
brèches en la muraille, et le vingt-quatrième
jour dudit moys en suivant , environ heure de
vespre , fut assaillye icelle ville par aucuns dudit
siège, de leur voulenté, sans aucune ordonnance.
Et levèrent en l'une des brèches de la muraille
deux eschielles, et montèrent aucuns des hommes
d'armes et archiers jucques sur le mur, et com-
batirent bien vaillanment iceulx François et An-
gloiz ensemble par l'espace de plus d'une heure,
et s'entreprindrent plussieurs foiz o les pointz ^
François et Angloiz, et prenoient chacun d'i-
ceulx François estans esdites deux eschielles et
les Angloiz qui estoient sur le mur les pierres
d'icellui pour gecter les ungz sur les autres.
1. Ou Panestrac. Le roi étoit à Senlis le 27 mai.
2. Avec les poings.
1441] Chronique de Charles VII. 17
Et fut porté à ladite brèche le penon de Mes-
sire Guillaume Poto', Angloiz, cappitaine de
Crailg. Et y ot fait d'un costé et d'autre plus-
sieurs grans vaillances et combatu en icelle
bresche main à main à la venue du roy, du Daul-
phin et autres seigneurs qui là estoient , lesquelz
n'estoient pas contens que pour celle heure on
deust assaillir, et envoyèrent plussieursmessaiges
pour faire retirer les assailleurs , lesquelz se re-
tirèrent sans entrer en icelle ville. Et après re-
quist à parlementer ledit Messire Guillaume de
Pato , cappitaine desdits Angloiz , audit admirai ,
et fut fait composicion et traicté qu'il rendroit
ledit chasteau et ville de Crailg le vingt-cin-
quiesme jour dudit moys ensuivant , et que les
Angloiz estans en iceulx s'en iroient, eulx et leurs
biens. Et ot agréable le roy icelle composicion.
Et cedit jour, se partirent lesdits Angloiz à
sauf conduit du roy et s'en allèrent en Normen-
die, où ilz vouldrent aller. Et avoit le roy pour
lors grant artillerye, et la conduisoit maistre
Jehan Bureau. Et de là s'en retourna ledit roy à
Senliz, et son armée sur le pais à l'environ au-
dit lieu. Et dudit Senliz s'en vint logier à Saint-
Denis en France 2. Et en ce mesme moys allèrent
les François de la garnison de Conches devant
le chasteau de Beaumesnil en Normendie, et y
menèrent bombardes et canons, et leur fut rendu
bientost après ledit chasteau. Et bien pou de
temps avant avoient prins de force sur les Angloiz
une forteresse nommée Beaumont le Rogier, et
1. Variantes : Poito, Pato, Poitou.
2. Le roi était à Saint-Denis le 4 , le 7 et le 11 ]u\n(Jîiné~
raire).
Jean Charlier. II. ■ 2
i8 Jean Chartier. [Juin
y furent mors presque tous les Angloiz de la gar-
nison d'icelle ; estoient capitaines et chiefz dudit
lieu de Conches Messire Pierre de Brézé, du
pais d'Anjou , et ung nommé Flocquet, du pays
de Normendie , lesquelz firent lesdites prinses
de Beaumesnil et de Beaumont le Rogier.
Chapitre 149.
Discord et division ou royaalnie de Castille.
En l'an dessusdit s'esmeult grant discord et
division en royaulme de Castille, entre la
royne et les seigneurs, d'une part, et Alvaro de
Lune, connestable dudit royaulme, d'autre part,
pour ce que lesdits roygne et seigneurs disoient
que ledit connestable conduisoit et gouvernoit à
sa voullenté, et qu'il ne souffroit que aucuns
eussent voix ne auctorité au gouvernement dudit
royaulme, sinon lui seulement. Et, ainsi c'on
disoit , se laissoit le roy conduire et gouverner
audit connestable , ainssi que pourroit faire ung
bien simple homme à ung saige ' et malicieulx
homme qui auroit désir de se faire riche et avoir
auctorité par dessus tous autres en ung royaulme.
Et soubz umbre de l'auctorité du roy, avoit icel-
lui connestable bien grant nombre de gens d'ar-
mes dudit royaulme à son service et commande-
ment. Et firent iceulx roigne et seigneurs tant
que icelluy connestable fut débouté de la com-
paignie dudit roy. Et firent très grant armée et
assemblée pour le trouver sur les champs ou le
assiéger quelque part qu'ilz le pourroient trouver.
I. Savant, habile.
V
1441] Chronique de Charles VII. 19
Chapitre 150.
Une rencontre et desconfiture d'Angloiz,
par les Françoiz, en Anjou.
En icellui an, en moys de juing, les Angloiz des
garnisons du Mans, de Fresnay, de Maienne-
la-Juhez et d'autres forteresses de leur parti, s'a-
semblèrent ensemble jucques au nombre de trois
à quatre cens combattans , et vindrent courre la
ville et pais de Saint-Denis en Anjou , et se vin-
drent logier en ladite ville de Saint-Denis, et prin-
drent le moustier d'assault, où les habitants d'i-
celle s'estoient retraitz, et tuèrent plussieurs en
icellui moustier. Et ce venu à la congnoessance
d'aucuns Françoiz de la garnison de Sablé, de
Saincte-Suzanne et de Laval, que iceulx Angloiz
avoient traversé pays audit lieu de Saint-Denis,
ilz s'asemblèrent hastivement jucques au nombre
de soixante à quatre-vingts combatans, avecques
plussieurs gens du comipun d^icellui pays ; entre
lesquelz estoient principaulx conduiseurs de la
compaignie Guischard de Veille ou de Valée',
Guion Du Coing, Jehan Bellart, Guillaume de
Sillé et autres. Lesquelz vindrent environ dix
heures ungpou après que iceulx Angloiz ouïrent
prins d'assault ledit moustier, et descendirent
tous à pié en l'un des boutz de ladite ville, et
dilligeanment et vaillanment vindrent assaillir
iceulx Angloiz , lesquelz d'icelle heure se voul-
aient desloger, et estoient tous armez prestz de
I. De Balée, ou d« Vallée.
20 Jean Chartier. [Juillet
monter à cheval , et n'estoient aucunement ad-
vertiz de la venue desdits François. Lesquelz
Françoiz gaignèrent le logis sur lesdits Angloiz ,
et se combatirentensamble devant ledit moustier
à une barrière moult vaillamment, tant d'une part
que d'autre.
Et en laffm se retirèrent une partie d'iceulx
Angloiz tant à pié comme à cheval en ung cloz
de vigne , et s'en allèrent environ de deux à trois
cens, presque tous à pié, au Mans et ailleurs en
leurs forteresses. Et furent d'iceulx Angloiz mors
et prins de cent à six vingtz , et perdirent iceulx
Angloiz la plus grant partie de leurs chevaulx.
Et y ot mors des François quatre ou cinq. Et lors
s'en retournèrent avecques leur prinse chacun
en sa garnison.
Chapitre 151.
Siège mis par les Françoiz devant la ville
de Pantoise et gaignée d'assault sur les Angloiz.
Le sixième jour du moys de juillet, l'an que
dessus, Charles roi de France, acompaigné
de Loys son fils, daulphin de Viennois, Charles
d'Anjou, conte du Maine, le conte de Richement,
connestable de France, le conte d'Eu, le conte
de la Marche , le sire de Coitivy, admirai de
France, et plussieurs autres seigneurs, se des-
loga avecques son ost de Saint-Denis en France
et se vint logier en l'abbaye de Maubuisson , et
son dit ost devant Pontoise , au plus près dudit
Pontoise , tout au long de la prarrye ' , en vielles
I. Prairie.
1441] Chronique de Charles VII. 21
maisons et masures où soulloient estre les faulx-
bourgs. Et estoient dedens ladite ville de Pon-
toise de mille à douze cens Angloiz , lesquelz ,
tantost après que les François furent logiez,
firent une grant saillie à pié et à cheval , et vin-
drent jucques emprès ladite abbaye de Mau-
buisson. Et fut le bruit grant en l'ost des Fran-
çois, lesquelz vindrent à pié et à cheval contre
lesdits Angloiz. Et y ot grande et dure escar-
mouche , et fmablement furent reboutez iceulx
Angloiz. Et y en ot d'un costé et d'autre d'au-
cuns mors et prins. Et furent les Françoiz en
reboutant les Angloiz jucques sur le bort des
fossez du boullevert et jucques au pont leveys ,
ainssi comme au plus près des chaynes d'icel-
lui , et la nuyt ensuivant se vindrent logier les
François devant la barrière du boullevert et tout
au long de laprarrye selon la rivière d'Aise', et
firent de grans fossez et boullevers de boys pour
eulx taulder^ des canons de ladite ville, et assor-
tirent plussieurs canons et bombardes à tirer
contre les murs de ladite ville et boullevers, et
firent amener grant nombre de bateaux desquelz
ilz firent ung pont à passer la rivière d'Aise au
droit de l'abbaye Saint-Martin. Et fut fortiffié
icellui pont d'un costé et d'autre de grans fossez
et paulx sur bout. Et passèrent par-dessus icellui
pont ledit admirai, le sire de Jallongnes, Jouachin
Rouault, Thiaulde de Villepergue?, à tout bien
trois cens combatans , et se logèrent audit lieu
de Saint-Martin, et bien dilliganment fortiffièrent
1. Oise.
2. Garantir {taudis ^ retraite).
3. Théodore de Valpergue ou Valperga.
2 2 Jean Chartier. [Juillet
et fossoièrent tout autour de ladite abbaye de
Saint-Martin. Et fut abatu le boullevert du bout
du pont , de bombardes , tant que quinze jours
après que le roy fut logié en ladite abbaye de
Maubuisson,fut prins d'assault icellui boullevert
par les François sur les Angloiz.
Et tantost après vint le sire de Tallebot soy
présenter aux champs de bataille devant l'abbaye
de Saint-Martin. Et disoit-on ou'il avoit bien en
sa compaignie de cinq à six mille combatans
Angloiz. Et avitailla icelle ville de Pontoise, qui
estoit mal fournie de vivres. Et ce fait, s'en re-
tourna ledit sire de Tallebot et laissa en icelle
ville le sire de Escalles à bien mille à douze
cens combatans ; et par cinq foiz vindrent lesdits
Angloiz advitailler ladite ville de Pontoise,
parce que la porte d'amont n'estoit point as-
siégée.
Et durant ce temps descendit d'Angleterre en
Normendie le duc d'Iorck, Angloiz, à grant
armée, lequel vint en personne en l'une desdites
cinq foiz advitailler ladite ville. Et disoit-on qu'il
avoit en sa compaignie de huit à neuf mille com-
batans. Et chevaucha contremontla rivière d'Oise
depuis Pontoise , et depuis ladite ville de Pon-
toise jucques environ Beaumont-sur-Oise. Et
illec environ , avec bateaulx qu'il faisoit meiner
en charrettes avec lui, et pontz de cordes et de
boys , passa ladite rivière. Et durant icelle armée
et siège, ledit rov de France et Daulphin son
filzse tenoient aucune foiz à Saint-Denis, autres
fois à Comflans,à Poissy, àMaubuisson. Etaprès,
chacun jour venoient une foys audit pont et bas-
tille et à Saint-Mailin.
1441] Chronique DE Charles VII. 25
Et n'estoit nulle foiz ledit rpy conseillé ' de
donner bataille aux Angloiz , lesquelz ne de-
mandoient autre chose , comme il sembloit , maiz
estoit conseillé de tenir l'abbaye Saint-Martin et
ledit pont, qui estoit fortiffié d'uncosté et d'autre
comme dit est , et tousjours faire guerre ausdits
Angloiz estant en ladite ville de Pontoise pour
icelle prendre, et que c'estoit la cause pourquoy
il estoit là venu, et qu'il se povoit bien passer de
donner bataille ausdits Angloiz. Et pour icelle
bataille donner, aussi fauldroit laisser lesdits pont
et abbaye et lever et habandonner du tout son
siège, et aussi habandonner toutes ses bombardes
et autres artilleries , et qu'il povoit bien estre que
quant il s'en seroit du tout deslogié et haban-
donné son dit siège, qu'il necombatroit point les-
dits Angloiz , veu la manière que iceulx Angloiz
avoient acoustumé d'estre en tel cas, c'est assa-
voir d'eux fortiffier de boys, de paulx sur bout
et charroy, de canons et autre artillerie. Car
par plussieurs foiz on a veu que les François et
les Angloiz s'en estoient allez les ungs de devant
les autres sans combattre.
Et quant ledit duc d'Iorck fut passé ladite ri-
vière , la fin vint passer et logier lui et son ost en
l'abbaye de Maubuisson. Et de ladite abbaye se
desloga le lendemain ; et emprès la fm de ladite ri-
vière d'Oise, sur la rivière, à l'endroit d'un village
nommé Neufville, firent ung pont pour eulx repas-
ser et retourner en Normendie, et pour empescher
les vivres qui venoient de Paris à la Bastille. Maiz
ilz n'y arrestèrent que deux jours ou environ.
1. D'avis.
24 Jean Chartier. [Juillet
Et estoit pour icelle heure le roy logié en
l'abbaye de Poissy à grant compaignie, lequel
envoya Messire Ambrois, sire de Loré, prévost
de Paris, en ung bateault armé tout contre-
mont la rivière de Saine , pour amener et con-
duire plussieurs bateaulx chargés de vivres pour
advitailler l'admirai de France , qui estoit en
grant compaignie en ladite abbaye de Saint-
Martin, devant Pontoise. Lequel prévost vint
passer devant la fm de ladite rivière d'Oise avec
iceulx vivres, sans ce que iceulx Angloiz lui
peussent empescher le passage , combien qu'iiz
fussent garniz de plussieurs bateaulx. Lesquelz
vivres , aussitost qu'iiz furent arrivez audit lieu ,
furent hastivement chargés en chariotz , char-
rettes et sur chevaulx et amenez en ladite bas-
tille Saint-Martin, par le connestable de France,
Poton de Sentrailles et autres. Desquelz vivres
ledit admirai de France et autres estans en la-
dite bastille avoient très grande nécessité.
Et ce venu à la congnoessance du duc d'Iorck
et autres Angloiz estans logiez en la Fin-d'Oise ,
se conmencèrent hastivement à passer ladite ri-
vière par dessus leur dit pont pour aller hasti-
vement vers ledit connestable et autres, qui
ainssi avoient conduit lesdits vivres comme dit
est. Et chevauchèrent lesdits Angloiz jucques à
bien demye lieue dudit pont sur le hault d'une
montaigne , maiz desjà estoient arrivez en ladite
bastille. Et s'en retourna ledit connestable audit
lieu de Poissy. Et à celle heure lesdits Angloiz
virent et aperceurent ledit sire de Loré qui mon-
toit en ung bateault contremont ladite rivière
d^Oise, vers le pont ausdits Angloiz, pourquoy
1441] Chronique de Charles VII. 25
iceulx Angloiz se doubtoient qu'il vousist rom-
pre leurdit pont , et pour ce s'en retournèrent
hastivement, et vindrent jucques sur ladite ri-
vière , et donnèrent audit Messire Ambrois et
à ses gens, estans oudit foncet ', grant escar-
mouche, qui durèrent par l'espace de deux heu-
res. Et y ot d'iceulx Angloiz plussieurs mors et
blechez : car icellui foncet estoit bien armé et
garny d'artillerie 2. Et le lendemain ensuivant,
ledit duc d'Iorck et son ost se deslogèrent et
allèrent en Normendie.
Cependant, le sire de Tallebot, à tout grant
compaignie , alla passer à Mante, pour venir à
Poissy, cuidant trouver le roy, pour le grever de
sa puissance, tant par assault comme autrement.
Maiz quant il sceult qu'il estoit parti et allé à
Saint-Denis, incontinent se partit pour s'en aller
en Normendie avec le duc d'Iorck , et pilla toute
la ville de Poissy, si comme dirent et affermèrent
les manans et habitans d'icelle ville estre vray.
Et le desrenier advitaillement fait par iceulx An-
gloiz audit lieu de Pontoise , demoura en ladite
ville en garnison le sire de Clipton ?, Angloiz , à
bien de neuf cens à mille combatans , et avoit
promesse icellui sire de Clipton dudit duc d'Iorck
et autres Angloiz d'estre raffreschy de gens
nouveaulx à certain brief jour ensuivant. Si fist
ledit roy de France grant diligence de faire as-
sortir et asseoir plussieurs bombardes et autres
artilleries contre ladite ville de Pontoise, et
1. Ou bateau.
2. Ici artillerie ne signifie par exclusivement, comme de
Tios jours, du canon , mais toute arme et munition de guerre.
3. Ou Clifton.
26 Jean Chartier. [Septembre
aussi d'iceulx faire tirer incessanment contre la
muraille, tant que icelle muraille fut rompue en
plusieurs lieux. Et manda hastivement le roy le
sire de Touars et le sire de Lohéac , mareschal de
France, le sire du Bueil , le vidame de Chartres
et plussieurs autres qui estoient logiez en grant
compaignie à Argentueil et autres villages illec
entour. Et iceulx venus en l'ost du roy, qui fut
le samedi seizlesme jour de septembre, fut l'é-
glise Nostre-Dame assaillye et prinse d'assault ,
en laquelle avoit de trente à quarante Angloiz ,
desquelz furent bien mors vingt-quatre et les
autres tous prisonniers, et dura ledit assault
deux heures ou environ.
Et ce fait, le mardi dix-neuvième jour dudit
moys de septembre ensuivant , ledit roy fist as-
saillir de toutes pars icelle ville de Pontoise , et
y ot grant et merveilleux assault, et se deffen-
dirent iceulx Angloiz en icelle ville en plussieurs
lieux bien et vaillanment. Et fmablement furent
icelle ville et Angloiz prins par les François;
desquelz y ot mort cinq ou six hommes ou en-
viron, et desdits Angloiz y ot mors de quatre
à cinq cens hommes, et ledit sire de Clipton et
autres prins prisonniers ' . On disoit que le roy
en personne y avoit fait grant et merveilleuse
dilligence audit siège, et que ledit admirai, qui
estoit ung des principaulx de son conseil, avoit
bien fort tenu la m.ain pour entretenir ledit siège
et pour garder ladite bastille Saint-Martin.
I. Godefroy : Des Anglois il y fut tué quelque quatre à
cinq cents hommes... Aucuns asseuroient qu'il n'y eut que
cinq ou six François qui demeurèrent mors sur la place en
cette occasion , quoyque fort dangereuse.
144'] Chronique DE Charles VII. 27
Et y avoit plussieurs qui portoient de grans
envies sur ledit admirai. Mais toutefîoiz il se
gouverna comme vaillant chevallier, tant que le
roy en vint à son honneur et intencion. Le sire
de Jalongnes fut fait durant ledit siège mares-
chal de France. Le conte de Saint-Pol, le conte
de Vaudesmont, le conte de Joigny, furent par
aucun temps audit siège, et s'i portèrent bien
vaillanment. Maiz ilz s'en allèrent par le congié
du roy chacun en son pais pou avant ledit assault
et prinse de Pontoise.
Lequel siège dura depuis le cinquiesme jour
de juing jucques au dix-neufiesme jour de sep-
tembre, comme dessus est desclairé. Auquel as-
sault dessusdit estoit en personne le roy et Mon-
seigneur le Daulphin son filz. Et ladite ville
ainssi prinse, s'en allèrent à Paris , où ilz furent
receux à grant joye. Et estoit maistre de l'artil-
lerie du roy et trésorier de France Maistre Jehan
Bureau, qui y fist grant dilligence, et tellement
s'i porta qu'il est digne de reconmandacion per-
pétuelle.
Chapitre 152.
Ballade envoyée par les Angloiz aux François tenant
le siège devant euh à Pontoise, et response
par les François en la manière cy-aprcs
escripte , faicte environ la fin
du moys de juillet.
I.
Les Anglois aux François.
Vous, gallans, qui de nouvel
Avés mis le siégea Pontoise,
28 Jean Chartier. [Juillet
Vous faictes rage de revel
Et de crier bien à vostre aise.
Maiz la fin en sera mauvaise
Ains que vostre œuvre soit usée :
Conmencement n'est pas fusée.
Cuidés-vous si briefment conquerre
Le droit pais appartenant
Au roy de France et d'Angleterre
Dont chacun de vous est tenant ?
Vuidez le tout incontinant ,
Car pour vous n'y a pas bon estre :
Pechié ront le col à son maistre.
Bien contrefaictes les vaillans
Et semble qu'avez tout conquis,
Disant qu'estes bons bataillans
Dès l'eure que fustes nasquis.
Qui auroit bien par tout enquis,
Entour vous plussieurs y sont faulx :
Tousjours sent le mortier les aulx •.
Ceulx qui ont esté par deux foiz
De deux parties, leurs faiz sont beaulx!
Avec vous en a plus de trois
Qui bien contrefont les loyaulx.
Penduz au vent soient leurs peaulx ,
Pour monstrer au monde examplaire :
Traïson à Dieu ne peult plaire.
Puis que vous estes allez logier ,
Pour doulte des premiers coureux,
En la closture d'un moustier.
Bien appert que estes paoureux,
1. Le mortier dans lequel on pile l'ail ou des aulx.
144'] Chronique de Charles VII. 29
Oncques ne fustes si eureulx
De nous venir aux champs combatre :
Grant orgueil est bon à rabatre.
Degrant langaige trop avez,
Dont vous usez soir et matin,
Et semble tousjours que devez
Combatre Lamoral Bacquin '.
C'est la mesgnie Hanequin 2
Que de vous, à qui le ceur fault :
Tant plus en y a et piz vault.
Se vouliez ouir bon conseil ,
Allez-vous-en de ceste place ?,
Et prenez seur chemin à l'ueil
Pour doubte que on ne vous chasse 4 .
Que nul de vous ne se desmarche,
AÎIez-vous-en en la malle heure 5 :
Le fouir est partir à l'eure.
II.
Response envoyée par les François.
Entre vous Angloiz et Normans ,
Estans léans dedens Pontoise ,
Fuyez vous en, prenés les champs ,
1 . célèbre capitaine des Turcs , vainqueur des chrétiens
en 1391.
2. Personnage des romans de chevalerie.
3. Godefroy : De cette marche.
4. Godefroy :
Desmarche,
Car on mettra vos peaux en perche
Si longuement cy demeurez.
Fuyez tost et vous encourez.
5. Alias : Quand plus n'y a qui le sequeurre, etc. (Quand
on est sûr de ne pas être secouru , il faut partir.)
30 Jean Chartier. [Juillet
Oublyez la rivière d'Oise
Et retournez à la cervoise
De quoy vous estes tous nourriz,
Senglans, puans, mezeaulx ' porriz.
Vous dictes que conmencement
N^est pas fusée; ce n'est mon 2.
Icy serés premièrement
Tuez, puis, après, à Vernon.
Et n'avez flesche ne canon
Qui vous puisse de mort deffendre :
Martigny ? vous fera tous pendre.
Pechié ronî 4 son maistre le col;
Cela savons-nous trestous bien.
Apprestez chacun ung licol,
Ne vous soucyez plus de rien;
Car, par ma foy, comme je tien,
Ferés du pié la béneisson J,
Par la ville de Maubuisson.
Je cuide si vostre mortier
Sent les aulx , c'est bien petit ^.
Guaires ne vous y fault broyer
Pour recouvrer vostre appétit 7.
Quant Tallebot de vous partit,
1. Lépreux.
2. Tel n'est pas mon sentiment.
5 . Sans doute le prévôt de l'armée ou son lieutenant.
4. Rompt à.
5 . C'est-à-dire : vous serez pendus à Maubuisson. La bé-
nédiction se fait avec la main : le pendu fait du pied la bé-
neisson , parce que ses pieds s'agitent en l'air.
6. Peu.
7. L'ail est un apéritif.
J440 Chronique de Charles VII. 31
Il vous promist chiens et oysaulx,
Pour ce qu'estes vaillans vassaulx ' !
Tous les natifs de Normendie
Qui ont vostre parti tenu
Sont traictres, je n'en doubte mye,
Autant le grant que le menu.
Le roy est cy devant venu
Pour remettre tout à raison :
A Dieu ne plaisî pas traïson.
Vostre grant orgueil abatrons ,
Soyez en seurs com de la mort.
Et bien les peàulx vous fourbirons,
A la venue du duc d'Iort,
Et retournerez au bout ^ de nort.
Et ne parlez plus de combatre;
Malle fièvre vous puisse abatre !
Je cuide bien que le ceur fault
A vous tous ensamble à butin ,
Quant vous pensez que d'un assault
Serés prins, ou soir ou matin.
Oncques ne veistes tel hutin ;
Que ferez-vous quand vos voisins
Serreront 3 sur ces pellerins ?
Le fouir est partir à Veure :
Grant bien vous est de le congnoestre.
Or ne faictes plus de demeure ,
1. Ironie. Chiens et oiseaux; attributs de la noblesse, des
yaillans vassaux.
2. Alias : au vent.
3 . La corde ?
32 Jean Chartier. [Sept-Déc.
Et vous seignez ' de la main dextre ^.
Au gibet , par la main du maistre 5,
Passerés comme je vous conte :
Il est temps que vous rendez compte.
l:
Chapitre 155.
La prinse d'Evreulx par les François.
e quinzième jour de septembre oudit an , et
'durant ledit siège de Pontoise, la ville et cité
d^Evreulx, en pays de Normendie , fut prinse par
les François sur les Angloiz par le moien d'au-
cuns de ladite ville. Desquelz François estoit
chief ung nommé Flocquet 4. Et entrèrent lesdils
François en ladite cité par ung trou qui leur fut
fait en la muraille. Et quant les Angloiz ouyrent
le bruyt des François, ilz s'asemblèrent en la
grant rue et es halles, et firent plussieurs bar-
rières de carrettes et charriotz pour cuider ré-
sister contre les François. Lesquelz François
vindrent vaillanment sur iceulx Angloiz, desquelz
y en ot plussieurs mors et prins , et les autres
recueillirent leurs chevaulx et s'en fuyrent hasti-
vement par une des portes de ladite ville, et s'en
allèrent à Vernon et ailleurs en leur obéissance ;
et ainssi fut mise et demoura icelle ville en Pob-
béissance et en la main du roy de France.
1. signez; faire le signe de la croix.
2. Et non de la main gauche, pour de bo/i; définitivement.
3. Des hautes œuvres.
4. Robert de Flocques, dit Floquet, gentilhomme nor-
mand, et célèbre capitaine. U mourut en 1461, bailli d'É-
vreux.
1441] Chronique DE Charles VII. 33
Chapitre 154.
Hommage fait au roy de France de la conté du
Maine par Charles d'Anjou , conte du pays.
En l'an dessusdit, ou moys d'octobre, le roy
estant à Paris , Monseigneur Charles d'An-
jou', filz du roy de Sécille , lui fist hommaige
de la conté du Maine, que son frère aisné, nommé
Régnier * de Sécille , lui avoit baillée pour son
partaige d'héritaige.
Chapitre 155.
La prinse de Courville par les Angloiz.
En icellui an , ou moys de décembre, y ot cer-
tains prisonniers angloiz qui avoient esté
prins à l'assault de Pontoise et de là menez en
prison en une forteresse nommée Courville 3, en
pays de Chartres , pour la délivrance desquelz
fut l'un envoyé pourchasser la finance des autres.
Et pour ce faire lui baillèrent sauconduit ceulx
de la garnison dudit Courville, qui estoient Fran-
çois. Mes ledit prisonnier vit ladite forteresse
estre positivement gardée ; ce narra aux Angloiz
de son parti et à Messire François 4 l'Arragon-
1 . Frère de la reine Marie d'Anjou.
2. René d'Anjou.
3. Godefroy : Cornille ou Cornillon.
4. François de Surrienne, dit l'Aragonois, du nom de sa
patrie Cet aventurier joua en France un rôle considérable
dans l'histoire de ce règne.
Jean Chariier. H. j
34 Jean Chartier. [Dec. 1441
nois, lors tenant icelie partie. Parquoy fist ledit
Messire François une entreprinse, le saufconduit
d'icellui prisonnier estant encores en vigueur.
Et vindrent ses gens mettre une embusche
près dudit lieu, et y en ot trois ou quatre qui
avoient chacun ung rocquet ' vestu et portoient
en sacs pommes, navetz et autres choses, comme
s'ils venissent au marché. Et par ainssi entrèrent
dedens la place ne ne trouvèrent aucun empes-
chement , car la garnison estoit dehors en partie^
et les autres dormoient en leurs litz. Et de fait
montèrent lesdits vestus de rocquestz en la cham-
bre du seigneur, et le prindrent en dormant.
Et adonc saillirent Tembusche et vindrent hasti-
vement audit Courville, et prindrent, pillèrent et
emportèrent tout ce que bon leur sembla. Et
semblablement enmenèrent le seigneur de ladite
place et plussieurs autres, prisonniers à Rouen.
Et par ce furent délivrez tous les prisonniers an-
glois qui estoient audit lieu de Courville.
Chapitre 156.
De la piteuse mort et trespas de trèshaulte ci
puissante princesse de Guienne , femme
d'Artus , conte de Richemont et
connestable de France.
udit an, le jour de la feste de la Purification
de Nostre-Dame ^, trèshaulte et puissante
princesse madame de Guienne, jadis femme pre-
O
1. Espèce de blouse. Robe des gens du peuple. Robe, en
allemand rock; d'où rocket^ en françois.
2. Le 2 février 1442 , nouveau style.
Fév. 1442] Chronique DE Charles VII. 55
mière de feu de bonne mémoire trèshault et
puissant prince Monseigneur le duc Loys de
Guienne, aisné filz du roy Charles VI , et depuis
femme de Monseigneur le conte de Richemont,
connestable de France , ala de vie à trespas à
Paris, en l'ostel du Porc-Espi, ouquel fut lon-
guement malade. Durant laquelle maladie fist
plussieurs regretz et gémissemens, soy repentant
merveilleusement de ses péchiez , comme une
bonne et vraye catholicque doit faire. Et mes-
mement en la présence de ses dames, damoiselles
et autres ses serviteurs , se repentoit des grans
pompes, oultrages et exceps qui avoient esté en
elle sa dominacion estant en force et vigueur.
Et tant piteusement le faisoit qu'ilz n'y avoit nulz
en sa compaignie qui se peussent tenir de plou-
rer. Et peult estre espéré sesdits complaintes et
regrestz valloir à la castigacion et amendement
de tous les escoutans '. Et entre les aultres
choses elle fist son testament , et receut ses sa-
cremens comme bonne catholique. Et après son
trespas fut ensevelie , et son corps fut porté pu-
bliquement et notablement accompagné et con-
voyé de belle notable seigneurie et des quatre
ordres de Mandiens et autres gens d'église juc-
ques à Nostre-Dame des Carmes , où elle fut
sépulturée. Dieu luy face pardon à l'âme.
1. C'est-à-dire de ceux qui entendront lire la présente
chronique. Godefroy donne un autre sens : Il pouvoit estre
espéré que ces complaintes et regrets estoient capables de
valoir à la correction, etc., de ceux qui entendirent ce dis-
cours.
36 Jean Chartier. [Nov.
Chapitre 157.
Comment les Angloiz vindrent mectre le siège et
faire une bastille devant la ville de Diepe ;
laquelle bastille fut prinse d'assault
par les Françoys.
L'an mille quatre cent quarante deux, environ
la Toussaincts, le sire de Talbot, Angloiz,
accompagné de mille cinq cents combatans ou
environ , vint mectre le siège devant la ville de
Dieppe. Et se party à ce subgect de Caudebec,
et arriva son avant garde devant le chasteau de
Challemesnil (ou Charlemesnil), qui estoit tenu
des François, lequel leur fut rendu à composi-
tion. De ta s'en vint ledit Talbot avec son armée
ou chastel d'Arqués, lequel tenoit son party;
puis s'en vint loger auprès de Dieppe , en ung
villaige nommé le Pont-de-Puys ' , où il séjourna
deux ou trois jours. De là vint sur une montaigne
nommée du Pollet , vers le havre, auquel lieu il fit
édifier une très forte et grande bastille de bois,
et de grand circuit ; et est ladite montagne sur
le hâble ^ de Dieppe. Icelle bastille garnisrent
de grosses bombardes , canons, vuglaires, cou-
levrines, arbalestes, et grant foison d'autre ar-
tillerie, jusques au nombre de deux cent canons,
que petits que grands.
Et entre les aultres y avoit quatre bombardes
qui bâtirent très fort une tour appelée la tour
î. Ms. de Rouen : Le port de Puis.
;. Ou havre.
144^] Chronique de Charles VII. ^7
du Pollet, avecques les murs, et plusieurs mai-
sons de ladite ville ; et pour ce qu'il y avoit trop
peu de gens dedens ladite ville pour la pouvoir
garder, Monseigneur le bastard d'Orléans, conte
de Dunois , lequel estoit des plus chavalereux et
sobtils en guerre, vint audit lieu pour y donner
confort et provision de gens. Il y arriva la veille '
de saint Andry^ ensuivant, ayant en sa compai-
gnie environ huict cent à mille combatans^, ledit
Talbot estant cependant dans icelle bastille.
Après la venue du conte de Dunois, iceluy
Talbot s'en alla , et laissa pour son lieutenant
Guillaume Poicton , chevalier, et avecques luy
Guillaume Rapelay, avec un bastard du susdit
sire de Talbot, accompaignez de cinq ou six
cent Angloiz ou environ. Lesquels estoient si
forts que par chacun jour ils faisoient et livroient
de grandes escarmoches et rudes assaulx devant
ladite ville.
Là estoit cappitaine ou gouverneur pour le
roy ung escuyer nommé Charles des Marests ou
des Mares, avec lequel estoient aussi en garnison
Jehan Macquerel, sire de Hermenville, Jacquet
de Gincourt ou Giéncourt^, Messire Rogier de
Cricquetot, chevaliers, et Hector du Seel , es-
cuyer, lesquels estoient accompaignez de trois
cent combatans dedens icelle ville, qui moult
vaillamment repoussoient iceulx Angloys; et tel-
lement que souvent en y avoit des leurs de tuez
et prins , et semblablement aussi du costé des
François.
1. 29 novembre.
2. jo novembre.
j. Aliaï : Jacques de Guecourt.
38 Jean Ckartier. [Nov. 1442
Le deuxiesme ou le troisiesme jour après que
le conte de Dunois eut ainsi visité et secouru
ceulx de ladite ville , s'en partit et y laissa en
garnison, outre ceulx qui y estoient desjà, Artus
de Longueval. Thomas Drouyn, et ung nommé
Vedille ou Velide, escuyers, accompaignez de
sept à huict vingt combattans.
Et depuis , ou moys de mars ', le roy y en-
voya de surcroit ung escuyer de Bretagne
nommé Theodoual-le-Bourgois, lequel il fit
son lieutenant général sur tous les gens de
guerre estans en icelle ville, et amena avec luy
Guillaume de Ricarville ou Requarville, pan-
netier du roy, accompaigné de quatre-vingt à
cent combatans ou environ , pour plus renforcer
ceulx de ladite ville. Lesquels y faisoient tous-
jours et vaillamment à la garde d'icelle pour le
roy contre les Anglois.
Là furent faites de grandes prouesses de part
et d'autre ; et pour iceulx Anglois tenant ledit
siège combatre et faire lever, très hault et puis-
sant prince, Loys, dauphin de Viennois, fils aisné
du roy, désirant de tout son cueur les enchâsser
et destruire, et sur eux acquérir renom de
prouesse et vaillance, se partyt du pays de Poic-
tou où il estoit oudit temps, ayant en sa compai-
gnie le susdit conte de Dunois et l'évesque d'A-
vignon 2, auquel Daulphin avoit le roy baillé
charge de venir secourir cette ville de Dieppe,
ce qu'il fit et entreprit très-voulentiers; et tant
tost après se disposa de partir et se mit en che-
min pour venir à Paris.
1 . Pâques 1443, le 21 avril.
2. Aiain de Coëti\y.
Août 1443] Chronique de Charles Vil. 39
Cependant tousjours il faisoit son assemblée
et amas de gens d'armes; et en allant le long de
la rivière de Somme, vindrent au devant de luy
le conte de Sainct-Paul, le damoiseau de Com-
mercy, les sires de Gaucourt et de Cbastillon,
frère du conte de Laval, le seigneur de Chastillon-
sur-Marne, avec plusieurs autres chevaliers, es-
cuyers et cappitaines de gens d'armes , jusques
au nombre de seize cent combatans ou environ ;
en suite s'en vint ledit Dauphin , accompaigné
comme dît est, en la ville d'Abbeville. Là il
manda le susdit Thedoual-le-Bourgois pour ve-
nir parler à luy, afm d'avoir son advis sur ce
qu'il estoit de faire. Luy estant venu, assembla
Monseigneur le Dauphin ses principaux chefs de
guerre, voulant agir et se conduire par leur bon
conseil et advis. Suivant lequel il fut par eux dé-
libéré et conclud qu'il seroit procédé outre à
l'exécution de son entreprise. Après quoy il par-
tit d'Abbeville et s'en alla en la ville d'Eu, d'oij
il envoya le susdit Thedoual-le-Bourgois , ac-
compaigné de trois cent combatans, devant la
bastille des Anglois, pour garder et empescher
qu'aucuns vivres n'y entrassent plus.
Et ung pou de temps après , c'est assavoir le
dimenge devant la my-aost, qui fut l'an mille
quatre cent quarante trois , au matin , arriva
Monseigneur le Daulphin devant la sus mention-
née ville de Dieppe. Où quant luy et son ost
furent repeus et refreschis , il fist partir, environ
heure de vespres, cinq ou six cents combatans
àpié, armez de tous leurs harnoiz, qu'il en-
voya coucher toute la nuict suivante devant la
susdite bastille des Anglois. Il fist ung très-fort
40 Jean Chartier. [Août
et rude temps de pluye toute icelle nuict. Sur
iceulx sortirent les Anglois deux fois durant cette
nuict; mais ilz furent recongnez ' et reboutez
très-asprement.
Et le lundy2 au matin se partirent de ladite
ville Monseigneur leDaulphin, le conte de Saint-
Paul, le damoiseau de Commercy, le conte de
Dunois, le seigneur de Gaucourt et toute la puis-
sance en icelle ville de Dieppe, qui ne laissa de
demourer tousjours souffisamment garnie de quoy
la pouvoir deffendre. Et s'en alèrent en ceste
sorte tous à pié devant la susdite bastille , là où
ils se tindrent jusques au mercredy 3 vigille de
Nostre-Dame de my-aost4, au quel jour, environ
les huict heures du matin, fist mondit seigneur le
Daulphin sonner les trompettes pour assaillir
ceulx de dedens ceste bastille. Et y fist amener
cinq ou six ponts de bois qui estoient portez sur
roues avecques deux ou trois grues, lesquelz en-
gins avoient esté faits en ladite ville, afin de tra-
verser les fossez d'icelle bastille. Et adonc com-
mença ung très-fort assault, tant de canons
comme aultrement. Et commencèrent fort à en-
trer les François dedens lesdits fossez. Et par
le moyen des susdits ponts vindrent joindre à
la fermeture de cette bastille. Et là se defîendi-
rent très fort les Anglois de pierre et de traict,
tant qu'ilz y tuèrent bien de quatre-vingtz à
cent François , et en navrèrent de deux à trois
cens. Parquoy furent fort reculiez du conmen-
1. Recognês.
2. 12 août.
3. 14 août.
4. ij août.
I44j] Chronique de Charles VII. 41
cernent ; maiz pour la grant fiance qu'ilz avoient
en Dieu , à la glorieuse Vierge Marie et à
Monseigneur saint Denis, patron de France,
lequel ilz réclamoient souvent, et parce que
mondit seigneur le Daulphin les enhardissoit
et donnoit courage de poursuir leur entreprinse
et assaillir de bien en mieulx. Et mesmement
vindrent les bourgois d'icelle ville à tout gros-
ses arbalestes jucques au nombre de soixante à
quatre-vingts, par le moyen desquelz furent
moult grevés lesdits Angloiz, et pource ne se
osoient descouvrir ; parquoy en assaillant fut la-
dite bastille prinse, et fut vaillanment combatu
main à main.
Et entrèrent dedens icelle bastille lesdits
François de grant prouesse. Et y ot mors des-
dits Angloiz bien trois cens, et tous ceulx qui
estoient de la langue françoise furent penduz par
le commandement et ordonnance de Monsei-
gneur le Daulphin , avec certains Angloiz qui
leur avoient dit injures devant l'assault ; et tout
le demourant fut prisonnier.
Et print ledit Bourgois prisonnier ledit Messire
Guillaume Poiton, capitaine de ladite bastille.
Et pareillement furent prins ledit Messire Jehan
de Rippellay et le bastard de Tallebot ; et audit
assault furent faiz chevalliers Monseigneur le
conte de Saint-Pol, Hector d'Estouteville , filz
de Monseigneur de Torcy, Charles de Flavy,
Regnault de Flavy, Jehan de Cosecques ' et
plussieurs autres.
Et tantost après ladite bastille ainssi prinse se
1 . Consecques ou Fonsèque.
4-2 Jean Chartier. [Août 1443
retrait mondit seigneur le Daulphin avecques sa
compaignie en la ville de Dieppe. Et fist abattre
ladite bastille et mettre toutes les bombardes et
autres artilleries dedans ladite ville. De laquelle
victoire il rendit grâces à Dieu , disant icelle
estre venue de la vertu divine, et non pas de soy,
et se rendit moult tenu à Dieu d'avoir eu si belle
victoire et entreprinse à son joyeulx ' conmen-
cement. Dieu doint qu'il puisse persévérer de
bien en mieulx. Et de fait se départit, et laissa
pour capitaine Charles Des Marestz avecques la
garnison qui y estoit par avant le siège mis par
lesdits Angloiz , en rémunérant très-grandement
les habitans pour leurs dommaiges et pertes
qu'ilz povoient avoir euez et soustenues pour
raison dudit siège. Durant lequel temps ilz eu-
rent maintes nécessitez , et plus eussent eu se
n'eust esté Guillaume de Coitivy, frère de l'a-
miral, lequel amena de Bretaigne, par l'or-
donnance du roy, plussieurs navires chargées
de vivres, tant de vins, chars, blez comme au-
trement, dont et desquelz les souldoiers, bour-
gois, manans et habitans d'icelle ville ont été
repeuz et réfectionnez, et tant que, Dieumercy,
ilz ont bien gardé la ville au prouffit du roy et
de son royaulme et à leur honneur.
1. Godefroy : Premier.
luin 1444] Chron. de Charles VII. 45
Chapitre 158.
Trêves données et publiées entre les roys de France
et d'Angleterre.
L*an mil quatre cent quarante-quatre ' , le pre-
mier jour de juing, furent trêves faictes et
données entre les roys de France et d'Angleterre,
et icelles publiées à Paris et ailleurs es bonnes
villes , durant dudit jour jucques à vingt-deux
moys ensuivant includz; pendant lequel temps
toutes marchandises se dévoient courir paisible-
ment, tant par mer que par terre, et aussi dé-
voient faillir le premier jour d'avril 1446.
Chapitre 159.
Comment le roy de Cécllle ala mccîre le siège devant
la ville de Mes en Loarraine, avec granî
compaignie et sescours du roy
de France.
Lesdictes trêves données entre les deux roys
comme dit est, supplia au roy de France le
roy de Sécille qu'il lui pleust donner confort,
secours et aide à conquérer la ville de Metz en
Lorraine et autres certaines places adjacentes
estans ouditpays, lesquelles lui estoient rebelles
et désobéissans, combien qu'elles soient de son
propre domaine, comme il disoit. Pourquoy le
roy de France, en faveur d'icelui de Sécille, à
). Pâques, le 12 avril.
44 Jean Chartier. [Sept.
tout grant armée de princes, barons, chevaliers,
escuiers et gens de guerre tant de trait comme
autrement , print le chemin pour aller droit à
Nancy, auquel lieu il arriva au commencement
du moys de septembre oudit an.
Et estoient en sa compaignie Monseigneur le
Daulphin son aisné filz, ledit roy de Sécille,le
conte du Maine , le conte de Dunoiz et de Lon-
gueville et plussieurs autres. Et tantost envoya
partie de ses gens d'armes devant ladite ville de
Metz , pour sommer les habitans d'icelle de la
lui rendre , ou autrement le siège seroit mis de-
vant eulx. Et pour ce qu'ilz se monstroient re-
belles , disans non es^^re au roy de Sécille ne à
autre estre en riens tenus , furent assiégez ' .
Et ce pendant que le siège se tint , vint ung
grant seigneur nommé Monseigneur Bourga Le
Moyne^, lequel l'empereur l'avoit envoyé de-
vers Monseigneur le Dauphin pour le conduire
es pays de Basle , Montbelliart, Colombarraî,
Salestat4, Sabourg s , et Haguerre^ estans en pays
de Nausay7, affm de subjuguer les Suisses et les
Allemans qui disoient riens tenir dudit empe-
reur. Et est vray que mondit seigneur le Daul-
phin avoit grand compaignie de seigneurs nobles
et cappitaines. Et entre les autres estoient Joua-
!. Voyez, sur cette campagne, le Siège de Metz , en 1444,
par M. Huguenin et de Saulcy. Metz, i8}j ; in-S.
1. Alias : Burgrave (Godefroy).
3. Ou Colmar.
4. Selestath (Schlestadt).
5. Strasbourg.
6. Haguenau.
7. Alsace.
1444] Chronique de Charles VII. 45
chin Rouault, Mathieu ou Mathurinde Lescouet
et Oliviet de Brouc ' . Se partit et fut jusques
k Basie , et trouva environ à une lieue dudit
Basle bien huit cens Suisses, lesquelz se bou-
tèrent en une maladrerie , et après dedens le
jardin d'icelle, pour cuider résister audit Daul-
phin. Maiz il estoit à trop grant puissance.
Néantmoins ilz se defFendirent moult vaillam-
ment, veu le petit nombre qu'ilz estoient, et
tellement qu'ilz tuèrent ledit chevalier de l'em-
pereur, nommé Bourga, et plussieurs autres,
lequel conduisoit ladite armée, combien qu'ilz
furent après destruitz, mors et prins la plus
grant partie.
Et de là s'en alla ledit seigneur devant la ville
de Saincte Ypolite pour la cuider prendre d'as-
sault. Et combien qu'ilz ne le peurent avoir,
lui firent obéissance , et mesmement ceulx du
Vaudulièvre, et commencèrent ceulx de l'ost de
mondit seigneur le Daulphin à piller le pays et
faire grans et innormes maulx. Pourquoy les
Suisses et les Allemans s'asemblèreut par trop-
peaulx et tuèrent grant quantité dudit ost. Adonc
mondit seigneur le Daulphin, voyant que c'estoit
ung merveilleux pays, et que iceïlui qui le devoit
conduire et qui savoit les destours dudit pays es-
toit mort , s'en retourna devers le roy à Nancy.
Auquel lieu estoient la royne de France et
celle de Sécille, madame la Daulphine et la fille
dudit roy de Sécille, nommée Marguerite. Pour
laquelle avoir en mariage , le roy d'Angleterre
envoya en ambaxade le conte de Sufïord , la-
j. Ou de Bront.
46 Jean Chartier. [Sept. 1444
quelle lui fut accordée, et puis s'en retourna.
Après le département duquel Monseigneur le
Daulphin , les Allemans se boutèrent dedans la-
dite ville de Saint-Ypolite, et en contempt ' de
l'obéissance qu'ilz avoient faicte audit Daulphin,
boutèrent le feu, et ardirent toute icelle ville, et
pareillement ladite ville du Vaudulièvre.
Et le siège de ladite ville de Metz se tint par
l'espace de sept moys ou environ , par lequel
temps furent faictes plussieurs saillies par les
gens de ladite ville de Metz, et aussi vaillanment
reboutez par les assaillans.
Durant aussi ledit siège furent prins par les
gens du roy parmi plussieurs petites forteresse*,
entre lesquelles ung gentilhomme nommé Guil-
laume Chanu, cappitainede Harfleur, en tenoit
une. Il y avoit aussi deux ou trois chasteaulx
tenus et occupez par les gens du duc de Bour-
gongne, ausquelz ne fut aucune chose demandé,
pour ce que ledit roy de Sécille les avoit mis en
gaige pour partie de sa rançon dont il estoit en-
cores tenu et redevable au duc de Bourgongne.
Et à la garde principalle de laditte ville de
Metz y avoit ung moult cruel homme nommé
Jehan Vytout ', gouverneur, et chevauchoit tous-
jours ung petit courtin, à la queue duquel pen-
doit une sonnette qui faisoit grant noise ; et le
faisoit affm que chacun le congneust quant il
alloit parmy la ville. Ledit gouverneur estoit si
cruel que quant il savoit aucunes femmes qui
yssoient dehors pour aller racheter leurs maris
qui estoient prins de gens du roy, au revenir il
1. Au mépris.
2. Voyez , sur ce personnage, le Siège de Metz, déjà cité.
144^] Chronique de Charles VII. 47
les faisoit noyer pource qu'elles leur avoient
porté aucunes finances , et mesmement les gens
du roy qui estoient prins par iceulx de ladite
ville faisoit mourir et ne voulloit souffrir que
aucun fust prins à rançon ; et n'est point à doub-
ler que c'il eust peu tenir le roy à son advan-
taige , il lui en eust voullentiers autant fait. Maiz
le doulx!»roy et begnin prince ne désiroit pas sa
mort ne de ses complices. Car pour sauver le
sang humain, il leur bailla gracieuse composicion,
et telle que, parmy certain présent qu'ilz luy firent
de vaisselle dorée , qu'ilz luy donnèrent , avec
deux cens mille escuz, qu'ilz paièrent pour le
deffrayement dudit siège, ilz demourèrent en leurs
franchises et libertez, comme ilz estoient par
avant , sans riens sur eulx innover ne chose nou-
velle réclamer. Et ne fut pas le debbat dudit roy
de Sécille ne d'eux déterminé de tous pointz ne
meiné à fin pour celle heure ' . Et par ce moyen
s'en partit le roy et sa compaignie , et s'en vint
à Challons, où il demoura pour certain temps.
Chapitre 160.
De la prolongacion des îresves faictes entre le roy
de France et d'Angleterre.
En Pan mil quatre cents quarante-cinq 2 con-
tinuèrent lestresves sus mentionnées d'entre
les roys de France et d'Angleterre.
1 . Le différend entre le roi de Sicile et les Messins ne
fut point vidé ni mené à fin pour le moment.
2. Pâques le 28 mars.
48 Jean Chartier. [i44<^
L'an mil quatre cents quarante-six', le pre-
mier jour d'avril , faillirent les trêves d'entre le
roy de France et ledit d'Angleterre, et, ledit
jour, ralonguées ^ soubz umbre de venir à aulcun
bon appoinctement et traictié; c'est assavoir
depuis icellui jour jusques à ung an includ , qui
estoit le premier jour d'avril mil quatre cens
quarante sept. ^
Chapitre 161.
[Autre] Prolongacion de trêves.
L'an mil quatre cens quarante sept?, le pre-
mier jour d'avril , faillirent les trêves entre
les roys de France et d'Angleterre, lesquelles
furent prolonguées , et ralonguées soubz espé-
rance d'aucun bon traictié et adcord entre les-
dites parties, jucques audit jour fini de deux
années, qui sera l'an mil quatre cens quarante
neuf, et dudit premier jour de juing oudit an et
prouchain en suivant que lesdites trêves faul-
dront entre icelles parties.
Chapitre 162.
Comment le roy a moult grandement et en grant
dilligence péné pour mettre paix et union
en saincte Eglise.
E
n ce mesme an mil quatre cens quarante sept ,
après ce que grans divisions et différen-
j. Pâques, le 27 avril.
2. Rallongèes; prorogées.
3. Pâques, le 9 avril.
Nov. 1447] Chronique de Charles VII. 49
ces ' ouïrent esté entre le pappe Eugène d'une part,
le concile de Basle d'autre part, et que on es-
toit à tant venu que le pappe disoit que audit
lieu de Basle n'y avoit plus de concilie , et qu'il
avoit transféré à Ferrare, et depuis à Flourence
et après à Romme; et au contraire disoient ceulx
qui estoient à Basle encores assemblez qu'il
n'avoit peu transférer, ne ne povoit, icellui con-
cilie, sans, sur ce, avoir leur consentement. Et
avoient procédé contre lui, si comme ilz di-
soient, par auctorité de concile général, à le sus-
pendre de l'administracion papalle , et depuis à
le desposer et après à eslever en pape Mon-
seigneur Amé , duc de Savoye, qui s'estoit re-
trait à Ripaille et menoit vie aucunement soli-
taire. Lequel ilz appelloient pape Félix le Quint,
et se faisoient sentences, censures et procès,
tant du costé dudit Félix ; qui estoit grant playe
mise en saincte Eglise.
Lesquelz difFérens venus à la cognoessance
du roy de France, lui, désirant tousjours bonne
union et paix en saincte Eglise, portoit divi-
sion moult desplaisanment , et pour ce envoya
plussieurs ambaxadeurs par diverses foys à
Basle , à Romme et en Savoye , pour icelles dif-
férences appaisier. Pareillement aussi Monsei-
gneur Loys, duc de Savoye, filz du duc Amé,
qui depuis estoit appelle pappe Félix en son
obéissance, envoya par plussieurs foiz devers le
roy, qui pour lors estoit en sa cité de Tours ,
afnn de trouver appaisement ésdites matières.
Lequel roy, en moys de novembre, oudit an
I. Différends.
Jean Chartiir. II. 4
jo Jean Chartier. [Noy.
mil quatre cens quarante sept, voyant que on
ne venoit point à conclusion de paix, délibéra,
pour y pourveoir, de assembler son conseil , et
de faire ses certains advisemens tendans en effect
à ce que tous les procès , censeures et sentences
fâictes d'un costé et d'autres fussent réputées
pour non advenues , et que tensissent et recon-
gnissent ung chacun en droit soy le pape Eu-
gène pour vray pappe, ainssi comme on faisoit
devant les procès encommencez , et que Mon-
seigneur Amé de Savoye, appelle, comme dit
est, pape Félix dans les Estats de son obédiance,
demourast en estât et dignité honnourablement
en saincte église. Et ceulx qui avoient esté avec
lui et au concilie de Basle fussent recommandez
en dignitez, honneurs et dégrez ecclesiasticques,
à ce que , tout appaisié , on peult venir à bon
acord à célébrer ung concilie général, affm de
traicter ce qu'il seroit possible au salut et utilité
de l'Église universal.
Car durant lesdits différences sembloit au roy
c'om ne povoit pas parvenir à la célébracion du
concilie universal , ne que les questions esmeues
au fait de l'Église ne se povoient pas terminer
par deccision et jugement, tant pour les grani
difficultez c'om ytrouvoit, comme pour ce que
on ne povoit venir à assembler l'Église en con-
corde devant ladite passification. Sy envoya le
roy lesdits avisemens , faiz tant par lui que par
son conseil , au pape Eugène , par l'archevesque
d'Aiz en Prouvence, qui lors estoit venu de par
lui devers le roy pour aucunes matières. Et
d'autre costé, envoya en Savoye et à Basle
iceulx advisemens par Maistre- Hélye de Pompe-
1447] Chronique de Charles VII. $i
(Jour, archediacre de Carcassonne , qui depuis
fut évesque de Lect', en Languedoc.
Or, advint que ce pendant et en temps , par
avant que le roy eust les responces des parties ,
le pape Eugène alla de vie à trespas , c'est assa-
voir en moys de février ensuivant. Et le trouva
ledit archevesque d'Aiz mort avant qu'il vensist
à Romme. Et tantost après fut esleu Messire
Thonmas de Sarrasonne^, cardinal de Boullon-
gne, en pappe, et appelle pape Nicollas le Quint.
A laquelle eslection furent gardées toutes sol-
lempnitez en tel cas acoustumés. Pourquoy
Monseigneur Loys, duc de Savoye, envoya
devers le roy, qui se tenoit adonc à Bourges et
es lieux d'environ, en lui requérant très-instan-
ment qu'il ne vousist faire obéissance au pape
Nicollas, que premièrement et avant toute œu-
vre concilie général fust assemblé 3.
Chapitre 163.
Comment le roy receulî les bulles du pappe
Nicollas.
En en temps receult le roy les bulles de l'es-
leccion du pappe Nicollas, et eue délibéra-
cion en son grant conseil , conclud de obbéir à
lui , ainssi comme il faisoit par avant au pappe
!. Alet. Voyez ci-après , page 308, note.
2. Thomas de Sarzane.
3, Ms. 9676, 2, a. « Qu'il voulust différer de faire ren-
dre et faire obéissance à ce pape Nicolas , de nouveau esleu,
comme dit est, jusques ad ce que, premièrement et avant
toute œuvre faicte , un concile général fvst tenu et assemblé
«ur ce sujet.» (Godefroy.)
52 Jean Chartier. [Juillet-nov.
Eugène. ¥a néantmoins qu'il poursuivroit pour
la passificacion de l'Église ainssi qu'il avoit en-
commencé. Si conclud en oultre d'envoier ses
embassadeurs à Lyon, et fist dire à ceulx qui
estoicnl venus de Savoye qu'ilz lui dissent qu'il
envoyast audit lieu de Lyon de ses gens et
aussi affin que ensemble et en congrégacion con-
venable on peust là traictier de ladite passifi-
cacion. Depuis, en moys de juillet ensuivant,
en poursuivant ladite conclusion , le roy envoya
ses embassadeurs audit lieu de Lyon, c'est as-
savoir, Messire Jacques Juvenel des Ursins, ar-
chevesque de Rains, l'évesque de Clèremont, le
marcschal de la P'aiecte , Maistre Hélye de Pom-
pedour', archediacre de Carcassonne et Maistre
Thonmas de Courcelle, maistre en théologie».
Aussi y allèrent l'archevesque de Trêves, en
Allemaigne, et les embassadeurs de l'arche-
vesque de Coullongne et du duc de Saxongne',
électeur de l'empire , qui en ce temps estoient
venus devers le roy pour icelles mesmes ma-
tières de la paix de l'Église. Vindrent aussi à
Lyon le cardinal d'Arles, le prévost de Monjeu
et plussieurs autres, tant de par Monseigneur
de Savoye comme de par ceulx qui estoient à
Rasle. Ausquelz il sembla, après plussieurs col-
lacions 4, que, pour avoir conclusion es matières,
il estoit besoing que les embassadeurs du roy
allassent à Genève, où estoit Monseigneur Amé,
1. Prélat très-accrédité auprès de Charles VII, et fort en
faveur sous son règne.
2. L'un des juges de !a Pucelle.
j. Saxe.
4. Conférences.
1447] Chronique de Charles VIL 55
nommé pappe Félix, comme en ville de sonob-
béissance et où il estoit reconnu , pour parler à
lui personnellement, et que il seroit bien content
qu'ilz y allassent.
Si fut conclud qu'ils yroient. Et cependant
vint Monseigneur le conte de Dunois , envoyé
de par le roy, à Lyon, qui amena les embas-
sadeurs du roy d'Angleterre , c'est assavoir :
Tévesque de Norbby', le grant prieur d'Angle-
terre, de l'ordre de Saint-Jehan, et Maistre
Vincent Clément, maistre en théologie, qui tous
ensamble, en moysde novembre ensuivant, s'en
allèrent audit lieu de Genève. Et avec eulx l'ar-
chevesque d'Ambrunet le seigneur de Malicorne,
ambassadeur de Monseigneur le Daulphin, l'é-
vesque de Marceille, embassadeur du roy de
Sécille, qui tous estoient venus à Lyon pour
estre avec les embaxadeurs du roy en la pour-
suicte de ladit passificacion. Ensamble aussi
avecques eulx audit lieu de Genève , les embaxa-
deurs du duc de Saxonne ^. Car l'archevesque de
Trêves s'en estoit retourné en son pays , et celui
de l'archevesque de Coulongne s'en estoit allé
devers Romme. Quant les dessusdits embaxa-
deurs furent tous arrivez à Genève , ilz ouïrent
plussieurs devis, entretiens et conclusions avec
ie seigneur nommé en les terres de son obbéis-
sance pappe Féhx , ses cardmaulx et autres
conseillers. Et fmablement furent faiz certains
articles , moiennant lesquelz il estoit content de
accepter ladicte passificacion que poursuivoient
1. Norwkh.
2. Saxe.
54 Jkan Chartier. [^447
lesdits ambaxadeurs , ou cas que le pappe Ni-
collas se vouldroit consentir en iceulx articles.
Et sur ce retournèrent devers le ro)r lesdits
ambaxadeurs en la cité de Tours, et lui appor-
tèrent lesdits articles et tout ce qu'ilz avoient
fait , et lors il sembla au roy qu'il y avoit boa
commencement pour parvenir à la passificacion
de l'Église , et conclud d'envoyer son embaxa-
deurs devers le pappe Nicollas, pour poursuivre
qu'il se vousist condessendre en iceulx que la-
dite paccifficacion se peust ensuir.
Chapitre 164.
Comment le roy de France envoya son ambaxade
devers le pape Nicolas, pour poursuir
ladite pacificacion dont dessus
a esté parlé.
n moys d'avril ensuivant, qui fut l'an mit
quatre cens quarante huit ', se partirent pour
aller devers le pappe Nicollas les embassadeurs
du roy de France, c'est assavoir, l'archevesque de
Rains, Maistre Hélye Pompedour, évesque d'A-
lect^Maistre Guy Bernard^, archidiacre deTours,
Thonmas de Courcelles^, maistre en théologie,
lesquelz furent longuement en chemin , en acten-
dant les autres embassadeurs que le roy avoit
aussi ordonné d'aller avecques eulx, c'est assa-
voir Messire Taneguy DuchasteauJ, prévost de-
1. Pâques, le 24 mars.
2. Alet.
3-4. Woyei ces noms dans la Biographie Didot.
j. Ou Duchatel.
E
1448] Chronique de Charles VII. $5
Paris, et sire Jacques Ceur, argentier et con-
seillier du roy, iesqueiz s'en allèrent à Romme,
par mer, es gallées • dudit argentier, et sembla-
blementtous ceulx de l'embassade, en la cité de
Soutre^, pour de là s'en aller à Romme.
Et arivèrent le dixiesme ? jour de juillet en
moult grant et honnourable appareil , et n'y avoit
homme qui oncques eust veu entrer embassade
si honnourablement ne en si grant magnificence,
ne qui eust ouy parler de pareille; qui redonde
au roy et à son royaulme à grant honneur. Es-
toient aussi avec les embassadeurs du roy
ceulx du roy de Sécille, c'est assavoir les éves-
ques de Thoulon et de Marceille. Et pour Mon-
seigneur le Daulphin estoient embassadeurs l'ar-
cevesque d'Anbrun, l'évesque dt* Saint-Pol , le
seigneur de Malicorne, chevalier, et le doyen de
Gravelle. Et avant que l'embassade du roy arri-
vast à Romme, les ambassadeurs du roy d'An-
gleterre , c'est assavoir le grant prieur de l'ordre
Saint-Jehan, et maistre Vincent Clément, mais-
tre en théologie, y estoient venus longe temps
devant et avoient exhibé au pape les articles
pourparlées à Genève donc dessus est faicte
mencion. Ausquelz le pappe avoit dit que lesdits
articles n'estoient pas dignes de responce, et que
pour rien ne s'i consentiroit.
Puis s'en estoient partis iceulx embassadeurs
d'Angleterre, et vindrent en la cité de Viterbe,
et là trouvèrent mondit seigneur de Rains, et les
i. Dans les, ou sur les galères appartenant à Jacques
Cœur.
2. Ou Sentie.
3. Alias : Oîx-neufiesme.
56 Jean Chartier. [Juillet
autres ambassadeurs estans en sa compaignie.
Et leur dirent iceulx d'Angleterre qu'ilz se ten-
droient par certaine espace de temps oudit lieu
de Viterbe, affm que, se on leur signiffioit estre
expédiant que ilz retournassent à Romme, ilz y
retourneroient ; comme depuis firent par les nou-
velles qu'ilz ouïrent par les ambassadeurs du roy
de France.
Chapitre 165.
Comment les amhaxadeurs du roy de France,
du roy de Cécille et de Monseigneur le
Daulphin proposèrent devant le pappe
Nicolas les articles de la pacifica-
tion dont dessus a esté parlé.
Le douziesme jour de juillet oudit an , furent
les ambassadeurs du roy de France, ceux
du roy de Sécille et de Monseigneur le Daulphin
assemblez pour exposer au pappe ce dont ilz
estoient chargés; et proposa moult solempnelle-
ment ledit archevesque de Rains. Et après, exi-
bèrent, de par leurs princes, obaissance solemp-
nelle au pappe, et exposèrent en général le fait
de la pacifficacion de l'Église pour laquelle ilz
estoient venus , en réservant d*en parler plus
plainement et plus particullièrement en après : et
le pappe leur fist moult grande et solempnelle
responce, et tant que ce jour là et depuis par tout
le temps qu'ilz furent à Romme les traicta moult
honnourablement, et plus que on n'avoit onc-
ques maiz veu traictier quelque ambassade.
Et tellement que depuis ouïrent lesdits am-
bassadeurs plussieurs collations avec le pappe et
1448] Chronique de Charles VII. 57
les cardinaulx sur les articles de la pacifficacion
de l'Église dessus touchée, et en aucuns le pappe
se condessendit et es autres non.
Et quant ilz ouïrent ce qu'ilz peurent obtenir
du bon plaisir du pape, ilz se partirent et s^en
vindrent en la cité de Lozenne ' où estoit le sei-
gneur nommé pappe Félix, en son obbaissance.
Auquel ilz exposèrent ce qu'ilz avoient fait à
Romme et ce qu'ilz avoient peu obtenir du pape
Nicollas , en le persuadant qu'il vousist donner
paix à l'Eglise , en retranchant ^ au droit qu'il
prétendoit à avoir au papat.
Ausquelz fut respondu par ledit seigneur
nommé Félix que, eue délibéracion avec Mon-
seigneur le duc de Savoye, son filz, qui lors vint
à Losenne , et avec autres notables de son con-
seil, il adviseroit qu'il auroit à faire. Et sur ce
conclud d'envoyer devers le roy sur ces ma-
tières avant qu'il feist rien oultre, et requist les-
dits ambassadeurs du roy qu'ilz voulsissent
actendre en la cité de Genève ceulx qu'il envoye-
roit devers le roy de France. A quoy pour le bien
de la paix lesdits ambassadeurs se condessen-
dirent. Et là firent aussi venir, à l'instance dudit
seigneur et autres seigneurs de son obbéissance,
Monseigneur le doyen de Toilette 3, ambassa-
deur du pape Nicollas, qui se tenoit à Lyon,
en actendant responce des matières, et qui por-
toit les bulles concédées par le pappe Nicollas ,
pour les exhiber oix cas que ledit seigneur accep-
îeroit le traicté de la paix.
1 . Lausanne.
2. Renonçant.
3. Tc!ède.
^8 Jean Chartier. [Mars
Ce pendant et à grant dilligence allèrent de-
vers le roy pour et en nom dudit seigneur et de
Monseigneur de Savoye, son filz , certains am-
bassadeurs, c'est assavoir le cardinal d'Arle, le
mareschal de Savoye, le prévost de Monjeu et
plussieurs autres , tendans à ceste fm que le roy
s'employast à ce que le pape se vousist plus
plainement condessendre aux articles qui lui
avoient esté portées que il n'avoit fait. Sur quoy
le roy assembla son grant conseil. Et après, par
meure délibéracion d'icellui , envoya en Savoye,
avec lesdits ambassadeurs, une autre ambassade
de par lui, c'est assavoir, Monseigneur le conte
de Dunois, Messire Jehan le Boursier', cheval-
lier, pour labourer encores en ladite paix, avec
l'archevesque de Rains et ses autres ambassa-
deurs qui estoient demourez à Genève.
Chapitre i66.
Comment) au moyen desdits ambaxadeurSy icellu)
duc nommé en son obéissance pape Félix
céda^ totallement au droit qu'il pré-
tendoit au pappatj et depuis fut
ordonné légat perpétuel
en Savoye.
Ou dit an, en moys de mars 5, se partirent les
dessus dits ambassadeurs, et s'en retournè-
rent à Losenne devers le seigneur nommé pape
Félix, en son obéissance comme dit est, avecques
1. L'un des conseillers du roi pour les finances.
2. Renonça.
}. Pâques, le 13 avril.
1448-9] Chronique de Charles VII. 59
lequel eurent plussieurs conclusions tendans à
bonne union parvenir. Et finablement , après
plussieurs réplicques, fut appoincté que Parce-
vesque de Rains, qui lors estoit promeu en pa-
triarche d'Antioche etevesque de Poictiers, avec
lui Tévesque de Lect ' et Messire Jehan le Bour-
cier, yroient encores à Romme pour avoir cer-
taines lettres dont la fourme fut entre eulx et
d'un commun adcord advisée et concertée, et
aussi pour poursuivre plus plaine promission et
plus ample provision sur les articles autrefîoiz
pourparlées. Et après plussieurs persuasions et
remonstrances, lesdites lettres dont dessus est
faicte mencion ayant été obtenues du pape Ni-
collas , et les ambassadeurs retournez audit lieu
de Losenne , icellui seigneur qui se faisoit nom-
mer en son obbéissance pappe Félix le Quint
renonça totalement au droit qu'il prétendoit au
pappat, et fut ordonné léguât perpétuel au pays
de Savoye. Ceulx aussi qui estoient assemblez
avec lui audit lieu de Lozenne, et que disoient
faire concilie général par la tranlaction du con-
cilie de Basle, desclairèrent obbaissance estre
faicte au pape NicoUas et lui obbéir comme saint
père de Romme. Et puis firent désolucion ^ de
leur congrégacion qu'ilz tenoient pour concilie.
Lesquelles choses faictes, se départirent les
ambassadeurs du roy et des autres princes des-
susdits. Et le patriarche d'Antioche ^ l'évesque
de Lect et Messire Jehan le Bourssier prindrent
leur chemin pour aller à Romme avec les am-
1. Met.
2. Dissolution.
3. Jacques Juvénal des Ursins, archevêque de Reims.
6o Jean Chartier. [Mars
bassadeurs du pappe dessus nommez, affm de
confirmacion de l'appoinctement fait à Lausenne ;
et Monseigneur le conte de Dunois, MaistreGuy
Bernard, arcediacre de Tours et Maistre Thon-
mas de Courcelles s'en retournèrent devers le
roy, et lui portèrent les lectres et bulles des
choses dessus dictes faictes audit Lozenne.
Et ainssi se départit toute la 'compaignie et
s'en alla chacun où il avoit affaire. Et ainssi fut
sanée la grosse playe qui estoit en saincte Église,
par l'union qui a esté mise en icelle par le
moyen, pourchas et excessive dilligence que le
très-chrestien roy de France a fait en ceste partie.
A laquelle conduire et mener à fin a grandement
travaillé et despendu grans trésors du sien,
parquoy est digne de grant louenge et de remu-
néracion céleste. Dieu doint que ainssi soit-il !
Chapitre 167.
Comment la ville et chasîeau de Fougières furent
prins par les adhérens aux AngloiZj les
trêves durant entre les roys de France
et d'Angleterre.
En ce mesme an, veille de Notre-Dame de
mars, fut la ville et chasteau de Fougières,
situez en la duchié de Bretaigne, à l'entrée de
Normendie, qui estoit très-riche, bien peupplée
de notables gens et de moult grant renommée de
toute ancienneté, prinse et pillée en enfraignant
les trêves et durant icelles entre les roys de
France et d'Angleterre. C'est assavoir, par Mes-
sire François de Surienne PArragonnoiz, de l'or-
1448-9] Chronique de Charles VII. 6t
dre de la jairlière dudit roy d'Angleterre, et
grant capitaine es marches de France obéissans
ausdits Angloiz, accompaignié de six à sept cens
combatans , tant de la langue de France comme
dudit Angleterre. Et tellement qu'ilz tuèrent en
icelle ville aucunes gens , les autres prindrent
prissonniers , viollèrent églises et femmes , ravi-
rent tous les biens qui y estoient et firent tous
les maulx dont ilz se peurent adviser. Et non
contens encore de ladite prinse, allèrent courir
en la duché de Bretaigne, prendre prisonniers,
appatissier ' le pays , tuèrent gens et génér^Ue-
ment firent tous exploitz acoustumés au fait de
guerre.
Laquelle prinse et autres choses dessusdites
venues à la congnoessance de Monseigneur
François, duc de Bretaigne, comme fort indigné
et soy sentant d'icelle prinse fort grevé , envoya
devers le roy de France, à Chinon, l'évesque de
Règnes ^, le sire de Karmène ? et le sire de Guy-
mené4, son chancellier, et autres, lui remonstrer
comme soubz la trêve en laquelle il avoit esté
compris', soy confiant et asseurant en icelle, les
Angloiz avoient prins les chasteau et ville de
Fougière,en lui requérant, comme son très-hum-
ble parent et serviteur, qu'il lui pleust aider, se-
courir et conforter, en soy desclairant en la
guerre contre iceulx Angloiz. Car de sa part il
estoit ainssi prest de le faire sans y riens espar-
1 . Mettre à appâtis : contribution de guerre , ou rançon
imposée de vive force.
2. Rennes.
j. /!/. Charmène et Quenemène.
4. Guéménée.
62 Jean Ckartier. ['449
gner. A quoy le roy lui respondit qu'il ne l'a-
bandonneroit point et qu'il feroit de sa cause la
sienne, comm.e bien raison estoit. Maiz pour
mieulx mettre Dieu de sa part et le tort à ses
ennemys, il envoya premièrement sommer le roy
d^Angleterre de réparer ledit excepz , et le duc
de Sombrecet, son lieutenant et gouverneur
pour lui de çà la mer, es pays obéissans à lui, et
lequel a plein povoir de faire remparer toutes
choses qui se feroient contre et en préjudice de
la trêve, et seroit bien joyeulx que icellui roy
d'Angleterre et le duc de Sombrecet feissent
réparacion dudit cas advenu, pour évitter tous
inconvéniens qui à l'occision de ce pourroient
advenir tant par guerre que autrement.
Et pour ce faire envoya devers ledit roy
d'Angleterre son varlettrenchant, nommé Jehan
Havart, et Maistre Guillaume Cousinot', l'un
des maistres des requestes de son hostel, et
devers ledit duc de Sombrecet Pierre de Fon-
taines, son escuier d'escuyerie, lesquelz rapor-
tèrent responce tant dudit duc de Sombrecet, que
ilz désadvouoient ledit Messire François de Su-
rienne de ce qu'il avoit fait , jasoit ce que ladite
prinse avoit esté faicte par le conmandement,
exortacion et ordonnance d'iceulx roy et Som-
brecet. Le duc de Bretaigne pareillement, qui
avoit grand intérest en la prinse , envoya som-
mer ledit duc par son hérault roy d'armes de
faire rendre et remparer ladite ville de Fou-
gières et restituer les deniers , biens , meubles ,
1 . Cousinot de Montreuil , auteur de la chronique possé-
dée par Le Féron.
1449] Chronique de Charles VII. 65
comme joyaulx et autres marchandises , qui de-
dens avoient esté prinses, estimées à la valleur
de saize mille' escuz. Auquel futrespondu qu'il
n'advouoit en riens ladite prinse.
Après le département desquelz ambassadeurs
et hérault, ledit duc de Sombrecet, considé-
rant la faulte qui avoit esté faicte en ceste par-
tie par ledit de Surienne, envoya devers le roy
ses ambassadeurs pour plus plainement le excu-
ser dudit fait de Fougières , c'est assavoir Mes-
sire Jehan Haneford, chevalier angloiz, et Maistre
Jehan Lenffant , en désadvouant tousjours ledit
Messire François, et disant icelle prinse estre à
lui moult desplaisant. Qui sont et estoient pa-
rolles frivolles ; et quant de faire offre aucune
de réparer le cas torcionnairement advenu , ne
parlèrent en rien , ne donnèrent certaineté, maiz
seullement requéroient au surplus , pour leur
advantaige , que tout demourast en seureté ,
tant d'un costé que d'autre.
A quoy leur fut respondu par le roy que se*
ledit duc de Sombreset estoit desplaisant de la-
dite prinse, qu'il feist son devoir, comme celui
qui en avoit le povoir, que restitucion fust
faicte de ladite place, avec réparacion des biens
qui dedens avoient esté prins furtivement et
contre raison ; et que , par ce moien , la trêve
leurseroit entretenue. Et au contraire, pareille-
1. La meilleure part des manuscrits porte : seize mille, et
ce nombre a été reproduit par tous les imprimés. On trouve
toutefois les variantes qui suivent : Mss. 8350 et S. Germ.
fr., n" IJ40 : quinze cens mille escus. Ms. S. Germ. fr.,
n« IJ59 : seize cens escus.
2. Si.
64 Jean Chartier. [^449
ment, se ainssi ne le faisoient, fussent sceurs et
certains qu'il soustiendroit son beau nepveu de
Bretaigne.
Et quant de leur bailler des placessceurté ,
estans es mains d'iceulx Angloiz, il n'en baille-
roit point ; disant que son beau nepveu de Bre-
taigne avoit de grans seigneurs de son royaulme
ses parens, et y avoit plussieurs chiefs de guerre
et cappitaines en icellui rovaulme de lanacionde
Bretaigne , qui estoient fort indignez de ladite
prinse de Fougières. Et estoit à croire que ilz
mettroient paine de se revenger et reconquester
sur iceulx Angloiz, s'ilz povoient, et pource
gardassent bien leurs places si bon leursembloit,
car de sa part mettroit paine à bien garder les
siennes.
Laquelle responce ouye , supplièrent au roy
les dessusdits Haneford et Lenffant qu'il lui
pleust envoyer ses ambassadeurs à Louviers,
fondez de povoir souffisant, et que eulx retour -
nez à Rouen , ilz fairoient ' bien que le conte de
Sombrecet conmettroit de ses gens pour assem-
bler avec eulx, affm de parvenir à quelque bon
appoinctement et acord.
Laquelle chose par le roy, désirant tousjours
la doulce voye et éviter effusion de sangc hu-
main, leur fut adcordée, et furent commis de sa
part le sire de Culant et Maistre Guillaume
Cousinot, maistre des requestes de son hostel.
Et à tant se départirent lesdils Angloiz , et s'en
retournèrent devers ledit duc de Sombrecet , au-
I. Atias : Sça voient. L'un et l'autre offre un sens admis-
sible.
1448-9] Chronique de Charles VII. 65
quel ilz narrèrent ce qu'ilz avoient fait avecques
le roy de France et l'appoinctement qu'ilz avoient
prins. Parquoy en briefve espace de temps il
envoya de ses gens audit lieu de Louviers, pour
convenir avecques les ambassadeurs dudit roy
de France sur la matière dessusdite, ainssi
comme promis et appoinctié avoit esté'.
Chapitre 168.
Du discord et division mea en royaulme
d'Angleterre.
En ce mesmes temps et oudit an , environ la
fin de karesme^, commença grant commo-
cion de peuple en la ville et cité de Londres,
duquel peuple estoit ducteur et conduiseur le
maire de ladite cité, lesquelz, par Tinstigacion
de l'ennemyî, esmeuz de leur voullenté desrai-
sonnable, tuèrent inhumainement l'evesque de
Céleste 4, garde du privé seel du roy d'Angle-
terre , qui estoit simple, bonne personne et fondé
en science. Et avecques ce, prindrent le mar-
quis de SufïordJ, qui estoit grant seigneur, et
le mirent en prison en la grosse tour de Londres.
Cedit maire a moult grant puissance en icelle
ville , et porte l'en l'espée devant luy quant il
va parmy la ville. En ce temps estoit le roy
1. Le Ms. 9037, 7, delà Bibliothèque impériale, contient
sur ces négociations et sur toute la campagne de Normandie
les documents originaux les plus intéressans.
2. Pâques le ij avril.
3. Le diable.
4. Glocester.
5. Suffolk.
Jean Chartier. 11. 5
66 Jean Chartier. [Avril
d^Angleterre à trois lieues de Londres , sur la
rivière de Tamise. Lequel fut moult esbahy quant
il ouyt ses nouvelles, et incontinent manda le
lieutenant de ladite grosse tour qu'il venist de-
vers lui. A quoy il obbaït très dilliganment
comme à son souverain seigneur. Et après qu'il
ouyt la manière, et le fait tel comme il estoit
advenu ouy et sceu au vray, luy fist comman-
dement que sans délay aucun qu'il envoyast
quérir ledit marquis de Sufford et amenast sau-
vement , ou autrement il le feroit mourir en sa
présence.
Et pource, trouva manière de Pamener de-
vers le roy, sans le sceu dudit maire et peuple.
Et après que ledit roy l'eut ouy parler, le fist
monter à cheval , et s'en fuyt droit au pays du
Nort , où il se mist en mer pour venir en France.
Et fut rencontré de certaines gens qui estoient
au duc de Sombrecet, lesquelz le prindrent et
lui couppèrent la teste, laquelle ilz envoyèrent,
avecques le corps, en ladite ville de Londres.
Et adonc mandèrent au roy lesdits maire et
habitans d'icelle ville qu'ilz estoient très mal
contens de ce qu'il avoit fait délivrer ledit mar-
quis, en lui requérant qu'il leur envoyast au-
cuns de son conseil qui avoient pourchassé ladite
délivrance. Lequel, doubtant fureur de peuple
et l'inconvénient de la mort, les leur envoya. Et
tantost leur firent trancher les testes. Et ainssi
ceulx de Londres, après certaine espace de
temps, furent appaisez devers le roy.
1449] Chronique de Charles Vil. 67
Chapitre 169.
De deux hommes et une femme coquins qui
furent pandus à Paris par jugement de
la cour de parlement sans
appellacion.
L'an mille quatre cent quarante neuf, le sa-
medy dix-huictiesme jour d'avril, furent
jugez et condamnez par la cour de parlement
deux coquins et une femme coquine à estre
pendus et estranglez; et pour ce faire, furent
levées deux potences de bois, pour plus mani-
fester leur cas, qui estoit maulvaiz et dampnable,
comme d'avoir crevé les deux yeulx à ung petit
enfant estant lors en Taage de deux ans ou en-
viron, et d'avoir fait ce délict avec des espin-
gles, qui estoit grant tyrannye; et aussi d'estre
larrons et actaints de plusieurs autres maléfices
par eux avérez et recognus. L'une desquelles
potences fut dressée hors de la porte Sainct-
Jacques, en laquelle fut pendu i'ung desdits
deux hommes. Et l'autre potence fut mise et si-
tuée hors de la porte de Sainct-Denys, entre la
Chapelle et le Molin-à-vent, en laquelle fut
pendu l'autre homme , qui estoit joueur de
vielle, et avecques luy ladite femme. Et com-
bien ' qu'ils fussent mariez tous deux 2, néant-
moins il la maintenoitJ.
Or est vray que tous les troys furent livrez
1. Quoique, encore bien.
2. Chacun de leur côté.
3. Il l'entretenoit ; vivoit en concubinage avec elle.
68 Jean Chartier. [Avril-mai
au bourreau es prisons de la conciergerie du
palais ; et y estoient à cheval pour les convoyer
la plus grant partie des huissiers de parlement ,
pour ce que la sentence avoit esté donnée sur
les dits malfacteurs par la dite cour. Et est as-
savoir que grant multitude de peuple y affluet de
toutes parts, et par spécial femmes et filles, pour
la grande nouveaulté que c'étoit de voir pendre
une femme; car oncques cela ne fut veu dedans
ce royaume de France. Fut ladite femme pen-
due toute deschevelée, en une longue robe
ceinte d'une corde les deux jambes ensemble au
dessoubs des genoulx, et dient qu'elle requist
aulcuns ainsi estre exécutée, disant la coustume
de son pais estre telle en tel cas , et les autres
disoient que ladite sentence fut donnée telle ,
afin de plus longue mémoire aux aultres femmes,
et aussi le délict estoit si énorme qu'il y appar-
tenoit bien plus grande punition qu'elle n'eust.
Et en avoit esté pendus ', et plusieurs autres,
tous coquins qui encore estoient ou Chastellet de
Paris, qu'on gardoit pour certaines causes, et par
espécial jusques à ce qu'on eust peu prendre cer-
tains autres coquins qui estoient de leur bande et
ligue, qui hantoient les pardons * en plusieurs et
divers lieux de ce royaume, comme à la dédi-
casse de sainct Denys , à la sainct Mor, à la
sainct Fiacre, à la samct Mathurin, et ailleurs.
Et autrefois se tenoient sur les grands chemins
es bois , o\i ils faisoient de grans maulx et mur-
1 . « 11 y en avoit déjà eu divers de pendus , et il en restoit
encore plusieurs autres qui depuis furent pendus; tous co-
quins, etc. » ^Godefroy.)
2. Assemblées, fêtes où se gagnoient les indulgences.
A
1449] Chronique de Charles VII. 69
dres aux gens passant, soubs ombre de demander
l'aumosne pour l'honneur de Dieu; aucuns des-
quels furent prins par les gens et officiers du roy
peu d'espace de temps après.
Chapitre 170.
De la prinse faicîe par les Françoys de la ville
du Ponî-de-V Arche sur les Anglois.
udit an, quinziesme jour du mois de may,
les ambassadeurs du roy et ceulx du duc de
Sombrecet estans assemblez en la ville de Lou-
viers pour le faict de la prinse de la ville de
Fougères cy-devant mentionnée , comme il avoit
esté appoincté entre lesdites parties, aulcunsdes
gens et alliez du duc de Bretagne , c'est assa-
voir Messire Jean de Bresay ', chevalier et cap-
pitaine de Louviers , le sire de Mauln^r, Robert
de Flocques, surnommé Flocquet, baillif d'É-
vreux, et Jacques de Clermont, trouvèrent fa-
çon et manière de prendre le chastel et ville du
Pont-de-1'Arche , estans sur la rivière de Seine,
à quatre lieues de Rouen.
Pour à quoy parvenir, il escheut que ung
voicturier de Louviers estoit de jour en jour
et souventes fois rançonné par les dits An-
glois en passant parmy ledit Pont-de-l'Arche.
Et véoit qu'il y avoit petite et négligente garde.
Parquoy se transporta devers lesdits cappitai-
nes, le sire de Maulny, Jacques de Clermont, le
bailly d'Évreux, auxquels traicta de bailler gens
I. Jean de Brezé, frère de Pierre.
70 Jean Chartier. [Mai 1 5
avecques luy, et leur exposa certain moyen
qu'il leur déclara pour prendre ladite place.
Lequel moyen si sembla bon et possible audit
bailly, et fut prins jour de comparoir en l'ostel
d'ung tavernier demeurant es faulxbourgs dudit
Pont-de-1'Arche. Et à ce jour vindrent plusieurs
des gens d'icelluy bailly et sire de Mauny, les
uns après les autres, afin au'on se doutast et
s'apperceust de rien. Entre lesquels en y avoit
deux habillés en guise de charpentiers , portans
chacun sa coignée sur le col. Et aussi arriva
tantost ledict voicturier charroyant aulcunes
denrées.
Et amprès que chacun fut logié, environ la
nuytenneté ' , prindrent icelluy tavernier et
toutes ses gens, et les sarrèrent en une cham-
bre , afin que leur emprinse ne fust descouverte.
Et depuis, après qu'il fut bien tart, se décou-
vrirent audit tavernier. Lequel en fut moult
joyeulx , comme il disoit , pource que aulcuns de
la garnison d'icelle ville l'avoient frapé de nou-
vel. En celle nuyt vint ledit sire de Bresay et
certaine quantité de gens de pied avec luy se
poser en embuscade près dudit lieu , du costé
devers le pont Sainct-Ouen. Et ledit bailly d'É-
vreux , quatre ou cinq cens combatans avec luy,
à cheval au plus près d'icelle ville , dedans le
bois du costé dudit Louviers ; et aussi le susdit
Jacques de Clermont et ledit voicturier, ung
peu devant le jour, ayant sa voiture chargée,
devant icelluy Pont-de-l'Arche , priant grande-
ment au portier qu'il peust passer, pource qu'il
I . La nuit faite.
I449J Chronique de Charles VII. 71
avoit très-grant haste , et il luy payeroit très-
voulentiers le vin '.
En la compaignie duquel estoient tant seule-
ment les susdits deux charpentiers , pour le pas-
sage desquels respondit ledit voicturier. Et tan-
tost ledit portier, pour convoitise d'avoir argent,
print ung autre Anglois avec luy et vindrent le
pont avaller ^. Et adonc cherria ledit charretier î ;
et quant il fut sur le susdit premier pont atout 4
sa charette, il tira de sa bource deux bretons et
une placque pourpaier lesdits Anglois, et laissa
lors cheoir tout de gré un breton. Pour lequel
lever se baissa ledit portier anglois , et en soy
baissant ledit voiturier tira sa dague et le tua. Et
pareillement les deux charpentiers, qui jà estoient
sur le second pont, tuèrent l'autre Anglois.
Adonc saillirent ceulx de l'ambusche , tant de
pié que de cheval, et entrèrent dedens icelle
ville, en criant : Sainct-Yves! Bretaigne! Et es-
toient encore tous les Anglois couchez , qui fu-
rent tous prins, jusques au nombre de cent à six
vingts. Entre lesquels estoit le sire de Fauquen-
berge, chevalier anglois, bon prisonnier, pour
vingt mille escus , lequel estoit venu le soir pré-
cèdent, et fut mené, après qu'il fut prins, à
Louviers, pour plus grand seurté. Et demourè-
rent aulcuns desdits conquesteurs gardes d'icelle
place, jusques à ce que aultrement en fust or-
donné.
Laquelle prinse venue à la cognoissance des-
1 . A boire.
2 . Se porter en aval du pont.
}. Le charretier avança.
4. Avec.
72 Jean Chartier. [Mai 1 5
ditsAnglois, furent fort troublez et courrousez,
et prindrent la chose à moult desplaisance.
Ainsi venu à la cognoissance du roy de France ,
désirant le bien et prouffit de son beau nepveu de
Bretaigne , après plusieurs journées jà tenues et
assemblées audit Louviers , fut contant que tout
fust reparé, tant d'un costé que d'autre, c'est
assavoir, que ledit Fougères seroit rendu à iceluy
duc, avec les biens qui estoient dedans, estimez
à la somme de seize cent mille escus , comme
dit est, et icelle ville du Pont-de-1'Arche à
iceulx Anglois, avec ledit seigneur de Faucquan-
berge qui léans avoit esté prins. A laquelle
chose lesdits Anglois ne vouldrent entendre au-
cunement; qui estoit aller directement contre
raison, si comme il sembloit.
Et pource, de rechief, présens certains no-
taires apostolicques et impériaux, firent lesdits
ambaxadeurs du roy aucunes protestactions et
requirent lectres et instrumens des offres par
eux faictes ausdits Anglois , en remonstrant com-
ment Dieu et le monde pouvoient assés cognois-
tre et appercevoir que le roy s'estoit mis gran-
dement en son devoir, et que par sa coulpe ' la
guerre (si elle advenoit , ce que Dieu ne voulsit
point!) seroit causée. Et ainsi se despartirent
lesdits Anglois; et s'en alèrent vers ledit duc de
Sombrecet , luy narrer et faire sçavoir ce qui
avoit esté fait et pourparlé entre eulx et les am-
baxadeurs du roy.
Et cependant, pour procéder plus seurement
et saigement , le roy envoya devers sondit nep-
I. Faute (culpa).
1449] Chronique de Charles VII. yj
veu de Bretaigne , avec grand et ample povoir,
Monseigneur le conte de Dunois , le seigneur de
Rays et de Coitivy, admirai de France , et Ber-
tram de Beauvau, seigneur de Présigny, les-
quelz firent appoinctement après plusieurs nar-
racions avec le duc de Bretaigne, luy estant en
sa ville de Rennes , où il avoit la pluspart de ses
parens, prélas, barons et chevaliers de son
pais : Que ledit duc promectoit au roy de le ser-
vir à Rencontre des Anglois de sa personne et
puissance par mer et par terre; ne jamais à
iceulx Anglois ne seroit tractié paix ne absti-
nence de guerre que ce ne fust du consente-
ment, congié et bon plaisir du roy.
Et de ce en bailla ses lectres patentes signées
de sa main , èsquelles lettres estoient les seaux
et seings manuels des barons de sondit pais. Et
en outre ledit duc, ses parens et barons pro-
misdrent leur foy, en baillant leurs mains à
celle de mon dit seigneur de Dunois , de faire
tenir de point en point sans aller à l'encontre
à nul jour du contenu es dites lectres. Et là,
de la part du roy, leur fut par lesdits ambaxa-
deurs promis, en baillant leurs lectres, qu'ils
feroient par le roy ratiffier ledit appoinctement,
ce que depuis a esté fait par le roy, en baillant
ses lectres audit duc , promectant de le porter et
soustenir, faire de sa cause la sienne propre, ne
fera paix ne aultre appoinctement ausdits An-
glois sans y comprendre et ses pais, et qu'il
soit restitué premièrement ce que les Anglois
tendroient du sien. Et en cas que ladite place de
Fougères ne luy seroit rendue , avec les biens en
icelle prins , le roy se déclairoit à la guerre ou-
74 Jean Chartier. [Vers mai
verte et à plain contre iceulx Anglois , dedans
la fin du moys de juillet prochain ensuivant.
Chapitre 171.
Comment les Françoys et Bretons prindrent sur les
Anglois les villes et places de Gerberoy, Conat\
Saint-Malgrin ^ et Conches, à plusieurs foys.
Oudit an , et devant les trêves dessus dites, fut
prinse la place de Gerberoy, en Beauvoisin,
d'eschelle, par le sire de Mouy, gouverneur d'icel-
luy pais. Et là furent tuez tous les Anglois qui
dedans estoient, nombres trente personnes , dont
estoit chef et cappitaine ung nommé Jehan
Harpe, qui ce jour estoit allé à Gournay ; et par
ainsi demeura icelle ville en la main du roy de
France.
Et bien peu après fut prinse la ville de Con-
ches par Robert de Flocques, dit Flocquet,
bailly d'Évreux.
Et peu de temps après , un gentil-homme
nommé Verdin , natif du pais de Gascongne, à
l'adveu et du consentement du duc de Bretaigne,
print d'eschelles les villes de Cognât et de Saint-
Maulgrin , assises au pays et dessus les marches
du Bourdelois, desquelles estoit garde et cap-
pitaine pour le roy d'Angleterre ung escuyer
nommé Modeth de Lauzac, lequel fut prins près
dudit Conat, en venant de Bourdeaux ; car il
cuidoit que ladite place fust encores en l'obéis-
1. Cognac.
2. Sainî-Maigrin.
1449] Chronique de Charles VII. 75
sance du roy d'Angleterre et en sa garde, comme
auparavant estoit; et ainsi apprit que les bien
veullans et alliez d'iceluy duc de Bretaigne veil-
lent et travaillent fort pour grever ses ennemis.
Et es deux places furent prins plusieurs prison-
niers. Et quand les Anglois sceurent les nou-
velles, l'arcevesques de Bourdeaux et ceulx de
la ville , et pareillement le duc de Sombrecet et
le sire deTalbot, envoyèrent un poursuivant de-
vers le roy, estant à Chinon, luy requerre qu'il
leur fist rendre lesdites places ainsi prinses, et
qu'il leur donnast sauf-conduit, feignans de vou-
loir venir vers luy ; dont de tout on ne fist rien,
pour certaines causes mouvans le roy et son
conseil ; mais qu'ils rendissent au duc de Bre-
taigne sa ville de Fougères , et puis leur feroit
rendre les places ainsi prinses.
Pareillement envoyèrent ledit duc de Som-
mercet et le sire de Talbot devers le roy, en ce
lieu de Chinon , Maistre Jean Lenfant et un autre
d'Angleterre, pour requérir qu'on leur redonnast
lesdites places du Pont-de-1'Arche , de Conches,
de Coignac, de Saint-Megrin et de Gerbroy.
Sur quoy le roy leur respondit tousjours que
s'ils vouloient rendre Fougères à son nepveu de
Bretaigne et restituer les biens qui avoient esté
prins dedans , il se faisoit fort de leur faire rendre
les places qu'ils demandoient par icelluy duc de
Bretaigne ou par ceux qui, par son congié , les
avoient prinses. A cela respondirent lesdits am-
baxadeurs qu'ils n'avoient nulle puissance du
fait de Fougères; parquoy s'en retournèrent à
Rouen devers ledit duc de Sombrecet , sans autre
chose faire.
76 Jean Chartier. [Vers juin
Chapitre 172.
Comment le roy de France se desdaira contraire
à la guerre contre les Anglois.
Tant tost après les villes ci devant nommées
prinses par les Françoys et Bretons comme
dit est, lesdits ambaxadeurs tant d'une part que
d'autre pour une convencion tenue en l'abbaye
de Bon-Port, vers Pont-de-1'Arche , oh les gens
du roy derechef firent offre audits Anglois que
se ils voulloient rendre le chastel et ville de
Fougères dedens ung jour qui fut nommé, lequel
estoit convenable et raisonnable, es mains de
Monseigneur le duc de Bretaigne soubz l'obéis-
sance du roy, et les biens qui avoient esté prins
dedens, estimez comme dit est, on leur rendroit
Conat, Sainct-Malgrin , Gerberoye, Conches et
le Pont-de-1'Arche, et mesmement la personne
du seigneur de Facaberge, chevalier anglois,
qui avoit esté prins dedens ledit Pont-de-1'Arche,
et que tous les actemptas , tant d'ung costé que
d'autre, fussent réparez et mis au néant. Aux-
quelles offres lesdits Anglois ne vouldrent ac-
quiesser et en furent refusans , quoy que très
advantageuses pour eux, et convint derechef que
les ambaxadeurs françoys s'en retournassent de-
vers le roy en cest estât comme devant.
Lequel roy, oye la relacion desdits ambaxa-
deurs , justifiée et approuvée par beaulx instru-
mens apostolicques ', faisans mencion de l'offre
1. C'est-à-dire transcrite et légalisée par le ministère de
notaires apostoliques.
1449] Chronique de Charles VII. 77
et du devoir en quoy il s'estoit mis par sesdits
ambaxadeurs, et de la faulte qui procédoit de
la part desdits Anglois, et pourroient avoir et
recevoir ses subgectz, ausquels il doit garder
leurs droits et franchises, et les préserver de
foules, oppressions et exactions; aussi la romp-
ture et transgression d'icelles trefves estre pro-
venue des Anglois, sans rien vouloir réparer des
torts et dommages faits au préjudice d'icelles; et
mesmement considéré qu'ils luy vouloient oster
et ravir un tel subget comme est le duc de Bre-
taigne et le frustrer de son pais ; étant par mure
et grande delibéracion et advis de son conseil,
et en acquit de sa conscience , le roy se délibéra
et fut délibéré, — après les prémonicions et offres
ainsi tant de fois faites et réitérées par luy aux
Anglois, ausquelles ils ne voulurent obtempérer
ny y avoir esgard, ainçoys les refFusèrent, jaçoit
ce qu'elles feussent si justes et si raisonnables
que faire se pouvoit, et plus qu'il ne devoit,
comme il appert et apparoistra , si mestier '
est, — de leur dénoncer et faire guerre et re-
couvrer sur eux , par toutes voyes licites et à
luy possibles , le reste de ses seigneuries qu'ils
avoient occupé indeuement, et usurpé par
long espace de temps, et qu'ils detenoient en-
core.
Parquoy luy fut conseillé que selon Dieu,
raison et conscience, il le devoit ainsi faire; et
qu'autrement faisant, il ne s'acquitteroit pas de
son devoir. En exécutant laquelle chose , fut
conclud qu'il envoyeroit devers le duc de Bre-
I. Besoin.
78 Jean Chârtier. [Vers juillet
taigne pour sur tout prendre conclusion et ap -
poinctement.
Chapitre 173.
Des armées et assemblées que firent le ro^ de
France fî le duc de Bretaigne pour tenir
frontière aux Anglois , qui pilloient
le royaume de Fiance '.
En ce mesmes temps et durant les choses des-
susdites, le roy, deuement informé de la
guerre que les Anglois faisoient dans le royaume
d'Escousse , lequel estoit comprins es dites trê-
ves, et aussi de la guerre qu'ils faisoient par
mer au roy d'Espaigne, son allié, comprins sem-
blablement es mesmes trêves , et paraillement à
ses subgects de la Rochelle , de Dieppe et d'ail-
leurs , depuis le commencement desdites trêves,
continuellement, sans rendre ne repparer chose
qu'ils eussent faite contre icelles trêves, ne par
raar ne par terre, combien que par plusieurs et
diverses fois, et mesmement pour ladite ville de
I, Il existe deux relations spéciales de la campagne de
Normandie. L'une a pour auteur Robert Blonde), et est inti-
tulée Assertio ou reductio Normania , Recouvrement de la
Normandie : Ms. latin du roi, 6198. Voyez Notice sur Robert
Blondel, Caen, 185 1; in-4. L'autre, également manuscrite,
est de Gilles le Bouvier, dit Berry, Hérault d'armes et chro-
niqueur de Charles VII. Cette dernière est en françois : Re-
couvrement de la Normandie^ Ms. du roi, n" 9669, 2, 2.
Une troisième source d'information, très-importante sur
cette campagne, est la chronique de Thomas Basin, évêque
de Lisieux, tome I. Les œuvres historiques de Thomas Basin
ont été publiées par M. J. Quicherat pour la Société de l'his-
toire de France. Paris, i8jj et années suivantes, } vol.
in-8 ; la 4* est sous presse (avril iBjS).
1449] Chronique de Charles VII. 79
Fougères, il avoît fait sommer et requérir par
ses ambaxadeurs et ceulx dudit duc de Bretaigne
le roy d'Angleterre en son pais , et ceulx qui de
par luy avoient le gouvernement en Normandie,
qu'ils réparassent ou feissent réparer les malé-
nsses et dommaiges par eulx ou leurs subgectz
faitz et perpétrez durant lesdites trêves.
Desquelles choses accomplir ils auroient tous-
jours esté et estoient refusans. Et pour ce, déli-
béra en son grand conseil, — voyant ce que dk
est , qu'il s'estoit mis en son devoir de son cousté
d'entretenir icelles trêves, — leur faire guerre
par terre et par mer.
Car tant que la trêve avoit duré, les Anglois
de Mantes , de Verneul et de Longny alloient et
couroient sur les chemins d'Orléans et de Paris,
pour desrouber et coupper les gorges aux bonnes
gens et marchands qui passoient leur chemin. El
semblablement le faisoient les Anglois de Neuf-
chastel, de Gornay et de Gerberoy, sur les che-
mins d'entre Paris, Abeville et Amiens. Et avec
ce, alloient de nuyt par le plat pais prendre et
couper les gorges aux gentilshommes en leurs
lits , qui estoient sujets et de l'obéissance du roy,
comme le seigneur de Maillebois , le seigneur âe
Sainct-Remy, Ohvier de Noirequerque et plu-
sieurs autres. Et de rechief plusieurs marchands,
laboureux et aultres gens de mestier du pais de
Normendie, qui s'estoient retirez en l'obéissance
du roy, pour les griefs qu'ils souffroient durant
ces fausses trêves données, se pensans depuis
confier en icelles , estoient restournez en leurs
maisons et villaiges pour faire leurs labours et
marchandises. Mais iceulx Anglois les vindrent
8o Jean Chartier. [Juillet
tuer plusieurs, en les appellans faulx, traicîns,
armignas.
Et estoient les beaulx faits et exploitz que
firent iceux Anglois durant icelles trêves , et se
nommoient et faisoient nommer ces malfacteurs
les jaulx vïsaiges , pour ce que , en faisant ces
excès et violences, ils se vestoient et desguisoient
dissoluement et d'abiz très espouvantables , afin
qu'on ne les coneust. Pour toutes lesquelles
justes et pertinentes raisons que dessus, et afm
d'obvier et remédier à tant de maléfices, et pour
subjuguer et dompter lesdits Anglois, qui ainsi
piteusement grevoient le povre peuple par tant
de fraudes et trahisons , fist le roy de France
d'une part une grant assemblée de gens de
guerre, et ledit duc de Bretaigne en fist pareil-
lement une aultre, pour résister et s'opposer for-
tement à iceux Anglois , et les forcer partout où
ils pourroient. Et est vray que ceulx de ladite
garnison de Fougères Anglois firent une saillie
sur les gens d'icelluy duc et férirent sur eulx ;
mais finalement les Bretons les reboutèrent si
asprement, et sur eux firent si vaillenment, que
d'iceulx Anglois y demeurèrent, que mors que
prins, jusques au nombre de cent à six vingts.
Chapitre 174.
De la prinse de la ville et chastel de Verneul
ou Perche, par Messire Pierre de Bresay '.
En ce temps mesmes ung musnier de la ville
de Verneul ou Perche, ou dit an, qui avoit
1 . Ou Brézé. Il signoit Brezsé.
1449] Chronique de Charles VII. 81
son molin contre les murs d'icelle ville , fut batu
d'ung Anglois, en faisant le guet, pour ce quMl
dormoit. Lequel, en despit de ce ', alla devers le
bailly d'Evreux , auquel après certaines conve-
nances faictes entre eulx, ledit musnier promist
bouter les Françoys dedens icelle ville et l'en
rendre maistre : pourquoy se assemblèrent ledit
Messire Pierre de Bresay, seneschal de Poitou,
le susdit bailly d'Evreux, Jacques de Clermont,
et autres , et chevauchèrent tant , et si deligem-
ment, que tous ensemble se trouvèrent le dix-
neufiesme de juillet , au point du jour, près des
murs de ladite ville.
Ledit musnier, qui faisoit le guet ce jour, fist
descendre les aultres qui estoient avecques luy
au guet plus matin qu'ils n'avoient accoustumé,
pource qu'il estoit dimenche, et se hastèrent
d'aller à la messe, pour desjuner. Donc les Fran-
çois , à l'aide que leur fist ce musnier, dressè-
rent leurs eschelles au droit dudit molin , et en-
trèrent en ladite ville, sans ce que nul s'en
apperceut. Et estoient en icelle garnison environ
SIX vingts Angloiz, dont les aulcuns furent prins
et mors , et les autres se retrahirent au chastel à
grant haste.
Le lendemain, ce mesme musnier osta et tollit
une partie de l'eau des fossez d'iceluy chastel,
lequel après fut assally et défendu fort vaillen-
ment , mais fmablement fut prins d'assault par
lesdits François. Auquel il y eut beaucoup de
belles armes faites, et spécialement par ledit se-
neschal de Bresay, qui y acquit fort grant hon-
!. Par dépit de ce.
Jean Charticr. U. 6
82 Jean Chartier. [Juillet 20
neur, et mesmement tous les autresw II n'y avoit
point aucune grosse artillerie du costé des as-
saillans.
Là furent de rechef plusieurs Anglois mors et
prins ; les autres s'enfuyrent et se retrairent dans
la grosse tour, ou tour grise, à grand haste,
pour s'y sauver. Laquelle tour est beaucoup
forte et comme imprenable , tant qu'il y ait de
quoy manger dedens; car elle est haute et
grosse, séparée dudit chastel, très-bien garnie
et environnée de fossez d'eaue tout autour ; mais
pou y avoit de vivres dedens icelle.
Chapitre 175.
Comment Monseigneur de Danois ', institué de
nouvel lieutenant général du roy, mist le siège
devant la grosse tour de Verneul.
Le vingtiesme jour de juillet, l'endemain d'i-
celle prinse de Verneul, arriva Monseigneur
le conte de Dunois, lors nouvellement institué
et fait général lieutenant du roy en ses guerres,
accompagné du sire Charles de Culant , aussi de
nouvel grantmaistre d'hostel; de Messire Florant
d'Iliers, et de plusieurs autres chevaliers et es-
cuyers, gens d'armes et de traict. Lesquels for-
mèrent le siège de tous costez devant ladite tour ;
I . Ses lettres de provision ( 17 juillet ) en qualité de com-
missaire général du roi , et la spécification de ses pou-
voirs, ainsi que des pouvoirs des autres commissaires, sub-
sistent en vidimus original sur parchemin , dans Gaignières,
t. 89(?,i, f" 5. — Voy. Documents relatifs à la biographie de
Dunois, dans \e Cabinet historique, revue mensuelle, 1857,
in-8, p. 112 et circa.
1449] Chronique de Charles VII. 83
et incontinent après ledit siège mis, leur vint
nouvelles que le sire de Talbot estoit venu jus-
ques à Verneul , pour aider et secourir les as-
siégez qui estoient dedens icelle tour.
Si se partirent tous dudit siège, réservé le
susdit Florant d'iUiers, lequel demoura pour
gouverner ce siège , et garder la ville à tout en-
viron huit cent combatans. Et chevaucha le sei-
gneur de Dunois avec sa compaignie , tant qu'ils
aconseurent et actingnèrent ' ledit Talbot et sa
compaignie près de Harcourt. Lequel, quand il
les apperceut , se fortifia aussitost, et se renferma
de hayes et ses chariots qu'il avoit admenez
avec luy, plains de vivres , et tellement se fortifia
qu^on ne le pouvoit grever. Et quant vint sur la
nuyt, se trahit hastivement dedens le chastel dujdit
Harcourt. Et furent lesdits seigneurs françois
et demourèrent tout ce jour en bataille devant
ledit Talbot 2, cuidans à la fm de le combattre.
Mais il ne voulsist oncques saillir hors de sadite
fortificacion , qui lui fut un grant déshonneur aux
François. Et furent faits chevaliers : le sire de
Herbault; le sire Jehan de Bar, seigneur de
Baugy 5 ; et Jean d'Oulon 4, escuyer d'escuyerie
du roy. Et ce fait, lesdits Françoys, voyans
ledit sire de Talbot retrait audit chastel du lieu
d'Harecourt, s*en vindrent ce soir-là mesme
loger à Évreux.
1. Rejoignirent et atteignirent.
2. Lesdits seigneurs françois furent et demeurèrent tout
ce jour, etc.
). En Berry.
4. Ou d'Aulon. Il avoit été au service de la Pucelle.
84 Jean Chartier. [Août 6-10
Chapitre 176.
De la prinsefaicte par les Françoys sur les Anglais
du chasteau de Nogent-Pré.
Le sixiesme d'aoust oudit an, le roy s'avança
vers la ville d'Amboise pour passer la rivière
de Loire , et faire entrer ses gens de guerre dans
son pays de Normandie, comme aussi pour se-
courir, conforter et aider ceux qui tenoient le
susdit siège devant cette grosse tour de Ver-
neul. Et estoit pour lors le comte de Dunois»
lieutenant du roy, avec toute sa compagnée, au-
dit lieu d'Évreux, où il séjourna l'espace de deux
jours.
Le vendredy, huitiesme jour dudit mois
d'aoust, Tan dessus dit, les contes d'Eu et de
Sainct-Paul , accompagnés de quatre mille che-
vaux, ou environ, vindrent courrir devant le
chastel de Nogent-Pré. Desquels il y eut trente ,
ou environ, des plus vaillans de l'avant-garde,
qui se vindrent fourrer et jetter de pleine es-
cousse jusques dedans la basse-court. Et gagnè-
rent la barrière ; et pource qu'ils doubtoient fort
les canons et autre artillerie , se retrahirent et
retardèrent pour actendre leurs gens. Et adonc
les Anglois laissèrent couler la harce ' si hasti-
vement qu'il en demoura d'eux iceulx premiers
dedens, qui par ce moyen y furent prins pri-
sonniers.
Pourquoy incontinent fut icelle place assaillie
I. Herse.
1449] Chronique de Charles VII. 85
par cette compaignie , du costé des prez , bien
asprement et vaillanment, là où il y eust grande
foison de tuez, prins et navrez, tant d'une part
que d'autre. De cette place estoit garde et capi-
taine pour les Anglois un nommé Jean le Fevre ,
natif d'amprès Louviers , lequel avoit en sa com-
paignie trente compaignons, ou environ. Et le
samedy se rendirent environ entre onze et douze
heures , par telle composicion qu'ils s'en dé-
voient aller tous leurs corps et biens saufs , sans
toutesfois emporter quelque habillement de
guerre, excepté le cappitaine, qui eut liberté
d^emporter une espée, et midrent tous leurs
biens de ceste heure dedens le moustier de
Sainct -Pierre, lesquels depuis vindrent quérir et
emporter où bon leur semble.
Chapitre 177.
Comment les Françoys prindrent vaillenment sur
les Anglois la ville du Ponteau-de-Mer ' .
Le dimanche ensuivant, lesdits contes, voyans
cette place n'estre point du tout tenable, se
deslogèrent , et au départir boutèrent leurs gens
le feu dedens, tant qu'elle fut toute arse et dés-
emparée.
Ce mesme jour de vendredy, huitiesme du
susdit mois d'aoust, se partirent d'Évreux Mon-
seigneur de Dunois, le grant maistre d'ostel du
roy, les sires de Blainville, de Bresay, de Maulny,
le bailly d'Évreux , et plusieurs autres chevaliers
I. Pont-Audemer.
86 Jean Chartier. [Août 8-22
et escuyers, et aultres, jusques au nombre de
deux mille cinq cents combatans d'ung costé.
Et d'autre costé partirent et passèrent environ
deux jours après au Pont-de-1'Arche les dessus
dits contes d'Eu et de Sainct-Pol , les sires de
Saveuses , de Rais , de Mouy, de Rambures et
plusieurs autres, jusques au nombre de trois
cents lances, et de quatorze à quinze cents ar-
chiers. Lesquelles deux armées d'un costé et
d'autre chevauchoient pour eulx assembler, tant
que le douziesme jour dudit mois ils se trouvè-
rent tous devant la ville du Ponteau-de-Mer;
c'est à sçavoir, ledit seigneur de Dunois , lieute-
nant général du roy, comme dit est, du costé
devers Rouen, et lesdits contes d'Eu et de
Sainct-Pol, avec toute leur compaignie, du
costé de devers Honnefleu, de l'autre costé et
au-delà de la rivière de Ruille, ou Rille, qui
passe à rencontre d'icelle ville. Et là chascun
seigneur, pourtant que à luy appartenoit, mist
ses gens en ordonnance pour assaillir ladite ville.
Et premièrement, du costé desdits contes de
Sainct-Pol et d'Eu , fut assailli très-vigoreuse-
ment et longuement, tellement qu'ils emportèrent
d'assaut la ville , jaçoit que les Anglois qui es-
toient dedens firent bien et grandement leur
devoir de tascher à la deffendre. Et du costé de
Monseigneur de Dunoys il y eust de moult belles
armes faictes , outant ou plus qu'il n'y en eut de
l'autre costé. Par où ils entrèrent premièrement,
et entrèrent dedens icelle d'assault presque aus»
silost d'un costé que d'autre; mesmement à
l'aide du feu qui y fut mis par le moyen de fusées
gectées en icelle ville. Et est chose bien à noter
1449] Chronique de Charles VU. 87
en cet assaut : car aulcuns des assaillans se bou-
tèrent dedens les fossez où ils estoient en l'eaue
jusques aux esselles , qui estoient belle hardiesse
et prouesse. Ouquel hassault se trahirent les An-
glois au bout de la ville, en une forte maison.
Lesquels estoient au nombre de quatre cent et
vingts Angloi? , dont estoient chefs et cappitai-
nes, un nommé Montfort , trésorier de Norman-
die, et Foulques Ethon^ lesquels se rendirent tous
prisonniers de guerre aux susdits contes de Du-
nois et de Sainct-Paul.
A icelle besongne furent faits chevaliers les
seigneurs de Rais et de Mouy, le fils du Vi*
desme ' d'Amiens, le fils du sire de Rarabures,
et plusieurs autres du pais de Picardie, jusques au
nombre de vingt-deux. De cette sorte demoura
ladite place en l'obéissance du roy de France, le
gouvernement de laquelle fut commis au susdit
le sire de Mauny, avec bonne garnison sous luy.
Au mesme jour arriva le roy à Vendosme; le
lundy dix-septiesme jour d'aoust, il en partit
pour aller à Chartres, où il arriva le vingt-
deuxiesme jour ensuivant.
Chapitre 178.
Comment les Anglais furent desconfitz en pais
d'Escosse , plus par grâce divine
que autrement.
Le douziesme jour d'aoust, audit an mille
quatre cent quarante-neuf, y eut deux gran-
des journées de guerre dans le royaume d'Ecosse ;
I. vidame.
88 Jean Chartier. [Août 12
lequel esioit compris es trêves sus mentionnées
d'entre les roys de France et d'Angleterre.
Et pour monstrer évidemment la vertu divine
estre contre les Anglois et comme chose méri-
toire , est vray que iceulx Anglois de tout temps
ont voulu entreprandre sur leurs voisins chres-
tiens, tant au royaume de France que celuy
d'Escosse, et es seigneuries d'Irlande , province
de Galles et ailleurs , par voye de faits , violen-
tement et sans raison. Et n'ont point eu devant
les yeulx les parolles de Jhésucrist, disant : Red-
dite que sunî Cesaris Cesari et que sunt Dei Deo.
Entre tous lesquelz maulx et extorcions par
eulx faiz en plusieurs et divers lieux et contrées,
ont fait une entreprise pour aller courir au
royaume d'Escosse. Et pour ce faire envoya le
conte de Salusbery, Anglois , oudit pais d'Es-
cosse, pour faire guerre ausdits Escossois, deux
seigneurs de grant renom , natifs du pays d'An-
gleterre, c'est assavoir : Messire Thomas de
Harnitoune , ou Harnutoune , chevalier, et le
seigneur du Persy, fils du comte de Montober-
lant ', accompaignez de quinze mille Anglois, au
nombre 2 du pais. Lesquels passèrent une rivière
appellée Sallonnoise, ou Sollananse, pour entrer
audit royaume d'Escosse. Auquel ils furent,
par l'espace de troys jours entiers , jusques à six
milles avant dans ledit pais , qui vallent troys
lieues ou pays de France.
Et ce venu à la cognoissance du conte de
Duglas , Escossois , print tant tost et sans délay
!. Northumberland.
2. Nord.
1449] Chronique de Charles VII. 89
en sa compaignie le nombre de six mille Escos-
soys bien en point , et vint assaillir en pleine
heure de jour et en plain champ les susdits An-
glois. En icelle bataille fut fortcombatu d'une part
et d'autre, tellement qu'il y en eut plusieurs
mors, tant d'un costé que d'autre, et plusieurs
faits prisonniers des Anglois, et finalement la
journée leur fut contraire et demoura le champ
de bataille aux dits Escossoys.
En laquelle journée furent prins lesdits sei-
gneurs de Harnitonne, ou Harontoune, et de
Persy. Et ceulx qui peurent eschapper allèrent
porter les piteuses nouvelles à ce conte de Salus-
bery, desquelles fut moult dolent et courroussé,
et non sans cause.
Alors ce comte de Salusbery, pensant repren-
dre sa revanche, fist plus grant mandement et as-
semblée que paravant, et assembla bien soixante
mille Anglois pour aller tout destruire ledit
royaulme d'Escosse. Et tant tost qu'ils furent
passés la rivière dessusdite, vint ladite descendue
et hostilité à la cognoissance dudit conte de Du-
glas et du conte d'Ormont ou d'Oremont, son
frère. Eulx, ayans devant les yeulx le proverbe de
Chaton ' qui dit : Pugna pro paîriâ , et voyans
les Anglois importunément et sans quelconque
droit venir dans leur pais , ils se préparèrent et
misdrent peine de résister à l'encontre d'eux.
Pour ce, tantost et sans délay firent leurs armées
lesdits contes Duglas et d'Ormont. En laquelle
incontinent se trouvèrent bien en nombre plus de
trente-deux mille Escossois, bons et sobtils gar-
< I. Caton.
90 Jean Chartier. [Août 12
roieux, lesquels vindrent ung matin effondrer'
sur les logis d'iceulx Anglois et les prindrent et
mirent en désarroy.
Et tellement furent assallis qu'il les convint
eulx enfouyr, et grant quantité y en eust de mors,
de navrez et de prins. Et furent chassés et pour-
suivis de si près jusques à icelle rivière, qu'il en
y eust grant foyson de noyez. Èsquelles deux
journées dessus dictes, d'iceulx Anglois furent
que mors que prins de vingt à vingt-quatre mille
au dessusdit nombre dudit pais, Anglois. Et de-
puis, iceulx Escossois, actribuans icelle victoire à
ta grâce divine, et non pas à leur puissance hu-
maine , et afin que les Anglois ne fussent plus si
oultrageux de venir ainsi impunément conquerrir
ou envahir ce qui n'estoit pas leur, et en tous-
jours poursuivant lesdit Angloys , passèrent la
susdite rivière et entrèrent ou pays d'Angle-
terre, ouquel desgastèrent bien et ravagèrent
vingt lieues de long et six lieues de large, des
lieues de France. Et ne demoura quasi bourde 2,
ne maison, par où ilz passèrent, que tout ne fust
ars ou au moins pour la plus grande partie, jus-
ques à une ville et forte place nommée le Neuf-
Chastel sur Thim ?. A icelle chasse de guerre fut
mort ung chevaher escossois de grant auctorité
nommé Jehan Wouales de Ramelles ou Ubo-
nailles.
Tout cela estant fait et achevé par la manière
que dessus est exprimée, s'en retournèrent les
Escoussoys seurement et sauvementen leur pais.
!. Fondre.
2. Borde , culture.
3. Nin'castle-on-Tyne.
1449] Chronique de Charles VII. 91
Au reste les susdites batailles furent relatées à
Saint-Denis en France par trois hommes d'église
presbstres dudit pais d'Escosse , dont l'ung estoit
chanoine et bien notable et authentique personne,
comme il sembloit, qui les affermèrent par leurs
sermens faitz solemnellement devant les précieux
corps saints Denis et ses compaignons estre vé-
ritable ; pareillement les certifièrent ses compa-
gnons et en paroles de prestre, estre et avoir esté
vrayes, suivant la forme et manière dessus rap-
portée ; iceulx prestres examinez et interroguez
par le croniqueur de France en la présence de
plusieurs des religieux d'icelle église et autres
gens de bien ' .
Chapitre 179.
Comment la ville de Salnct-Jame de Buvron fut
rendue par composicion au roy de France.
Le susdit douziesme jour du mois d^aoust ou
environ, l'an que dessus est mis, 1449, ar-
riva à Vendosme le roy, grandement accompagné
de gens d'armes, tant seigneurs, chevaliers, es-
cuyers et archers, comme autres : et là fut jus-
ques au lundy ensuivant dix-huitiesme jour dudit
mois; et cependant le sire de Louhac (Lohéac),
le mareschal de Bretaigne, Messire Geoffroy de
Couvren et Joachin Rouault, avec plusieurs au-
tres, assallirent la ville de Sainct-James de Bu-
vron si durement , si asprement et longuement ,
que icellui assault dura depuis neuf heures de
matin jusques presque la nuyt, et fut fort tiré
I. Voy. notice de Jean Chartier, tome i, page xj.
93 Jean Chartier. [Août 22
contre icelle ville , tant de grosses pièces d^artil-
lerie que moyennes et menues. Et tout icelluy
jour il y fut fort assailly, et aussi bien défendu.
Toutesfois ie lendemain se rendirent iceulx An-
glois à composicion, qui fut telle qu'ilz s^en allè-
rent leurs corps et leurs biens saufs. Et par ainsy
fut réduite cette place , comme beaucoup d'au-
tres, et remise en l'obéissance du roy.
Chapitre 180.
Comment les Anglais rendirent et misdrent en
robéissance du roy la grosse tour
de Verneul.
Le vingt-deuxiesme jour du mesme mois, au-
dit an, entra le roy en sa cité de Chartres,
et le lendemain se rendirent ceulx de la susdite
grosse tour de Verneul tous ses prisonniers de
guerre, qui n'estoient que trente, dont la pluspart
estoient François régniez; car fort peu devant
estoient échappez plusieurs d'iceulx, qui avoient
emporté avec eux presque tout le meilleur de ce
qui dedens estoit , et la finance. Ce qui arriva
principalement par la faute et négligence de ceux
qui faisoient le guet de nuyt. Ledit Messire Flo-
rent d'Illiers, qui conduisoit lors le siège devant
icelle importante tour, en fut fort blasmez ; car
peu avant le roy luy avoit mandé et recom-
mandé exprès par ung de ses héraults qu'il gar-
dast bien ces assiégez, et les empeschast surtout
de se pouvoir évader de cette tour.
Mais ayant sceu au vray leur départ, il fut
content de faire grâce, et accorder bon appoinc-
1449] Chronique de Charles VII. 91
tement et favorable traitté à ceulx qui estoient
demeurez, et cela pour certaines considéracions
et raisons qu'il avoit lors, qui le portèrent ex-
traordinairement àcela. Parquoy feirent le traitté
pour la reddition d'icelle tour les sires de Près-
signy et de Baugy ; considéré mesmement que
cette place estoit comme imprenable, sinon par
défaut de vivres. Et ils payèrent seulement
Quelque gracieuse et modique rançon. Ainsi se
aépartirent ces assiégez en baillant la place au
roy, dont chacun fut bien joyeulx.
En ce mesme temps, ou peu après, Joachin
Rouault print Sainct-Guillaume-de-Mortaing;
estant assisté d'une partie des seigneurs qui
avoient pris Sainct-James de Buvron, comme il
a esté remarqué cy-devant : Tassault de icelle
place dura depuis dfix heures jusques au soir.
Chapitre 181.
Comment ta ville de Lisieux fut redduite
amiablemeni en l'obéissance du roy
de France.
En ce mesme temps le conte de Dunois, gé-
néral lieutenant du roy, comme dit est , le
conte Sainct-Pol , et autres qui avoient esté à la
prinse du Ponteau-de-Mer, se partirent tous en-
semble dudit Ponteau, et, en grande et belle or-
donnance et nombreuse suite de gens de guerre,
chevauchèrent jusques devant la cité de Lisieux,
pour y mettre le siège. Mais quand ceulx de la-
dite ville aperceurent si grand nombre de gens,
considérans que ladite ville ne pouvoit pas Ion-
94 -Jean Chartier. [Août 26
guemem tenir, ne résister à telle puissance ; dou-
tant aussi estre prins d'assault , et par ce périe,
pillée, saccagée et destruite, requirent parla-
menter avec iceulx seigneurs françoys : ce qui
leur fut accordé et octroyé. Et après diverses
paroles, conférences et parlemens faits entre
eux sur ce subget, ils la misdrent en l'obéissance
du roy es mains de son lieutenant , et par le bon
advis, conseil et persuasion de son évesque, qui
en ce faict se gouverna et conduisit fort sage-
ment et honorablement ■ . Et ne fut fait ny commis
en icelle ville aucun dommaige, mais y demeu-
rèrent tous et chacun en droit soy maistres et
seigneurs de tous leurs biens et revenus qu%
possédoient auparavant. Et rendirent, outre ce,
plusieurs menues places fortes et chastels estans
es environs de Lisieux.
Chapitre 182.
Comment la ville de Mantes fut réduite en l'obéis-
sance du roy, moyennant certain appoinctement.
e vingt-sixiesme jour du mois d'aoust oudit
'an, le lendemain feste de M. Sainct Louis,
se partit le roy de Chartres et alla ou giste en fort
belle et grande compaignie à Chasteauneuf en
Thimerais, d'où il envoya dès ce jour mesme
sommer ceux de Mantes par ung de ses héraultz
de lui rendre sadite ville, laquelle ils détenoient
et occupoient oultre son gré et volenté. Et ce-
pendant que ledit hérault estoit ainsi allé faire
sa légacion, lesdits contes de Dunois, d'Eu et
I. Cet évêque étoit Thomas Bazin.
L
1449] Chronique de Charles VII. 95
Sainct-Pol, et ceulx de leur compaignie dessus
nommez , qui estoient au nombre de cinq à six
mille combatans, arrivèrent ledit jour vingt-
sixiesme d'aoust devant icelle ville de Mantes
pour sommer les gens de guerre, manans et
habitans d'icelle ville de la restituer et remectre
en l'obéissance du roy de France , auquel elle
appartenoit de son propre héritage : à quoy fu-
rent auculnement refFusans lesdits habitans, pour
l'amour des gens de guerre, ayans par eux bonne
volonté d'estre soubs le roy et en sa subjection.
Adonc ledit lieutenant et ceux de sa compai-
gnie se préparèrent d'assallir icelle ville ; et, ce
voyant, les habitans, doubtans fort les Anglois
qui dedens estoient en garnison jusques au nom-
bre de deux cent soixante hommes de guerre,
desquelz estoit cappitaine en icelle ville Messire
Thomas de Oho ou Hoo, chevalier et chancelier
des Anglois en France es lieux de leur party,
lequel n'estoit pas pour lors en ladite ville , mais
y estoit dedens pour luy en son absence son
lieutenant, nommé Thomas de Saincte-Barbe,
lequel estoit bailly d'icelle , et vouloit à toutes
fins tenir et deffendre icelle place contre toute
icelle compaignie des François ; parquoy iceulx
habitans, voyans en cela perdicion totale de leur
ville, après la sommation que dessus à eulx
faicte , firent dire à ce bailly que s'il ne prenoit
composicion avec lesdits seigneurs de France,
que certainement ils l'accepteroient eulx-mesmes ;
ce que jamais ils n'eussent ozé dire s'ils ne se
fussent sentus les plus forts.
Et, de fait, pour mieux subjuguer iceulx An-
glois, lesdits habitans gaignèrent une tour et
96 Jean Chartier. [Août 26
portail, appelle la Porte-au-Sainct, avec un quar-
tier d'icelle ville , et les montées , afin qu'ils ne
se peussent souslever contre eulx. Adonc sail-
lirent aulcuns d'icelle ville , et s'en allèrent de-
vers le susdit lieutenant et les aultres seigneurs
estans en sa compaignie, avec lesquels ils firent
l'appointement qui suit. Depuis lequel arresté se
vouldrent esmouvoir à l'encontre les Anglois. Et,
de faict, se fussent esmeus se n'eust esté la sus-
dite tour et lesdites montées , dont les habitans
s'estoient de bonne heure saisis, et qu'ils tenoient
et occupoient contre eulx. Pour ce, leur furent
envoyez , après la composicion arrestée entre
iceulx seigneurs et les habitans, environ sur
les quatre heures après none, un des héraultz
du roy avec cinquante hommes d'armes, qui
vinrent en ladite ville, où ils furent receus par
les habitans et mis en garnison èsdits portail et
tour, pour les deffendre contre les Anglois, se
mestier et besoin en estoit : combien que d'ail-
leurs le susdit bailly et lieutenant anglois avoit
jà accepté pour luy et ses compaignons le traictié
fait et passé comme cy-dessus est dit, et lequel
cy-après sera plus à plein couché.
Furent tous les gens d'armes du roy et demou-
rèrent devant icelle ville durant toute cette jour-
née, sçavoir depuis le matin jusques au soir, que
ledit lieutenant du roy y entra avec certain nom-
bre de gens d'armes, pour préserver et garder
les habitans de pillerie et autres oppressions, que
les gens de guerre ont accoustumé de faire en
tel cas.
Et pour mieux garder et entretenir l'appoinc-
tement tel qu'il avoit esté fait et arresté avec les
1449] Chronique de Charles VII. 97
susdits habitans et cappitaine, pour la redicion
d'icelle ville en l'obéissance du roy, furent esta-
blis de la part desdits seigneurs le conte de Du-
nois, général lieutenant, comme dit est, les
contes d'Eu et de Sainct-Pol, Messeigneurs le
seneschal de Poictou, de Culant, grand-maistre
d'ostel de la maison du roy, et Maistre Guil-
laume Cousinot , bailly de Rouen , d'une part :
et Thomas de Saincte-Barbe , escuyer bailly et
lieutenant du cappitaine dudit lieu de Mantes , et
le maire de la ville, pour et au nom des gens
d'Eglise, nobles, officiers, gens de guerre, bour-
geois, marchands, et aultres habitans d'icelle,
d'autre part. Entre lesquels fut convenu et ré-
solu l'appoinctement et accord dont la teneur
s'ensuit :
Traité de la ville de Mante.
1° Premièrement. A esté appoincté et accordé
que tous les gens de guerre , ou aultres quelcon-
ques , soient hommes, femmes ou enfans, estans
en ladite ville , de quelque naccion , estât ou con-
dition qu'ils soient, s'en pourront aller où bon
leur semblera es lieux de leur party, pourveu
que iceulx gens de guerre n'approcheront d'une
lieue près d'aulcun ost ou siège qui seroit tenu
par les gens de l'obéyssance du roy nostre sire ;
2° Item, que iceulx gens de guerre, et autres
dessusdits, pourront emporter avec euix tous
leurs biens meubles quelz qu'ils soient, par eaue
ou par terre, ou iceulx biens faire emmener et
emporter par autres personnes, ainsi que bon
leur semblera, par une ou par plusieurs fois, durant
Jean ChartUr. II. 7
98 Jean Chartier. [Août 26
le temps du sauf-conduit et de la seureté qui leur
sera pour ce faire baillée, dont ci-après est faict
mencion;
30 Item, que ces lettres de seureté, qui seront
baillées ausdits gens de guerre et autres dessus-
dits pour s'en aller, dureront le temps et terme
de huit jours, et, pour emporter leurs biens, le
temps et terme de quinze jours;
40 Item, que les seuretez dessus dites seront
profitables et valables pour eulx et autres, en leur
absence, portans lesdites seuretez le temps et
terme d'icelles durant, pour faire et accomplir
les choses dessus dites ;
50 Item, que lesdits gens de guerre et autres
qui s'en voudront en aller pourront, le temps et
terme dessus dit durant, vendre et aliéner, si
bon leur semble, tous leurs biens qu'ils ont en
ladite place, et en disposer à leur proufit et plai-
sir, au cas qu'ils ne les voulussent emporter ou
faire emporter.
60 Item. Et quant aux gens d'église, nobles,
officiers, bourgeois, manans et habitans de ladite
ville de Mante, est appoincté et accordé qu'ilz
joyront et leur demoureront, c'est à sçavoir, aux
gens d'église leurs bénéfices, dont et desquels de
présent ils sont possesseurs, à quelque tiltre que
ce soit , sauf et excepté ceux qui regarderoient
la privation des personnes qui auroient tenu ou
se seroient rendus en l'obéyssance du roy de
France, ou auroient tenu son party.
Et quant aux autres, et aussi à iceulx gens
d'église, leur demourera la joyssance de tous leurs
héritages, biens et possessions quelconques et
immeubles, quelque part qu'ils soient situez et
!449] Chronique de Charles VII. 99
assis, et aussi de tous leurs meubles estans en
ladite ville.
70 Item. Et auront iceulx gens d'église, no-
bles, bourgeois, officiers, marchands, manans et
habitans de ladite ville, de quelque estât, nacion
ou condicion qu'ils soient, et du ressort et chas-
tellenie d'icelle, abolicion généralle de tous cas,
crimes et offenses qu'ils pourront avoir dits,
faits ou pourpensez à l'encontre du roy nostre
sire et de sa seigneurie et subgectz, en bonne
forme vallable, tellement qu'ils en devront estre
contens.
Et se aulcuns des manans ou habitans de ladite
ville ou chastellenie , de quelque estât , nacion ,
ou condicion qu'ilz soient , estoient absens, les-
quels veillent retourner d'aujourd'huy au vingt-
quatriesme jour de septembre prochainement
venant , le pourrcnt faire, sans aucune repré-
hension, ne seront tenus de prendre aultre seu-
reté ou sauf conduit, fors ces présentes lettres ou
vidimus d'icelles, et joyront de tous leurs biens
meubles et immeubles, ainsi que les autres des-
sus dits.
8° Item. Est entendu que ceulx qui s'en vou-
dront aller, lesquels peuvent emporter leurs
biens par le traicté dessus dit, en iceulx biens
sont comprins toutes manières de meubles, sauf
canons, coulevrines, arbalestes et autre sem-
blable artillerie, si non que ce soient les ars • et
trousses ^ aux compaignons î, et aux arbales-
triers leurs arbalestes.
ï. Arcs.
2. Carquois.
]. Archers.
100 Jean Chartier. [Août 26-27
po Item. Et parmi ce tr^icté faisant, lesdits
bailly, maire, officiers, manans et habitans ren-
dront et délivreront la ville de Mantes es mains
des susnommez seigneurs, ou à leurs commis et
députez pour et au nom du roy, dedens demain
heure de douze heures de jour.
Et pour seureté de ce, dès le jourd'huy, ce dit
appoinctement estant signé, seellé, et grossoyé,
avec troys sauf-conduits pour la seureté de ceulx
qui s'en vouldront aller, bailleront et mettront
es mains desdits seigneurs, ou de leurs commis et
députez, la tour et le portail appelle la Porte-au-
Sainct, en laquelle lesdits seigneurs pourront
faire mectre jusques au nombre de cinquante
hommes ou au dessoub.
Et aussi est promis, par cest présent traictié
et appoinctement, aux dessus dits, que, jusques à
l'heure limitée de la réduction et reddicion d'i-
celle ville de Mante, nuls autres que ceux qui
seront dedens ledit portail n'entreront en ladite
ville, sinon du consentement des dessusdits, ny
ne leur sera fait ou porté aucun grief, préjudice
ou dommaige, en aucune manière que ce soit.
10° Item. Est accordé ausdits gens d'église,
bourgeois, marchands, manans et habitans de
ladite ville de Mante, qu'ils seront maintenus et
gardez en leurs franchises, liberîez, privilléges,
prérogatives et prééminences, ainsi qu'ils estoient
avant la descente du roy Henri d'Angleterre,
dernier trespassé.
Toutes lesquelles choses dessus dites ont par
lesdites parties esté accordées, pour tenir et
accomplir le tout sans fraude , barat ou malen-
gin. Et a esté de plus arresté que au vidi-
1449] Chronique de Charles VII. loi
mus ' de ces présentes, fait soubs le seel royal,
soit et sera adjoustée foi comme à ce présent
original.
Fait à Sainct-Ladre, près ladite ville de Mante,
le vingt-sixiesme jour d'aoust, l'an mille quatre
cent quarante -neuf dessus dit. Ainsi signé :
Charles, LouiSy Jean, Pierre de Bresay, Culanî ,
Guillaume Cousinoî. Outre lesquels seings manuels
a ung chacun mis son seel et scellé ledit ap-
poinctement de son seau, en double queue, avec
cire vermeille, pour plus grande seureté.
Outre ce, ont promis les seigneurs dessus dits
de faire ratifier, approuver et confirmer par le
roy l'appoinctement que dit est : ce qui depuis
a esté fait.
Et par ainsi demeura ladite ville de Mante en
l'obéissance du roy, et y fut mis et resta pour
la garde d'icelle Pierre de Bresay. Après quoy
en partirent les susdits seigneurs pour autre ex-
pédicion.
Chapitre 183.
Comment les Françoys prindrent subtilement
le chasteau de Longny.
Le vingt-septiesme jour dudit mois d'aoust
oudit an, entra le roy en sa ville de Verneul,
nouvellement reconquise, comme dit a esté, en
moult grant estât et appareil , estant noblement
accompaigné. Lequel fut aussi receu honnora-
blement et à grant joye par ceulx de ladite ville.
Lesquelz furent aux champs au devant de luy,
1 . Copie légalisée.
102 Jean Chartier. [Août 27
portans les clefs d'icelle en grandes processions,
faisans ce jour les feux parmy ladite ville et
criant Noël, de la grant joye qu'ilz en avoient,
et là se tint certaine espace de temps.
Audit lieu de Verneul vinrent par devers luy
Pévesque de Lisieux et celuy d'Avranches luy
faire hommaige.
Cependant fut faicte une entreprise par le se-
neschal de Poictou ', d'aller prendre le chastel
de Loigny ou Longny, que tenoit et occupoit
ung escuyer de Normandie nommé le sire de
Saincte-Marie ^, cappitaine dudit chastel, soubs
le sus mentionné François de Surienne , dit l'A-
ragonnois , seigneur de ladite place , qui avoit
marié sa fille audit escuyer. Et combien que le
susdit séneschal n'y fust point en personne,
néantmoins il avoit fait un appoinctement et
traiclié avec ledit cappitaine , qui avoit en sa
compaignie deux cents combatans logez en la
basse- cour. Et est vray que les Françoys com-
parans devant ladite place se furent bouter de-
dens icelle par le costé du dongon , moyennant
l'ayde et intelligence dudit cappitaine 3, sans le
sceu desdits gens de guerre , qui y avoient esté
envoyez par le susdit François de Surienne, pour
la garde dudit chastel et de sa femme, qui estoit
dedens.
Lesquels gens de guerre , quant ils apperceu-
1. Pierre de Brezé.
2. Richard aux-Epaules, seigneur de Sainte-Marie. Voy.
Biographie Didot, au mot Aux-Épaules.
3. Voir, sur les conditions de cette capitulation, mon
Mémoire sur Robert Blonde!. Caen, 185 1, in-4, p. 57-J8.
( Extrait des Mémoires de la Société des antiquaires de Nor-
mandie, t. 19. )
1449] Chronique de Charles VII. 105
rent iceulx François, se Guidèrent mectre en
résistance et deffense. Mais pource qu'ilz estoient
trop foiblesàleur advis, ils s'en déportèrent, et
furent prins en icelle basse-court à tous les che-
vaulx et autres biens par ainsi. Et demourèrent
prisonniers à la voulenté et bon plaisir du roy
tous ceux qui y estoient, excepté la femme du
susdit Françoys de Surienne , laquelle s'en alla
à tous ses biens, très-mal contente de son dit
gendre. Et ainsi demoura ladite place en l'obéis-
sance du roy, et le susiit seigneur de Saincte-
Marie pour cappitaine et garde d'iceluy chastel,
ainsi qu'auparavant avoit esté.
Chapitre 184.
De la prinse faicte par les Françoys des ville
et chastel de Vernon et de Vernonnet.
Ce dit vingt-septiesme jour dudit mois d^aoust
fut envoyé devant Vernon le poursuivant de
Robert de Flocques , dit Floquet , bailly d^É-
vreux , et cappitaine de certain nombre de gens
de guerre, «nommer les Anglois et aultres habi-
tans de ladite ville de Vernon, pour icelle ren-
dre et mectre en l'obéissance du roy, en luy
baillant les clefs des portes d'icelle ville. A quoy
fut respondu par Jean d'Ormont, escuyer, fils
du conte d'Ormont, en Irlande, cappitaine et
gouverneur du lieu , que très-voulentiers le fe-
roit. Et pour ce , en signe de dérision et de
mocquerie, ala cheux les serrusiers ' amasser
j. Serruriers.
104 Jean Chartier. [Août 28-
toutes les vielles clefs qu'il peut trouver, dont
et desquelles il envoya faire présent à ce pour-
suivant. Lequel respondit qu'elles estoient bien
vielles et trop gastées pour servir à la fermeture
d'une telle ville. Et estant départi pour venir
faire sa relacion aux gens du roy, il le rapporta
ainsi au conte de Dunois, général lieutenant
du roy, lequel n'estoit gueres loing de ladite
ville.
Et le lendemain, vingt-huictiesme jour dudit
mois d'aoust , au matin , vindrent ce lieutenant
et les contes d'Eu et de Sainct-Pol, ayans avec
eulx Monseigneur le séneschal de Poictou, et
plusieurs aultres cappitaines, à grant nombre de
gens de guerre, pour mectre le siège devant
ficelle ville. Et ils arrivèrent du costé devers
Rouen ; et devant le chastel de Vernonnet vin-
drent de surcroit Monseigneur de Mouy, Guil-
laume Chenu, ou Chanu , et plusieurs aultres
cappitaines, avec grant nombre de francs-ar-
chiers, mis et instituez de nouvel en France,
qui emportèrent et gaignèrent de prime face
une petite hile ', en laquelle firent poser et as-
sortir plusieurs pièces d'artillerie, combien qu'ils
ne gectoirent point. Mais fut escarmoché seule-
ment de traict. Et tellement que le pont fut gai-
gné sur les Anglois. Et y fut le lieutenant du
cappitaine d'icelle ville percé d'une flesche les
deux joues de part en part, qui fort esbaïst ceulx
dededens.
Pourquoy, eulx considérans la grant puissance
qui estoit devant eulx et les conquestes antécé-
I. Ue.
1449] Chronique de Charles VII. loç
dentés , et tout bien entendu et advisé , requirent
iceulx habitans et Anglois audit conte de Da-
nois, général lieutenant, comme dit est, seureté
pour quatre ou six personnes , afin d'aller à luy
parler touchant le faict de ladicte sommation à
eulx faite, ce qui leur fut accordé voulentiers.
Cette requeste estant donc venue au conte de
Dunois , il la leur accorda libéralement. Et pour
ce , par ordonnance du cappitaine et habitans
d'icelle ville, furent esleuz et envoyez, c'est à
sçavoir, Jean Habaron, Anglois, mareschal des
gens de guerre d'icelle ville ; Maistre Guillaume
Daguenet, advocat du roy, plus extrême et inté-
ressé en la querelle des Anglois que nul autre ;
Regnaud de Bourderache , ou Bourdeaux , et
certains aultres. Et fut ordonné ledit Daguenet
pour porter la parole. Lequel , salutacion prinse
au susdit lieutenant , luy proposa les paroles qui
s'ensuivent, ou en substance : «Monseigneur,
vous nous avez envoyé sommer de par vostre
roy luy rendre ceste ville de Vernon; dites-
nous qui vous meut à ce, ne que vous nous
demandez. »
Adonc, le dit Monseigneur de Dunois, pour le
roy, comme froid et attrempé seigneur, leur
commença à dire et à exposer en beaulx et
haults termes , comme ung des beaux parleurs
françoys qui soit en la langue de France , que
ladite ville et le chastel, tant dedens comme de
dehors, compétoient et appartenoient au roy,
son souverain seigneur et le leur, par raison de
son droict, demaine et héritage, lesquelz avoient
esté soubstrais à feu de bonne mémoire son père
avecques aultre grant partie de son dit royaulme,
io6 Jean Chartier. [Août 28
€t plus par force et violence que par raison,
justice, ou autrement. Et leur récita en beau
stille et aussi prudemment qu'eust quasi sceu
faire un docteur en théologie le faict et Testât
de la guerre qui avoit esté entre le roy de France
et celuy d'Angleterre , dont estoient dérivez et
provenus maulx innombrables , et tant de grans
inconvéniens , que ce seroit chose bien longue
que de les vouloir réciter. Pour laquelle guerre
pacifier et terminer, le roy, meu de grant charité,
paciemment avoit voulu , consentu et accordé
certaines trêves, pour, durant icelles, trouver
aucune bonne expédition et manière d'appoinc-
tement, et que, ce nonobstant, les Anglois,
de leur voulenté désordonnée, avoient prins
d'amblée la ville de Fougères, appartenant au
duc de Bretaigne , lequel est parent et subject
du roy, et estoit nommé et comprins es dites
trêves.
Ensuite il leur fut par luy récité et raconté
toutes les altercacions , difîérens, plaintes et re-
monstrances qui , sur cette matière , avoient esté
faites, et s'estoient ensuivies en la forme et ma-
nière cy- dessus déclarée. Et en leur continuant
les raisons de l'entreprinse de ce siège, leur dit :
« Ce considéré , le roy, par meure délibéracion
de ses prochains parens et aultres seigneurs,
chevaliers, cappitaines, conseillers et bien veul-
lans, voyant l'infidélité d'iceulx Anglois, a mis
sus son armée pour conquérir ce que luy appar-
tient de son droict, demaine et héritage, et à
ce faire m'a commis son lieutenant. Pourquoy.
vous ay envoyé sommer, et encores de rechef
vous somme, de merendre ladite place pour le roy,
1449] Chronique de Charles VII. 107
afin que se par défault de obéir il vous en vient
aulcun inconvénient par rébellion ou désobéis-
sance, que vous ne actribuyés pas la faulte au
roy, vostre souverain seigneur et le myen , ne
à moy, lequel, de sa bénigne grâce, m'a cy
constitué son lieutenant en cette partie. «
Après lequel propos finy, se retrahirent à part
lesdits Anglois et habitans pour parler ensemble
de la matière, et sçavoir qu'ils avoient à faire.
En traitant de laquelle vindrent en grant dis-
cord et controversion : car d'ung costé les habi-
tans, considérans et recognoissans le roy de
France estre leur souverain et naturel seigneur,
et tout ce que par ledit lieutenant leur avoit esté
exposé, fondé en raison et équité, estre bien
vray, se vouloient très-voulentiers rendre à luy ;
mais d'aultre part les Angloys de la garnison,
non.
Toutesfois, après plusieurs parolles et alter-
cacions eues entre eulx, fut dit, conclu et or-
donné par iceulx habitans qu'ils se rendroient,
voulussent les Angloys ou non, et tascheroient
d^obtenir et faire quelque bon traictié pour eux,
ûuquel seroient les Anglois adjoints, se bon leur
sembloit. Et adonc iceulx Anglois, voyans non
pouvoir résister à l'intencion et résolution d'i-
ceulx habitans, requirent avoir lectres seellées
du sceau d'icelle ville faisant mencion que la-
dite reddition n'estoit point de leur consente-
ment et volonté , mais qu'ils estoient contraints
de l'accepter et y condescendre; ce qui leur fut
accordé.
Et ainsi retournèrent devers Monseigneur de
Dunois, avecques lequel ils firent et arrestèrent
io8 Jean Chartier. [Août 27
un traictié et appoinctement, par le conseil des
seigneurs estans en sa compaignie '.
En faisant lequel traictié et appoinctement, les
Angloys vuydèrent leurs mains du chastel de
Vernonnet , assis dehors ladite ville , duquel es-
toit cappitaine ung Anglois nommé Standit, ou
Standie 2, et fut mis en la garde du conte d'Eu
pour le roy, en donnant par les Françoys trois
escuyers en ostage , c'est à sçavoir ung nommé
Jehan de Puysieux, ou Pauseux , ung aultre
nommé Ravequin Retono 3 , serviteur dudit
conte d'Eu, et un escuyer nommé Corguilleroy,
ou Corguilleret-^, lesquels trois furent baillez es
mains des Anglois. Et réciproquement iceulx
cappitaines et habitans de ladite ville baillèrent
pour ostaige es mains des François les susdits
Mareschal , Daguenet et de Bourdeaux , pour
rendre ladite ville au roy, ou à son lieutenant, le
samedy prochain ensuivant , heure de midy, au
cas qu'ils ne fussent secouruz ; et se secourus
estoient dans ledit jour, tout se devoit réparer,
tant d'une part que d'autre, et l'appoinctement
estre déclaré nul et comme non fait.
Auquel jour ne comparurent aulcuns pour les
secourir, car ils n'ozoient partir ny désemparer
la ville de Rouen, de paour d'aulcune commo-
cion en icelle. Donc à ce jour assigné toute l'ar-
1. Ms.de Rouen : « Un traictié et appoinctement... en la
manière et par la forme qui s'en suit.» Suit une page et
demie en blanc. Après ce blanc, le texte reprend : o En fai-
sant, etc.» Nous ne connoissons nulle part le texte de ce
traité.
2. Standish ?
j. Ms. de Rouen : Regnequant Retour.
4. Cœur guilleret.
1449.] Chronique de Charles VII. 109
mée des Françoys comparut en bataille et belle
ordonnance , lesquels se présentèrent entre Ver-
non et ung village nommé Longueville. Et adonc
^e partirent tous les Angloys estans en ladite
ville de Vernon , estimez à six vingts hommes de
guerre, lesquels firent grant diligence dès le
lundy et le vendredy pour emporter toutes leurs
bagues, ainsi que portoit le traictié, par eaue
ou par terre , où bon leur sembleroit, à Rouen
ou ailleurs.
Et le samedy après midy print la possession
d'icelle ville mon dit seigneur le conte de Dunois,
en déposant tous officiers jusqu'à ce que le roy
y eust aultrement pourveu. Et laissa pour garde
et cappitaine, tant de la ville que du chastel ,
ung chevalier nommé Messire Renaud, ou Ri-
gault, de Fontaines, soubz lequel demourèrent
les habitans et ceulx des villages circonvoisins
qui s'estoient réfugiez dedens ladite ville , sans
ce qu'ils eussent ou endurassent aulcun dom-
mage ou empeschement sur leurs corps ne en
leurs biens. Et depuis a le roy donné cette ville
et ce chastel avecques les appartenances audit
conte de Dunois ' , pour les très-grands et recom-
mandables services qu'il luy avoit faits , et avoit
encor ferme espérance qu'il luy feroit en la
conqueste de son pais de Normandie et ailleurs
en ses affaires et nécessitez.
1. Le château de Vernon fut donné successivement par le
roi à Dunois, puis bientôt à Agnès SoreL Celle-ci en jouit
quelques mois et mourut dame de Vernon en février 1450.
-(Voy. Bibliothèque de l'École des Chartes, 3' série, t. i,
P- 3'4)
MO Jean Chartier. [Août
Chapitre i8$.
Comment le roy partit dudit Verneul et vint
es villes d'Évreux et de Louviers , es quelles
il fut receu moult honnorablement
par les habitans
d'icelles.
Environ sur la fin dudit moys d'aoust oudit an
quatorze cent quarante neuf, partit le roy
de sa ville de Verneul et vint entrer, estant
grandement et notablement accompaigné et en
grant appareil, en sa cité d'Évreux, oij il fut re-
ceu très-sumptueusement et magnifiquement par
les habitans de ladite ville, qui vinrent au de-
vant de luy en faisant les feux, criant Noel^ et
leurs rues estans tendues comme à Verneul. Il
coucha en icelle une nuyt seulement, et le len-
demain se partit pour aller en sa ville de Lou-
viers, où il fut semblablement receu à grant joye.
Et avoit lors en sa compagnie Monseigneur le
conte du Maine, frère du roy de Cécille et de
la royne de France; Monseigneur le conte de
Clermont, ai-né fils du duc de Bourbon; Mon-
seigneur le viconte de Longmaigne ', ainsné fils
du conte d'Armaignac; Monseigneur le conte de
Castres, fils du conte de la Marche; Monseigneur
le casdet d'Albret; Jehan, Monseigneur de Lor-
raine; Monseigneur le Montgascon, nommé Jean;
Monseigneur de Traisnel; Juvenal des Ursins,
chancelier de France; Monseigneur de Culant,
1. Lomagne,
1449] Chronique de Charles VU. iii
grant maistre d'ostel du roy; Monseigneur le
conte de Tanquerville ; Monseigneur de la
Fayète, mareschal de France; Monseigneur de
Gaucourt; Monseigneur de Blainville, Monsei-
gneur de Pressigny, ou Précigny; le conte de
Dampmartin , grant panetier de France ; Mon-
seigneur Loys Rochète, maistre d'ostel; Mon-
seigneur de Malicorne; Messire Jean du Sin-
gne ', Monseigneur de Monsteil 2, Monseigneur
de Baugy >, général de France ; Monseigneur de
Pruilly 4, Monseigneur de Ham, en Champagne;
Messire Téaulde 5 de Valpergne, ou Valperge;
Monseigneur de la Boissière, ou Bessière ; Mes-
sire Denis de Chailly, bailly de Meaux ; Monsei-
gneur de Che peaux, ou Sepeaux; Monseigneur
du Mostet, ou de Moustet; Monseigneur de
Graville; Messire Jean de Cortenay, ou Courte-
nay ; Monseigneur de Sainct-Brisson ; Messire
Jean de Chalon, comte de Tonnerre; Messire
Robinet d'Estampes, et plusieurs autres sei-
gneurs chevaliers et escuyers en grand et exces-
sif nombre.
Et avec ce, avoit pour la garde de son corps
deux cent lances , et les archers dedens ladite
ville de Louviers, sans en ce comprendre qua-
tre armées qui estoient sur les champs; c'est à
sçavoir, l'armée du duc de Bretaigne , l'armée
du conte de Dunois, lieutenant général du roy;
l'armée des contes d'Eu et de Sainct-Pol , et
1. Du Cygne.
2. Antoine d'Aubusson, seigneur de Monteil.
3. Jean de Bar, trésorier.
4. Pierre Frotier.
j. Théodore de Valperga, ou Valpergue.
112 Jean Chartier. [Août 27-28
celle du duc d'Alençon. Et faisoit le roy grant
diligence , et avoit grant soin de pourvoir toutes
lesdites armées de ce qui leur estoit mestier,
tant argent , bombardes , artillerie , comme au-
tres choses. Et vendent à celle heure gens de
toutes parts , portant les ungs nouvelles au roy
et les aultres aux susdites armées.
Chapitre 186.
De la reddicion du chastel de Dangu au roy
de France.
Ledit jour de samedy ', oudit an, Guillaume
Chenu, ou Chanu, cappitaine de Pontoise,
avec certain nombre de gens de guerre, alla
courir devant le chastel de Dangu, et là somma,
au nom du roy, devant le portail dudit chastel,
le cappitaine , nommé Portingal , qui dedens es-
toit pour les Anglois, de rendre ladite place en
l'obéissance du roy. A quoy ce cappitaine, oyant
nouvelles de jour en jour comment tout le pays
se rendoit au roy et la recognoissance que fai-
soient tous les habitans d'iceluy pays au roy
comme à leur souverain seigneur, désirant à leur
exemple et voulant aussi luy obéir, et sçachant
de vray luy estre impossible de résister au roy,
ni à sa puissance , fit composicion avec ledit
Chenu parmy rendant ladite place, c'est à sça-
voir, que ledit cappitaine et ses compaignons
gens de guerre s'en iroient francs et quictes tous
leurs biens où bon leur sembleroit.
Et ainsi s'en départirent, en mectant ladite
]. 27 août.
1449] Chronique de Charles VII. ii^
place es mains dudit Chenu pour le roy. Lequel
Chenu leur promit qu'il ne feroit ou pourchasse-
roit aucun dommage es corps ne es biens à au-
cuns de tous les gens retirez dans ce lieu. Et
pource que lesdits Angloys ne pouvoient pas
tien emporter leurs biens , ils en vendirent et
débitèrent partie sur le lieu , à qui les voulut
acheter, selon qu'il leur estoit permis. Et par-
tant demoura ce chastel en l'obéissance du roy,
lequel y commit et ordonna un cappitaine pour
la garde d'iceluy.
Chapitre 187.
De la reddicùon de la ville et chasîeau de Gournay.
Le dimenche ensuivant se partit Messire Jehan
de Luxembourg, conte de Sainct-Pol , du-
dit Vernon , afin de mectre le siège devant
Gournay. Mais aussi-tost qu'il fut arrivé devant,
vindrent aulcuns des bourgois de ladite ville de
Gournay, dont estoit garde ou gouverneur Guil-
laume Hape , ou Hepe , soubz Guillaume Cou-
ronon (Courain ou Couran), Anglois, afin de
bailler et délivrer audit conte ladite place, et
pour ce que ledit lieutenant doubtait fort qu'on
ne l'assiégeast, et que ledit conte de Luxembourg
ne vint mectre le siège devant eulx , sçachant
aussi le démené de la guerre , et comment leurs
voisins s'estoient gouvernez en tels cas, et con-
sidérant aussi les paroles du saige , qui dit :
Belle doctrine prend en liiy^
Qui se chastie par autruy.
Jean Chartier. H. S
114 Jean Chartier. [Août 28
Et voyant ledit conte estre là arrivé, vint in-
continent le susdit Messire Guillaume Hape, et
avec luy l'un des habitans d'icelle ville, nommé
Pillavonne, ou Raoulet Pillavoine, avecques
aultres , pour entretenir le traictié et accord fait
avec le susdit conte de Sainct-Pol ; lequel traic-
tié avoit esté fait au lieu de Longueville , et fut
l'appoinctement tel que ladite ville et place luy
seroit rendue, c'est à sçavoir la ville et le chas-
tel ; et par ainsi s'en dévoient aller ledit cappi-
taine, et autres gens de guerre qui là estoient,
où bon leur sembleroit , et emporter avec eux
toutes leurs bagues ; et qui voudroit demeurer
en faisant le serment, faire le pouvoit. Combien
que Monseigneur de Mouy et Guillaume de
Chanu , ou Chenu , ignorans l'entreprinse dudit
conte de Sainct-Pol, laborèrent fort et inces-
samment et se mirent en peine pour cuider
prendre ladite ville d'emblée. Mais ce que des-
sus estant venu à leur congnoissance , ils se dé-
portèrent de l'entreprinse pour l'honneur d'ice-
îuy conte , et pour luy céder.
Ainsi ladite ville et le chastel estoient batus
de deux verges ; et estoient dedens icelle ville et
chastel, d'Anglois, jusques au nombre de quatre
vingts ou environ. Laquelle ville et chastel le
roy donna audit conte de Sainct-Pol, sa vie du-
rant seuiemeiiî, avec toutes les appartenances.
Pour la garde de laquelle ville et chastel fut
commis par ce conte Georges De la Croix , sei-
gneur de Baissel , ou Blaiseut. Pendant que ces
appoinctemens se faisoient , Monseigneur le
conte d'Eu s'estoit retrait à Andely-sur-Seine ,
ayant avec luy Monseigneur de Culant , grand
1449] Chronique de Charles VII. 1 1 ^
maistre; Poton , grant escuyer d'escuyerie , et
Monseigneur d'Orval, fils de Monseigneur d'Al-
bret. Quant audit conte de Sainct-Pol , il s'en re-
tourna loger au Pont-de-Sainct-Pierre , où il sé-
journa trois jours. Avecques lequel allèrent ledit
conte d'Eu et le mareschal de Jalongnes. Et
ledit seigneur de Culant , Poton et le seigneur
d'Orval allèrent mectre le siège devant Harcourt,
et repassèrent la Seine pour ce faire.
Chapitre i88.
Comment les François asseigèrent le chasteau
de Harcourt , qui fut redduit
en Vohéissance du roy.
Depuis, et sans intervalle, alla aussi Monsei-
gneur de Dunois , avec sa compaignie, de-
vant le chasteau de Harcourt, qui est bel et
fort, duquel estoit cappitaine Richard Flonquenal
ou Frogneral ', chevalier anglois , lequel avoit
avecques luy sept ou huit vingts hommes de
guerre ou environ. Et furent asseigez par ledit
conte de Dunois l'espace de quinze jours, en
escarmochant tousjours les Anglois, et firent les
Françoys de grandes approuches, devant les-
quelles fut tué d'ung canon ung vaillant homme
d'armes , François de nation , de la garnison de
Louviers. Et pareillement ung Anglois y" fut tué
d'une coulevrine sur le portail de la basse-court.
Et estoit lors le susdit Frogneval fort désho-
noré,, et pendu parles pieds en peinture à la porte
j. Rich. Frognall ?
ii6 Jean Chartier. [Août 29-Sept. 5
dudit Louviers, pour ce qu'il avoit faussé son
serment, etportoit les armes contre les Françoys,
contre sa parolle. Or les François qui tenoient
ledit siège , voyans la grande résistance de ceulx
de dedens, firent assortir et gecter canons de-
vant , tellement que du premier coup ils percè-
rent tout oultre les murs de la basse-court. Et
lors lesdits Anglois, doubtans fort l'effet desdits
canons, voyans aussi l'ordonnance dudit siège,
composèrent de rendre le siège au cas qu'ils ne
seroient les plus forts aux champs à ung jour
dit, et que ils sortiroient de la place. Ce qui ar-
riva un vendredy, et de ce baillèrent ostaige;
auquel jour ne se trouvant point, et ne paroissant
personne en campagne pour les secourir, ils ren-
dirent ledit chastel le i $e jour de septembre,
dans lequel ils avoient soustenu quinze jours de
siège ; puis s'en allèrent tous leurs corps et biens
saufs ; et par ainsi demeura cette place en l'o-
béissance et sujecion du roy.
Chapitre 189.
Comment la ville de la Roche-Guyon fut aussi
redduite en l'obéissance du roy de France.
Le lundy ensuivant, vingt-neufiesme jour du-
dit mois d'aoust, se partirent tous les sei-
gneurs qui avoient esté à la prinse de Vernon ,
et tirèrent tous pour aller vers le roy à Louviers,
pour conclure et adviser ensemble comment on
procéderoit oultre ou fait de la conqueste.
Pendant qu'ils furent ensemble, Monseigneur
deJalongnes, mareschal de France, et Monsei-
t449] Chronique de Charles VII. 117
gneur de la Roche-Guyon, ayans grant compai-
gnie de gens de guerre, advisèrent voye et ma-
nière de conquérir et réduire le chastel de la
Roche-Guyon; et pour ce faire envoyèrent trente
compaignons ou environ, par eaue, bien abiilés
de trait et de canons, lesquels vindrent devant
ladite place, faignans y vouloir mectre le siège
devant. Ils faisoient une si grande huée et bruit
que quant ils eussent esté deux cents, ils n'en
auroient pu faire davantage. Et séjournèrent de-
vant ledit lundy , le mardy, et le mercredy,
tousjours escarmochant; et combien qu'ils tus-
sent dedens ladite place cinquante-six hommes
Anglois, ou au dessus (autres disoient seulement
quarante-cinq), néantmoins ils ne conquestèrent
riens sur lesdits Françoys.
Or, le jeudy troisiesme jour de septembre,
vindrent lesdits seigneurs de Jalongnes et de la
Roche-Guyon devant ladite place. Ce que voyant
Jehan Houel, Anglois, cappitaine dudit lieu, et
que telle compaignie venoit l'assallir, à laquelle
luy estoit fort im.possible de résister, considérans
aussi aucunement le bon droit qu'avoit le roy
en reconquérant son royaume, et mesmement
voyant le seigneur de ladite place y estre en
personne avec les aultres, il traicta avec lesdits
seigneurs en la manière qui s'ensuit : c'est àsça-
voir que, s'ils n'estoient secourus du roy d'An-
gleterre ou de son lieutenant dedens le terme
de quinze jours prochainement ensuivans, en ce
cas ilrendroit ladite place ; et aussi s'en dévoient
aller luy et ses compaignons de guerre en leur
party où bon leur sembleroit, et emporter avec-
ques eulx tous leurs biens meubles quelconques,
ii8 Jean Chartier. [Sept. 21
sans en ce comprendre canons et coulevrines.
Lequel projet de traictié il fit sçavoir au duc de
Sombrecet, gouverneur de Normendie pour le
roy d^Angleterre, qui estoit lors à Rouen. En
suite de quoy celuy qui avoit porté lesdites nou-
velles à ce duc de Sombrecet trouva moyen,
avec vingt-quatre autres Anglois, de eulx venir
bouter dedens ladite place , où ils avoient ma-
chiné et résolu de tuer ledit Jehan Houel, gou-
verneur.
Lequel messager, tant tost qu'il fut de retour
audit lieu de la Roche-Guyon, cuida actraire
aulcuns de la garnison pour bouter dedens
lesdits vingt-quatre Anglois , afm de pouvoir exé-
cuter son maudit et dampnable propos et entre-
prinse; mais tout cela estant venu à la congnois-
sance dudit Houel par certaines congectures,
envoya hastivement en advertir et quérir ledit
sieur de la Roche-Guyon, lequel s'estoit retraict
en actendant le susdit quinziesme jour qui estoit
prins par appoinctement, comme dessus est
dit; auquel, de celle heure, délivra et bailla ladite
place.
Et après se partirent iceulx Anglois de la gar-
nison et s'en allèrent avec bon sauf conduit en
toute seureté, après avoir disposé de leurs biens,
où bon leur sembla, ainsi que par le susdit
traictié et appoinctement fait avecques eulx avoit
esté accordé. Et y demoura ledit Jehan Houel,
qui print lors le party des François , en leur
faisant le serment parmy qu'il devoit joyr des
terres que sa femme possédoit estans en l'o-
béissance du roy, car icelle estoit natifve de
France ; et ordonna ledit seigneur de la Roche-
1449] Chronique de Charles VII. 119
Guyon ' le mesme dessus dit gouverneur pour
la garde de son chastel, lequel par ainsi demoura
sous l'aulhorité et la sujétion du roy.
Chapitre 190.
De la prinse faicte par les Françoys du Neufchastel
de Ntcourt.
Environ la my-septembre, il fut advisé et con-
clu à Louviers que, veu la grande seigneurie
et chevalerie de François qui estoit alors assem-
blée, il estoit expédient, pour faciliter et abbréger
la conqueste sus mentionnée, de séparer et mectre
en deux parties ladite armée : c'est à sçavoir, que
Charles d'Artois, conte d'Eu, Jehan de Luxem-
bourg, conte de Sainct-Pol, et Jehan de Sa-
veuse , lesquels avoient en leur compaignie de
trois à quatre mille combatans, yroient mectre
le siège devant le Neufchastel de Nicourt, du-
quel estoit cappitaine Adam Heton ' ou Hilleton,
Anglois. Et pour ce partirent pour aller mectre
ledit siège, et y arrivèrent le mardy vingt-uniesme
jour de septembre, et le jeudy ensuivant fut icelle
ville prise d'assault; mais le chastel demoura
encores quelque temps asseigé , lequel enfin se
rendit au bout de quinze jours ensuivant par
composicion, c'est à sçavoir, que, en laissant la-
dite place, ledit cappitaine et les sept vingts An-
glois ses compaignons se debvoyent aller es lieux
t. Ce seigneur étoit le fils de Perrette de la Roche-Guyon,
femme d'un grand caractère, et qui mérite un rang hono-
rable dans cette histoire.
2. Eton se prononce Itonne.
120 Jean Chartier. [Sept. 18
de leur party, où bon leur sembleroit, et em-
porter avecques eulx tous leurs biens meubles.
Et oultre plus leur fut accordé par cet appoinc-
tement que qui voudroit demourer, en faisant
le serment au roy, il le pouvoit faire. Et ainsi
la place fut désemparée par les Anglois et mise
en l'obéissance du roy.
Pour l'autre armée, commandée par Monsei-
gneur le conte de Dunois, lieutenant général du
roy, comme dit est (avec lequel estoient Mon-
seigneur le conte de Clermont, et celuy de Ne-
vers; les seigneurs d'Orval , et de Jalongnes,
mareschal de France; Charles de Culant, grand
maistre d'ostel ; Messire Pierre de Bresay, se-
neschal de Poitou; le seigneur de Blainville,
maistre des arbalestriers , le sire de Bueil , le sire
de Gaucourt, et les baillifs de Berry et d'É-
vreux, avec trois à quatre mille gens de guerre,
bons combatans et gens d'élite), après leur dé-
partement dudit Louviers, alla mectre le siège
devant Chambrois, ou Chambrais, en Nor-
mendie, le dix-huitiesme jour de septembre;
duquel estoit cappitaine Guillaume Harniton ' ,
Anglois , accompaigné de deux cents hommes
de guerre. Devant lequel chastel lesdits sei-
gneurs françois et leurs gens furent par l'es-
pace de huit jours ou environ, après quoy se
rendirent ceulx de dedens par semblable com-
posicion qu'avoient fait ceulx de Neufchastel des-
susdit. Et fit cette fois ladite composicion le
susdit conte de Clermont, avec iceluy cappi-
taine, et ses gens au nombre de deux-cents hom-
I. Alias Eraiton; al. Crinçon.
1449] Chronique de Charles VII. 121
mes de guerre estans en garnison dans ladite
place, laquelle de cette sorte fut acquise et de-
meura en suite en la main et l'obéissance du roy.
Chapitre 191.
De la prinsefdicte par les François du chasîel
d'Essay et de l'abbaye de Fécamp.
En ce temps les Anglois de la garnison de la
ville et chastel d'Essay allèrent pescher ung
étang assez loin de ladite ville ; laquelle chose
estant venue à la cognoissance du duc d'Alen-
çon, incontinent il monta à cheval, etprintgens
avecques luy suffisamment pour y aller le plus
secrètement que faire se pourroit ; et tellement
et si cautement y besoigna, qu^ils furent tous
prins oudit estang ; après quoy, incontinent et
au plustost , il les admena devant ladite ville
d'Essay, laquelle , avec le chastel , ils luy firent
rendre , les menaçant qu'aultrement il feroit
trancher les testes à tous ses prisonniers.
Peu de temps après, ceulx de la garnison de
Dieppe pour le roy sceurent qu'il y avoit peu
d'Anglois en l'abbaye de Fescamp , qui est ung
port de mer dans le pais de Caux, et y allèrent
secrètement, et la prindrent d'emblée. Et incon-
tinant après y arriva une nef qui venoit d'An-
gleterre , en laquelle y avoit quatre-vingt-dix-
sept Anglois, gens de guerre, qui venoient pour
entrer et estre en garnison en ladite abbaye, cui-
dans qu'elle fust encore en leur obéissance ;
mais les François tout de gré les laissèrent vo-
lentiers descendre à terre sans leur riens dire ,
122 Jean Chartier. [Sept.
lesquels , par ce moyen , furent tous prins , et
demourèrent prisonniers des Françoys. Et par
ce moyen fut icelle ville redduite en l'obéissance
du roy de France.
Chapitre 192.
Comment le duc de Breîaigne vint descendre
en la basse Normendie^ et là conquist
la cité de Costances^ Saint Lô,
Thorigny et plusieurs aultres
places , lesquelles il
mist en r obéissance
du roy de
France.
En ce mesme temps, et oudit an mille quatre
cent quarante neuf, Monseigneur Fran-
çois, duc de Bretaigne, et Monseigneur Artus,
comte de Richemont et connestable de France,
son oncle, ayans en leur compaignie Mon-
seigneur Jacques de Luxembourg, Monseigneur
le conte de Laval, Monseigneur le conte de
Lohéac, mareschal de France, Monseigneur de
Rais et de Coitivy, admirai de France, Monsei-
gneur d'Estouteville, Monseigneur de Bricquebec,
son fils, Monseigneur de Boussac, Monseigneur
de Malestroit, Monseigneur de la Hunaudaye,
le seigneur d'Orval, Joachim Rouault, Messire
Geoffroy de Couvran, Olivier de Bron et Guil-
laume de Rosniniven ou Rosenvinem, avec Mon-
seigneur de Montauban, mareschal de Bretaigne
et plusieurs aultres seigneurs, chevaliers et es-
cuyers du pais de Bretaigne, jusques au nombre
1449] Chronique DE Charles VII. i2j
de six mille combatans et mille à douze cents
lances, en y comprenant trois cent lances et les
archiers des gens du roy, dont estoient conduc-
teurs ledit sire de Lohéac, sire Geoffroy de Cou-
vran et Joachim Rouault, partirent de la duché
de Bretaigne et entrèrent en basse Normendie,
pour réduire et mectre en l'obéissance du roi le-
dit pais, que les Anglois, anciens ennemis du
royaume, avoient usurpé et detenoient contre
raison trente deux ans y avoit, ou environ. Et
vindrent au giste au Mont-Saint-Michel lesdits
princes et seigneurs, et leurs gens logèrent dans
les paroisses des Pas-Ardemon, haut et bas Cour-
tils, Sainct-Georges en Gaine, Pont-Blanc et là
es environs.
Au partir de Bretaigne, le susdit duc laissa son
frère Pierre de Bretaigne sur les marches de Fou-
gères et d'Avranches, pour la garde du pais, a
tout trois cent lances. Le lendemain, le duc et
le connestable dressèrent et firent leur avant-
garde, laquelle ils envoyèrent devant Coustances.
En laquelle avant-garde estoient Jacques Mon-
seigneur de Luxembourg, lieutenant connestable,
les susdits mareschal et admirai de France, d'Es-
louteville et de Briquebec, de Boussac, Joachim
de Couvran, de Bron et Rosenivinin, faisans en-
semble quatre à cinq cent lances, que ce dit jour
allèrent coucher devant ladite ville de Coustances,
et mesdits seigneurs le duc et connestable ayans
en leur compaignie le conte de Laval (estant le
surplus desdits seigneurs demeuré pour le corps
de bataille) estoient ensemble faisans quelque
cinq à six cent lances, qui demeurèrent icelle
nuit à Grantville et es environs.
Ï24 Jean Chartier. [Sept. 17-18
Le lendemain au matin, le duc et le connes-
table, avec la susdite bataille, allèrent audit lieu
de Coustances, où ils arrivèrent devers l'ostel-
Dieu. Depuis, le reste de leur armée arriva de-
vant cette ville, laquelle ne soustint le siège
qu'ung ou deux jours; d'où sortirent et s'en al-
lèrent les Anglois leurs biens saufs. Et les bour-
geois, manans et habitants demourèrent en la
possession de leurs biens meubles et héritages.
Et estoit cappitaine dedans icelle place ung es-
cuyer nommé Estienne de Montrefort ou de Mont-
fort, lequel avoit en sa compaignie grand nombre
d'Anglois; mais voyant une telle quantité de
gens devant eulx, ne firent aucune résistance,
et se rendirent ainsi sans coup férir. Et par
ainsi demeura icelle ville en l'obéissance du roy
de France.
Tantost après alla le duc de Bretaigne avec
sa compaignie mectre le siège devant la ville de
Sainct-Lô, et y envoya premièrement sa dite
avant garde, qui se logea d'un costé. Le lende-
main y arrivèrent ledit duc et le connestable de
France, d'autre costé. Dans lequel lieu estoient
deux cent combatans, dont estoit cappitaine
messire Guillaume Poictou. Et combien qu'ils
fussent dedens assez belle compaignie, néant-
moins ne firent-ils aucune résistance, mais prin-
drent composicion avecques le duc, suivant la-
quelle ils s'en dévoient aller franchement et seu-
rement en leur party où bon leur sembleroit , et
emporter avec eux tous leurs biens.
Et ainsi partirent de ce lieu le dix-septiesme
jour de septembre, et demoura de la sorte cette
place en l'obéissance du roy , pour laquelle gar-
1449] Chronique de Charles VII. 12^'
der y ordonna le duc suffisante garnison ; puis
lesdits seigneurs et connestable estans audit
Sainct-Lô, furent pareillement gaygnées et red-
duites par leurs gens, outre icelle ville, les places
qui s'ensuivent, c'est à sçavoir : le Hommel,
Neufville, les chastels de Torigny, de Hauville,
de Beneville, Beusseville, Hambie ', la Motte-
l'Evesque, la Haye du Puis, Chantelou, Laune 2,
et plusieurs autres petites places aux environs
dudit Sainct-Lô, en chacune desquelles fut mis
garnison pour le roy,
Dudit lieu de Sainct-Lô, le duc et le connes-
table envoyèrent leur avant-garde devant la ville
deCarentan, et le lendemain y arrivèrent lesdits
seigneurs avec leur bataille. Ceux de dedens ne
tindrent cette place que trois jours de guerre,
d'oij s'en allèrent les Anglois, ayans pour toutes
conditions seulement un baston blanc en leur
main. Quant aux bourgeois, manans et habitans,
ils demourèrent en la gracieuse mercy desdits
seigneurs le duc et le connestable, lesquels
après leur firent grâce, et les restituèrent en
leurs biens, meubles et héritages. De là, le con-
nestable de France, le siège estant encore de-
vant ledit Carentan, alla devant le pont d'One,
lequel fut prins d'assault, et sans perdre temps
toute la susdite avant-garde alla courir jusques
au clos de Constantin, et se rendit à eux la place,
laquelle fut baillée en garde à Joachim Rouaut.
Du lieu de Carentan lesdits seigneurs s'en re-
tournèrent à Coustances. De là ils envoyèrent
1 . Ou Hambie.
2. Ou l'Aune.
126 Jean Chartier. [Sept. 19-fin
au mois d'octobre les susdits seigneurs de Bri-
quebec, et Malestroit, de Boussac, de Dernal,
et de la Hunaudaye, et Jamet du Tillay, bailly
de Vermandois, devant Gauray. Le lendemain y
arriva le connestable , et demoura le duc iceluy
jour audit lieu de Coustances. Dès avant la ve-
nue du connestable avoit esté prins le boulevart
dudit Gauray. Le lendemain messire Geoffroy de
Couvren, qui faisoit le guet, ruina la place, et fit
approches telles, que iceluy jour ledit Gauray fut
assailly bien vaillamment, tellement que les An-
glois, qui estoient cinq à six vingts combatans
dedens, demandèrent à parler pour leur compo-
sicion, lesquels, moyennant icelle , eurent per-
mission de s'en aller eux et leurs biens saufs.
Chapitre 193.
De la prinse d^Alençon faicte par les François
sur les Anglois.
Durant ces choses dessus dites, le duc d'Alen-
çon ala au point du jour devant la ville d'A-
lençon , par l'intelligence et le consentement des
bourgeois et habitans d'icelle ville. Et par le
moyen d'iceux ce duc la print, et entra dedens
sa ville , d'oia se retirèrent les Anglois dedens le
chastel, qui fut incontinent asseigé par ce duc,
lequel avoit en sa compaignie quelques huit
vingts lances, et des archers autant ou environ.
Et estoit cappitaine de ladite place ung Anglois
nommé Nicolas Morin , lequel avoit en sa com-
paignie plusieurs souldoyers , qui eurent tous le
cœur failly; car ils firent petite résistance, et se
1449] Chronique de Charles VII. 127
rendirent audit duc d'Alençon, auquel compétoit
et appartenoit icelle ville comme son propre
héritage; à l'aide duquel duc vint Louis de
Beaumont, gouverneur du Mans, à tout bien
soixante lances et des archers. Le roy pour lors
estoit encore à Louviers.
Chapitre 194.
Comment la ville et chastel de Mauléon, du pais
de Guyenne, furent prins par les Françoys.
En ce mesme temps, environ la fin du moys
de septembre, le conte de Foix, accompai-
gné des contes de Comminges et d'Estrac, du
viconte de Lautrac son frère, et de plusieurs
autres barons, seigneurs, chevaliers et escuyers
des pais de Foix, de Comminge, d^Estrac, de
Bigorre, et de Béarn, jusques au nombre de cinq
à six cents lances et dix milles arbalestriers,
partit de son pais de Bierne (Bearn) et chevau-
cha, ainsi que dit est accompagné, parmy le pays
des Basques, tant qu'il vint jusques à la ville de
Mauléon de Sole, devant laquelle il mist le siège.
Et tost après ce siège mis , ceulx de ladite ville,
doubtans d'estre forcez et emportez d'assault ,
mesmement veu et considéré la grant compai-
gnie des gens de guerre qui estoient devant eulx,
pour éviter tous inconvéniens qui à l'occasion
du siège leur pourroient advenir, se rendirent
par composicion, àsçavoir qu'ils n'endommage-
roient lesdits habitans en corps ne en biens.
Icelle composicion venue à la cognoissance
d'iceulx Anglois qui là estoient en garnison, se
128 Jean Chartier. [Sept., fin
retrahirent dans le chastel , qui est le plus fort
lieu de la duché de Guyenne, car il est extrê-
mement haut et assis sur une très-dure roche.
Or, le conte de Foix, sçachant qu'il y avoit peu
de gens et de vivres dedens iceluy chastel , y
mit le siège de tous costez. Sur quoy le roy de
Navarre, ces nouvelles estant venues à sa cog-
noissance, eut dessein d'y obvier, tant pour
bailler secours ausdits assiégez que pour faire
lever ce siège. A ce subget il fit son mandement
de toutes parts, puis chevaucha, accompaigné
de six mille combatans Arragonnois, Gascons,
Anglois et Navarrois , avec lesquels il vint jus-
ques à deux lieues près du dit siège, le cuydant
faire lever. Mais quand il sceut la grant puis-
sance et les fortifications des assiégeans, il fit
reculer ses gens et retraire. Puis envoya ses
messagiers devers le susdit conte de Foix, luy
faire sçavoir qu'il desiroit fort de parler à luy.
Pourquoy il luy envoya demander seureté de
venir devers luy à toute telle compaignie que bon
luy sembleroit.
Ce qui estant ainsi arresté , ce roy de Na-
varre vint à petite compaignie jusques à un quart
de lieue près dudit siège en toute seureté, où se
trouva aussi ledit conte de Foix, auquel, après
la salutacion faite, il dit : Que, veu qu'il avoii
espousé sa fille et en avoit belle lignée , et aussi
attendu l'affinité qui, par ce moyen , devoit estre
entre eulx, et veu que par ce mariage ce devoit
estre tout ung d'eulx deux, il s'esbahissoit com-
ment il avoit voulu asseiger cette place , qui es-
toit sous sa sauve-garde; et mesmement veu que
son connestable en estoit cappitaine pour le roy
1449] Chronique de Charles VII. 129
d'Angleterre , de par luy, auquel il avoit promis
la faire garder seurement encontre tous.
Le conte de Foix, son gendre, très-gracieu-
sement, et en luy portant tout honneur, luy res-
pondit qu'il estoit lieutenant général du roy de
France es parties d'entre Gironde' et les Monts-
Pyrénées 2, son parent et son subject ; c^ue par
son commandement et ordonnance il avoit prins
ladite ville, et mis le siège devant ledit chastel;
et pour ce, pour son honneur garder, et ad ce
que , au temps advenir, il ne luy fust riens im-
pugné à crime ou reproche, ne à ceulx Je son
Iignaige, jamais pour homme ne lèveroit ce
siège, et ne se desplaceroit de devant cette place
ny luy ny son ost, s'il n'y estoit combatu, forcé
et vaincu, et le plus foible, jusques à ce que
ledit chastel fust rendu et réduit en l'obéissance
du roy ; mais en toutes autres choses à luy pos-
sibles luy ayderoit, le conforteroit , et le servi-
roit comme père de sa femme, réservé toutefois
contre le roy de France , ses subgects et alliez ,
en tant qui touche le faict de sa couronne.
Et ainsi, sans autre chose pouvoir faire, s'en
retourna ledit roy de Navarre et son ost en son
pais. Adonc quand ceulx du chastel cognurent
qu'ils ne pouvoient plus estre en rien secourus,
considérans aussi la nécessité qu'ils avoient de
vivres, ils rendirent lesdits chastel et ville audit
conte de Foix par composicion , lesquels par ce
moyen demourèrent en l'obéissance du roy. Pour
la garde dudit chastel ce conte y ordonna suffi-
sante garnison au nom du roy.
j. Ms de Rouen : Gueronne,
2. Ms. de Rouen ; Espireulx,'
Jean Chartier. II. 9
1^0 Jean Chartier. [Sept.-Oct.
Tost après lesdites choses, le sire de Lusse
(ou Lucé), tenant le party des Anglois, accom-
paigné de six cents combatans, portans tous la
croix rouge, lequel estoit homme du roy, à cause
de ladite ville et chastel de Mauléon à luy com-
pétant et appartenant , vint faire hommai^e au
roy en la main dudit conte de Foix, son lieute-
nant général, comme dit est, es marches et pais
dessus dit. Lequel sire de Lucé, incontinent
après le serment par luy et ses gens fait, s'en re-
tourna avec sa compaignie en sa maison portans
tous la croix blanche, au lieu que du temps de
la Ligue ils portoient l'escharpe blanche et rouge;
dont le peuple fut moult esbahy. Ce fait, s'en re-
tourna ledit conte de Foix avec ses gens en son
pais, après grande et bonne garde suffisamment
mise audit lieu de Mauléon.
Chapitre 195.
De la vrinse du chastel de Touques et de Yemmes
jaicte par les Françoys sur les Angloys,
Le vingt-septiesme jour du mois de septem-
bre, Monseigneur de Blainville fut avec
grande compaignie de gens d'armes devant le
chastel de Toucque, qui est très-fort, assis sur
ung roc joignant la mer, dedens lequel estoient
en garnison soixante Anglois pour la garde d'ice-
luy ; lesquels voyans si grant compaignie devant
eulx ne firent guères de résistance, mais prin-
drent composicion avecques ledit seigneur_, sui-
vant laquelle ils s'en allèrent leurs corps et leurs
biens saufs, et eurent bon saufconduit pour se
1449] Chronique de Charles VII. 131
retirer es lieux de leurparty, où bon leur sembla.
En ce mesme an, trentiesme et dernier jour du
mois de septembre, les contes de Dunois, de
Clermont et de Nevers, avec plusieurs autres de
leur compaignie dessusdits, misdrent le siège
devant le chastel de Dyemmes ou Hiemes, le-
quel les Anglois, qui dedens estoient, rendirent
incontinent par composicion, tellement qu'ils
s'en allèrent seurement et franchement où bon
leur sembla, leurs corps et biens saufs. Et ainsi
demoura ladite place en Tobeyssance du roy,
réduite par ce conte de Dunois.
Chapitre 196.
De la prinse faicîe par les Françoys de la ville
et chasîel d'Argenîain en Normendie.
A près la prinse du chastel de Yennes ou Hyem-
-t^^mes, s'en alla ladite armée avec ledit conte
de Dunois, lieutenant général, devant la ville et
le chastel d'Argentan, où ils misdrent le siège.
Aussitost les Anglois qui dedens estoient com.-
mencèrent à faire semblant de parlementer, en-
cores qu'ils n'avoient aulcune voulenté de eulx
rendre. Et quand les bourgeois et habitans de
ladite ville virent ainsi les Anglois abuser et
amuser les Françoys soubs prétexte de parle-
menter, recognoissans bien que leur voulenté
estoit tout au contraire de tenir et résister contre
l'armée et la puissance desdits François, et qu'ils
disoient et faisoient au plus loin de leur inten-
tion et pensée , appelèrent aulcuns desdits Fran-
çoys par ung aultre costé où l'on ne parlementoit
132 Jean Chartier. [Sept.-Oct.
point, et leur dirent leur voulenté, et leur des-
couvrirent leur dessein, et ce que les Anglois
avoient en intencion de faire. Parquoy ils leur
demandèrent quelque bannière, estendart ou
pannonceau, pour servir d'enseigne, leur disant
que là où ils poseroient cette enseigne, ils y vins-
sent seurement , et ils les mettroient dedens leur
dite ville; ce qu'ainsi firent.
Quand les Anglois apperceurent les Françoys
estre desjà entrez dedens icelle ville en assez
grant nombre, ils se retrahirent tous hastive-
ment dedens le chastel^ contre la muraille du-
quel incontinent fut tiré ung coup de grosse bom-
barde, par le moyen duquel fut fait ung trou
assez grand pour passer une charette. Alors les
Françoys, voyans ce mur ainsi abbatu, assallirent
ce chastel fort et ferme, et entrèrent dedens
parmy ledit trou. Mais iceulx Anglois, voyans
cela, se retirèrent deligemment ou donjon, dans
lequel ils ne tindrent guères, et le rendirent au
plustost, de paour d'y estre forcez et prins d'as-
sault ; et combien qu'ils y demandassent compo-
sicion bien ample, néantmoins ils n'emportèrent
de ce lieu que chascun ungbaston en leur poing.
En icelle place estoit cappitaine pour le roy
d^Angleterre ung vaillant homme nommé Olivier
de Carsaliou; et estoient iceulx Anglois tous
honteux d'eulx en aller ainsi si pauvrement et
malheureusement, nonobstant qu'ils fussent grant
nombre en garnison dedens icelle place, laquelle
resta en l'obéyssance du roy. Pour laquelle gar-
der y fut commis et ordonné de par le conte de
Dunois, lieutenant général , certain nombre de
gens d'armes.
1449] Chronique DE Charles VII. 135
Chapitre 197.
Du siège mis devant le chasteau de Gaillart.
En ce mesme temps, et en cette saison , vint
le roy > de Cécille (Sicile) devers le roy en
la ville de Louviers, lequel y fut receu à fort
grant chère et liesse. Aussi estoient là le conte
du Maine son frère 2, Monseigneur le viconte de
Lomaigne 5, le conte de Castres 4, le cadet d'Al-
brets le baron de Traisnel'', vaillant homme
d'armes et chancelier de France, Monseigneur
de Culant7, grant maistre d'ostel du roy, Mon-
seigneur le conte de Tancarville^, Monseigneur
le conte de Dampmartin?, Monseigneur le ma-
reschal de laFayète'°; Ferry, Monseigneur de
Lorraine, et Jehan Monseigneur son frère; les
seigneurs de Blainville", de Montgascon '^j de
Précigny '5, de Gaucourt '4, de Preilly '5, de la
1. René d'Anjou.
2. Charles d'Anjou.
3. Jean V, fils et successeur de Jean IV. L'un et l'autre
furent successivement vicomtes de Lomagne et comtes d'Ar-
magnac.
4. Jacques d'Armagnac, fils de Bernard, comte de la
Marche, et gouverneur de Louis, dauphin.
j. Arnaud Amanieu, sire d'Orval, mort en 1463.
6. Jacques Jouvenel ou Juvénal des Ursins , chevalier.
7. Charles, mort en 1460.
8. Guillaume d'Harcourt.
9. Antoine de Chabannes.
10. Gilbert Motié.
1 1 . Guillaume d'Estouteville.
12. Bertrand de la Tour.
ij. Bertrand de Beauveau.
14. Raoul.
I $ . Pierre Frotier, baron de Preuilly en Touraine.
134 -Jean Chartier. [Sept.-Oct.
Boissière ou Bessiere ', de Montart ou de Mon-
cat 2, de Brion, de Beauvais, de Han ou de Laon
en Champaigne, de Graville, de Malicorne,
Théaude de Valpergue, Jehan du Signe, Messire
Loys Rochète ou Messire de la Rochette, Mes-
sire Robert d'Estampes, avecques plusieurs aul-
tres chevaliers et escuyers, qui seroit longue
chose à réciter, jusques au nombre de deux
cents lances et les archiers, sans en ce compren-
dre l'armée et la compaignie du duc d'Alençon,
celle du duc de Bretaigne, celle du conte de
Dunois, et celle du conte de Clermont, et sans
celle des contes d'Eu et de Sainct-Pol. Esquel
les cinq armées, il y avoit moult grande et no-
ble compaignie , comme dessus est dit et déclaré.
Pour ce , le roy, voyans si noble chevalerie ,
conclud et délibéra de procéder oultre à la con-
queste et recouvrement de son pais de Nor-
mendie. Partant il fist mectre le siège à lundy
matin ou dit mois de septembre devant le chas-
tel de Gaillard , qui est moult fort et quasi im-
prenable, sinon par famine; et n'est presque
pas possible de prandre par force ou aultrement
ledit chastel tant qu'il y ait des vivres dedens la
place; car il est assis près de la rivière de Saine
sur un roc ou rocher, et en tel lieu que nuls en-
gins ne le pourroient grever. Et y fust mis ledit
siège par le seneschal de Poictou , le sire de Jal-
longnes, mareschal de France, Messire Jehan
de Brezé, Messire Denys de Chailly, et plu-
sieurs autres , lesquels s'y gouvernèrent très vail-
lamment, et y estoit le roy en personne.
1. Pierre de Beauvau.
2. Ou Monteil ? Antoine d'Aubusson.
1449] Chronique de Charles VII. 135
Chapitre 198.
De la prime de la ville et chasîel de Fresnay
en Normendie.
En ce temps mesme, Monseigneur le duc d'A-
lençon mit le siège devant la ville et le chas-
tel de PYesnay, oiî il y avoit grant quantité d'An-
glois, lesquels ne résistèrent presque en rien,
pour ce qu'ils voyoient les gens du roy ainsi
prospérer; mais rendirent la place audit duc
d'Alencon, par composicion telle qu'ils s'en al-
lèrent feurs corps et leurs biens saufs. Et ainsi
demoura cette place en l'obéissance du roy es
mains de ce duc d'Alençon.
Chapitre 199.
De la reddicion de la ville de Gisors
par appoinctemenî et composicion
jaicîes avecques eulx.
Ce pendant que le siège estoit devant le susdit
chastel de Gaillart, avant la reddicion d'i-
celluy deux ou trois jours seulement, le susdit
séneschal de Poictou, avec ung des escuyers d'es-
cuyerie du roy, nommé Pariot, et ung aultre
nommé Pierre de Courcelles, parens de la femme
de Richard de Marbury, chevalier anglois, et
capitaine de la ville de Gisors pour le roy d'An-
gleterre, traictièrent et appoinctièrent avec ledit
de Marbury pour la reddicion d'icelle ville en
l'obéyssance du roy, et firent composicion telle
1^6 Jean Chartier. [Sept.-Oct.
que le susdit capitaine traictia et promit de ren-
dre la place de Gisors dans le dix-huictiesme '
jour du moys d'octobre ensuivant. Et de faict
se rendit ce cappitaine anglois en Tobéyssance
du roy, et luy fit serment fort solemnel en tel
cas accoustumé, parmy ce qu'on luy délivrast
purement, nettement et sans despens deux de ses
enfans, nommez Jehan et Hémond, lesquels
avoient esté prins au Ponteau-de-Mer.
Et oultre ce luy fust accordé qu'il joyroit des
susdites terres de sa femme que les Françoys
tenoient et occupoient, fust par don du roy ou
aultrement. Outre plus, à la requeste des parens
de sadite femme, et pour les agréables services
que le roy espéroit que luy et ses enfans luy fe-
roient au temps à venir, il le fit cappitaine de
Sainct-Germain-en-Laye, et luy donna sa vie
durant seullement tous les profits et esmolumens
qui appartenoient à ladite cappitainerie.
Et demoura cappitaine par le don du roy de la
ville et chastel de Gisors Monseigneur de Gau-
court , lequel a grandement travaillé son corps
au service du roy ; tellement que , veu son vieil
âge, qui est ^ de quatre-vingts ans et plus, il ac-
questa ung grand honneur, et a fait comme
1. Ms. de Rouen : Dix-septième.
2. Ms. de Rouen : Estoit. — M. deGaucourt étoit né en
1 371, car il avoit quatre-vingt-cinq ans le 2j février 1456,
lors du procès de réhabilitation de la Pucelle. ( Voy. Qui-
cherat, Procès de la Pucelle , etc., t. }, p. i6.) En 1449 , il
en avoit soixante-dix-huit : ceci montre que Jean Chartier
écrivoit ces lignes en 1451-2. Voy. en tête de notre t. lia
notice de J. Chartier. On peut consulter, sur la biographie
de ce personnage, un recueil de faits et de pièces intitulé :
Le sire de Gaucourt. Orléans , Gastineau, 18^1 in-8.
1449] Chronique de Charles VII. ijy
vaillant chevalier, bon, léal et vray subgect à
son souverain seigneur doit faire.
Chapitre 200.
Comment le roy se disposa pour aller mecîre
le siège devant la ville de Rouen.
Ou mois d'octobre ensuivant , et oudit an mil
quatre cent quarante-neuf, le roy manda au
conte de Dunois son lieutenant général, et aux
aultres seigneurs de sa compaignie tenans les
champs, qui de nouvel avoient mis Argentan en
son obéyssance, et pareillement aux contes d'Eu
et de Sainct-Pol , et à ceulx de leur compaignie,
qu'ils vinssent devers luy, pour ce qu'il avoit en-
tencion de mectre le siège devant la ville et cité
de Rouen et la réduire en son obéyssance. Si
vindrent tous à son mandement bien diligemment,
et chevauchèrent tant que les compaignies dudit
conte de Dunois se trouvèrent en la champaigne
du Neufbourg, et ceulx desdits contes d'Eu et de
Sainct-Pol se vindrent assembler de l'autre
cousté près de Rouen.
Tant-tost après se partit le roy de sa ville de
Louviers , accompaigné du roi de Cécille et de
plusieurs autres seigneurs cy-devant nommez.
Et chevaucha jusques devant le Pont-de-1 'Arche,
où iceulx de ladite ville vindrent au devant de
luy aux champs, démenans grande joye, et fai-
sans grans esbatemens pour le subgect de son
joyeulx advénement. Alors il envoya sommer
sans aucun délay ceulx de la ville et cité de
Rouen, par ses héraultx, affm que sans oppres-
158 Jean Chartier. [Oct.
sion aulcune ils luy voulsissent rendre et re-
mectre en son obéissance sa dite ville et cité de
Rouen. Mais les Anglois qui dedens estoient en
garnison , considérans assez la fin pourquoy ces
héraultx venoient, ne les vouldrent souffrir ap-
proucher de cette ville, ne bailler leur somma-
tion , ains leurs respondirent qu'ils s'en retour-
nassent en grant haste, ce qu'ils firent; car ils
furent en grant dangier de mort. Incontinent
que ces héraultx furent retournez devers le roy,
leur rapport estant fait , et voyant la manière
que les Anglois avoient tenue envers ses dits
héraultx , il fit passer tous ses gens d'armes au
dit Pont-de-l'Arche , desquels estoit conduiseur
ledit conte de Dunois, comme son lieutenant
général, et les envoya devant la cité de Rouen,
oii ils furent trois jours en grant multitude et
puissance de gens.
Pendant lesquels trois jours iceulx gens de
guerre, tant le grand que le petit, le seigneur
que le moindre souldoyer, eurent moult à souf-
frir et endurer par l'ouraige de pluye qu'il fist
durant ces trois jours, dont estoit tout l'ost
perdu pour l'ord ' chemin qu'il faisoit. Et ce
nonobstant, ceulx de la ville faisoient de fort
grandes et furieuses saillies, où il eut de moult
belles prouesses et beaux faicts d'armes. En
iceîle fut prins ung escuyer françois, nommé
le bastard Sorbier, par l'occasion de son cheval
qui cheut dessoubz luy. Lesdits seigneurs et
gens d'armes, quelque temps qu'il fist, se mis-
drent en bataille devant ladite cité, et de reschief
1. Sale; ord a laissé dans notre langue ordure.
1449] Chronique de Charles VII. 139
les envoyèrent pour la seconde fois sommer par
lesdits héraultx du roy. Mais oncques ne voul-
drent souffrir les Anglois qu'ils approuchassent
de la ville, n-î qu'ils parlassent aulcunement au
peuple.
Et par ainsi s^en retournèrent lesdits héraultx
comme- devant, sans rien faire, ainsi qu'ils avoîent
fait la première fois; qui estoit contre tout ordre
de seigneurie et chevalerie. Car héraultx doi-
vent aller et venir sauvement et seurement pour
aller et venir faire ce à quoy ils sont envoyez ,
pourveu que en leur faict n'y ait aulcune trahi-
son. Et se les Anglois eussent esté tels et du
naturel qu'ils eussent deu estre , et de bonne et
honneste façon , ils eussent appelle et reçeu les-
dits héraultx, et oy leur sommacion telle qu'ils
vouUoientla faire et proposer, après quoy ils leur
eussent fait apporter à boire et à menger, pour
l'honneur et la révérence du prince de la part
duquel ils estoient là venus ; et après leur bailler
response selon que le cas le requéroit, pour
icelle rapporter à leur dit prince.
Or, les susdits héraultx estans ainsi retournez
sans rien faire, et leur rapport estans fait audit
conte de Dunois, lieutenant général, iceluy
conte, voyant que nul de ladite ville ne faisoit
semblant ne manière de la vouloir rendre et re-
mectre en l'obéissance du roy ; considérant aussi
le temps et la saison , qui estoit proche de l'hy-
ver, et la pluye qu'il faisoit, s'en retourna ce dit
tiers jour au giste en la ville du Pont-de-I'Ar-
che , et les gens de guerre se logèrent es villai-
ges allentour d'icelle ville et ailleurs. Le roy,
qui estoit logé , avec le roy de Cécille , en une
140 Jean Chartier. [Oct. i6
abbaye de dames , à une lieues et demie de
Rouen, s'en retourna aussi au mesme giste,
oudit Pont de l'Arche ; et demoura ledit roy de
Cécille derrière jusques à ce que toutes les com-
paignies se fussent retirées oudit Pont-de-l'Ar-
che , et es marches d'environ.
Chapitre 201.
Comment la ville de Rouen fut assiégée par le conte
de Dunoys et aultres seigneurs.
Peu après vindrent nouvelles au roy, estant
en ladite ville de Pont de l'Arche , que aul-
cunes gens de ladite ville de Rouen , tant bour-
geois qu'aultres habitans, s'estoient mis sur la
muraille d'icelle ville dedens deux grosses et
fortes tours , et que là ils gardoient un pan de
mur, en telle manière et façon que les Françoys
pourroient bien entrer par là en cette ville. Si
fut envoyé en icelle par ledit conte de Dunois
avec l'armée dessus dite , et autres gens d'ar-
mes, tant à pied qu'à cheval, pour entrepran-
dre icelle besongne.
Laquelle se partit tout ensemble le jeudy
seiziesme jour du mois d'octobre ; lesquels che-
minèrent et se misdrent en fort belle ordon-
nance sur les champs ; puis chevauchèrent
tant qu'ils arrivèrent devant ladite ville de
Rouen , où ils se misdrent en bataille du costé
de devers le Neufchastel. De laquelle compai-
gnie et armée firent et ordonnèrent lesdits sei-
gneurs Françoys deux corps, dont l'ung d'iceulx
estoit entre la porte des Chartreux et la porte
1449] Chronique de Charles VII. 141
Beauvoisine. Et en estoient conduiseurs Mon-
seigneur le conte de Dunois , lieutenant général
du roy, le conte de Nevers, le conte d'Eu, le
conte de Sainct-Pol, le seigneur d'Orval, Mon-
seigneur le séneschal de Poictou, Monseigneur
le mareschal de la Fayète , Monseigneur de
Gaucourt, Robert de Flocques, dit Flocquet,
bailly d'Évreux ; le bailly de Berry, et plusieurs
aultres chevaliers et escuyers.
Et l'autre partie estoit entre la justice et la
cité d'icelle ville, où estoient les contes de Cler-
mont et de Castres, le vicomte de Loumaigne,
Monseigneur de Culant, grant-maistre d'ostel
du roy ; Messire Philippes de Culant , son frère ,
mareschal de France; Monseigneur de Blain-
ville, maistre des arbalestriers ; Monseigneur
de Bueil, Pierre de Louvain, avec plusieurs
aultres chevaliers et escuyers. Et là furent tous
en bataille jusques à deux heures après midy. Et
à celle heure mesme saillit ung homme de ladite
ville, à cheval, qui vint dire aux dits seigneurs
tenans lesdites batailles qu'il y avoit des gens
de la ville qui tenoient de faict et de force deux
tours sur ladite muraille , pour bouter les gens
du roy dedens. Et incontinent icelluy conte de
Dunois et auhres seigneurs tenans une bastille
devant la susdite porte des Chartreux firent mar-
cher promptement des gens de traict pour venir
joindre à ce pan de mur, qui estoit entre ces deux
tours que tenoient iceux bourgeois et habitans.
Et en mesme temps descendit à pié ledit conte
de Dunois, et ceulx de sa compaignie, qui
s'advancèrent jusques à la muraille de la ville,
contre laquelle ils dressèrent tout peu d'eschelles
142 Jean Chartier. [Oct. 16
qu'ils avoient entre icelles deux tours; et faisoit
ung chacun grant diligence pour monter contre-
mont la muraille d'icelle ville.
Chapitre 202,
Comment Monseigneur le conte de Nevers et aulires
seigneurs furent faicts chevaliers;
et aultres matières.
Là furent faits chevaliers Monseigneur le conte
de Nevers, le seigneur de Concressault ' , Bru-
net de Lonchamp, le sire de Plemartin ', Pierre
de la Fayète, le seigneur d'Aigreville, le sire de
la Gravelle, Maistre Guillaume Cousinot, Jacques
de la Rivière, bailly de Nivernois, Robert de
Herenville et plusieurs aultres , qui tous y fai-
soient grandement et honorablement leur devoir
de monter sur ladite muraille , et tellement qu'ils
estoient desjà trente à quarante François, tant
de montez dessus le mur que d'entrez dedens
ladite ville. Sur lesquels vint charger fort aspre-
ment le sire de Talbot , à tout trois cent Anglois
en sa compaignie. Lequel vint planter sa ban-
nière sur la muraille d'icelle ville, afm d'en re-
bouter les Françoys qui jà estoient dedens la
ville , comme dit est. Lesquels s'entrecombati-
rent fort vaillamment, tellement que la plus
grande partie se sauva , en ressaillant dedens les
fossez et les repassant , à quoy ils furent con-
1 . Guillaume de Meny-Penny ? écuyer d'Ecosse. Meny-
Penny, chevalier, étoit seigneur de Concressaut en 1466.
(Ms. Gaignières, n» 772,2, fol. 430, v°, etpassim.)
2. Plementin ou Parlementin.
1
1449] Chronique de Charles VII. 145
traints par la force et les coups du traict des dits
Anglois; et ceulx qui ne se peurent assez tost
furent mors, ou prins par les Anglois dedens la
ville.
Et chargèrent si asprement et durement iceulx
Anglois sur lesdits Françoys, bourgeois et ha-
bitans de la ville de Rouen, qu'ils demourèrent
maistres de toute la susdite muraille et des dites
deux tours. Et là furent que mors que prins à
ce dit assault plus de cinquante à soixante hom-
mes, soit de Françoys ou de ceulx de cette ville
qui les aidoient et favorisoient. Et les aulcuns
en saillant pour eulx cuider sauver se tuèrent
eux-mesmes par trop grande précipitation, mes-
mement de ceux qui estoient dedens ladite tour ;
quelques-uns se rompirent les bras et jambes ,
les aultres furent prins des Anglois, et par eulx
meurdrits moult cruellement et inhumainement,
sans aucune miséricorde, et sans vouloir don-
ner aucun quartier ; et estoit grande abhomina-
tion de veoir le sang qui fut en ce jour respandu
entre et autour les deux tours dessus dites.
Cependant arrivèrent à Dernetal • lesdits roys
de France et de Cécille; lesquels, quand ils vi-
rent la chose ainsi aller, et que ceulx de cette
ville n'estoient pas bien encor unis et assez d'in-
tellig.ence par ensemble , ils s'en retournèrent ce
mesme jeudy, seiziesme jour d'octobre, audit
Pont-de-1'Arche , et tous les gens de guerre s'en
allèrent loger es villages au long de la rivière
de Seine , oi^ ils avoient leurs logemens ordon-
nez de par le roy.
I. Darnetal.
144 Jean Chartier. [Oct. 17
Chapitre 203.
Comment les bourgoys de Rouen feiren{ composicion
avecques k conte de Dunoys , lieutenant
général du roy.
Le dix-septiesme jour du dit mois d'octobre,
les bourgeois , manans et habitans de ladite
ville de Rouen , pour la grande paour et frayeur
quMIs avoient eue du rude assault cy-devant
mentionné, doubtans et appréhendans fort que
leur ville ne fust enfin prinse et emportée par
semblable cas , et par ce moyen pillée , desrobée
et destruite totalement , comme aussi pour éviter
et prévenir l'effusion du sang humain qui pour-
roit advenir par icelle prinse, se assemblèrent
d'ung commun accord avec leur arcevesque, et
là résolurent d'envoyer devers le roy, et le re-
cognoistre. Ils estoient fort esmeus et très-indi-
gnez et desplaisans du massacre, cy-devant rap-
porté , d'aulcuns de leurs citoyens et patriotes
qui avoient ainsi esté meurdriz et tuez impitoya-
blement au susdit assault. Et s'ils eussent ren-
contré à icelle heure le sire de Talbot, et en la
colle ' où ils estoient, selon leur commun lan-
gaige, ils l'eussent occis sans pitié aulcune,
comme il avoit fait aulcuns de leurs parens et
amis.
Si rencontrèrent le duc de Sombrecet , qui se
disoit gouverneur du duché de Normandie pour
le roy d'Angleterre, et luy dirent qu'il estoit
(i) Colère.
1449] Chronique de Charles VII. 14$
très-expédient et nécessaire qu^ils eussent traictié
et appoinctement avec le roy de France, car
aultrement ils estoient perdus et affamez , y ayant
desjà plus de six semaines qu'il n'estoit entré en
ladite ville aulcuns vivres, comme bois, bled,
chair et vin. Lesquelles paroUes ne furent guères
Î)laisantes et agréables à ce duc de Sombrecet ,
equel lors commença à regarder autour de luy,
et veid et apperceut qu'il n'avoit en sa compai-
gnie de ses gens que cinquante ou soixante per-
sonnes anglois , et que ceux de Rouen estoient
bien huit cent à mille combattans, tous armez
et embastonnez, sans le reste des habitans de
ladite ville, capables de prendre et porter les
armes, dont la pluspart estoient aussi en armes
parmy les rues ; de quoy ledit duc fut moult es-
bahy et courroucé.
Et adonc commença fort , ainsi qu'il s'y vid
contrainct, à soy humilier, et respondit en dou-
ces paroles , mais en feinte et dissimulacion , à
l'arcevesque , à ces bourgeois , et au petit peuple
là présent et ramassé tout autour, qu'il estoit
prest de faire tout ce que ceux de la ville voul-
droient. Et adonc vint à l'Hostel de la ville, où
les assemblées solennelles et publiques ont ac-
coustumé d'être faites, cuidant y appaiser ce peu-
ple ; mais inutilement. Et là pourparlèrent en-
semble bien longuement, tant que après plusieurs
collocutions et discours, fut conclu et arresté
que ledit arcevesque, aulcuns chevaliers anglois
et autres habitans de ladite ville yroient au Port-
Sainct-Ouen , pour parler au roy de France et
aux seigneurs de son grant conseil , pour le bien
et utillité de ladite cité , et du bien publicque.
Jean Chartier. il. 10
146 Jean Chartier. [Oct. 17-18
Chapitre 204.
Comment Varcevesqne de Rouen et aulîres
ambaxadeurs se rendirent auprès du roy
de France pour parlementer.
Pour ce fut dès lors envoyé Tofficial de ladite
ville de Rouen au Pont-de-1'Arche devers le
roy de France, afin d'avoir un saufconduit
pour aulcuns d'icelle » tant gens d^église , bour-
geois , marchands comme autres, affm de trou-
ver aucun bon traictié et appoinctement ; lequel
passeport leur fut aussi-tost octroyé, délivré et
baillé , et ledit officiai retourna avec iceluy devers
îesdits arcevesque, duc et citoyens de ladite ville.
Après quoy furent ordonnez icelluy arceves-
que , et plusieurs aultres notables personnes
d'icelle ville , avec aulcuns nobles chevaliers et
escuyers , de la part de ce duc de Sombrecet ,
prétendu gouverneur de Normandie, pour aller
oudit port de Sainct-Ouen , à une lieues près de
Pont-de-l'Arche , où ils trouvèrent pour le roy
de France le conte de Dunois, son lieutenant
général, le chancelier de France et Messire
Pierre de Brezé» séneschal de Poictou, Messire
Guillaume Cousinot, et plusieurs aultres, avec
lesquelz ils parlementèrent longuement, requé-
rans très-instamment que absolucion et abolition
générale leur fust baillée , portant que ceulx qui
voudroient s'en aller ou party et du costé des
Anglois s'en allassent librement, et que tous
ceux aussi qui vouldroient demourçr demeu-
rassent, sans quelque perdicion, arrest ou dé-
1449] Chronique de Charles VII. 147
tendon de leurs biens; et avec ce, quelesAnglois
s'en iroient en leur party, et leur seroit baillé bon
et loyal saufconduitpour eulx et pour leurs biens.
Lesquelles requestes leur furent accordées par
ledit conte de Dunois et les aultres du grant
conseil du roy dessus nommez, par ainsi toutes
voyes que ledit arcevesque et ses consorts dep-
putez promectoient de rendre et de remectre la-
dite ville et cité (de quoy ils se faisoient forts
pour tous les habitans) en l'obéissance du roy.
Et à tant se départit icelluy arcevesque avec ses
consorts pour aller faire leur rapport, tant aux
Anglois comme à ceux de ladite cité, de cet ap-
poinctement et traictié fait avecques les gens du
conseil du roy. Mais pource qu'ils arrivèrent fort
tart et de nuyt en icelle ville , ne peurent faire
leur rapport dès ledit jour.
Mais le samedy dix-huitiesme jour du mesme
mois, au plus matin, ala ledit arcevesque, et
ceulx qui avoient esté avec luy au port S.-Oueyn,
en l'ostel et maison de ville d'icelle cité, pour
dire et rapporter devant les bourgeois et citoyens
de la ville, et aussi en présence du duc de Som-
brecet et aultres chevaliers Anglois, l'appoincte-
ment et les paroles qu'ils avoient eues avec les
gens du grant conseil du roy de France : les-
quelles paroles et appoinctement furent très-
agréables aux bourgeois, marchands, manans et
habitans de ladite ville de Rouen , mais au con-
traire très déplaisans aux Anglois. Lesquels
quant ils virent et apperceurent les grant vou-
lenté et désir que le peuple de Rouen avoit en-
vers le roy de France leur seigneur souverain ,
ils furent fort esbays et courroucez, spéciale-
148 Jean Chartier. [Oct. 18-19
ment ce duc de Sombrecet et ledit sire de Tal-
bot : pourquoy se retrayrent et partirent très-
mal contens de cet ostel de ladite ville de Rouen,
et se misdrenttous en armes, et puis se jettèrent
dans le palais, sur les ponts et portaux, et ou
chastel de ladite ville. Alors quand ceulx d'icelle
ville cogneurent ainsi leur contenance et mau-
vaise voulenté, se doubtèrent très-fort; et pour
ce se raisdrent paraillement en armes et canton-
nèrent contre iceulx Anglois , et firent grant guet
et grant garde tout ce jour de samedy, et la nuyt
ensuivant ; ce que faisoient aussi iceux Angloys de
leur costé.
Chapitre 205.
Comment iceulx bourgoys se meurent contre les
Angloys, desquels plusieurs furent tués
par lesdits bourgoys.
Celle mesme nuyt les bourgeois, manans et
habitans, et en général tous les citoyens d'i-
celle ville de Rouen désirans expeller iceulx An-
glois, qui ne vouloient point aulcunement de
traictié, mais vouloient faire à leur voulenté,
envoyèrent sous main ung homme au Pont-de-
PArche , ouquel lieu il arriva le dimanche au poinct
du jour, pour là notifier et faire assçavoir au roy
que il luy pleut de venir à leur secours, et qu'ils
le mettroient dedens leur ville.
Et ce mesme jour de dimenche, qui fut le dix-
neufiesme dudit mois d'octobre, sur les huict
heures de matin ou environ, s'émeurent les ha-
bitans, lesquels se tenoient sur leurs gardes ; et
voyans les Anglois armez et marchans parmy la
1449] Chronique de Charles VII. 149
ville, ils commencèrent à leur courir sus , et les
poursuivirent et chassèrent si rudement et si as-
prement que à grande peine peurent aulcuns
gaigner le palais, et les aultres le chastel : à la-
quelle chasse et poursuite furent mors desdits
Anglois sept à huit personnes. Pendant lequel
temps ceulx de la ville gaignèrent par force et
se rendirent maistres sur les murs d'aulcunes
tours et portaux; pour ausquels donner secours
promptement, et en grande diligence, le conte
de Dunois, lieutenant général, monta à cheval,
et avec luy grande compaignie de gens d'armes,
pour iceux secourir.
Entre lesquels estoit Robert de Flocques dit
Flocquet, natif du pais de Normendie et bailly
d'Évreux, lequel fut frappé d'ung cheval de sa
compaignie , tellement qu'il en eut du coup la
jambe rompue, pource qu'il n'avoit point encore
eu le temps et le loisir de prendre son harnois
de jambes. Et fut rapporté en la ville de Pont-de-
i'Arche, en laquelle estoit encore le roy de
France, et la plus grande partie de ses gens
d'armes ; et y fut porté iceluy Floquet pour estre
mieux pansé, et pouvoir estre plustost guéry et
recouvrer sa santé, et cela après qu'il eut baillé
le gouvernement de ses gens d'armes à Monsei-
gneur de Maulny, vaillant cappitaine. Et quant
toute ladite compaignie fut arrivée devant Rouen,
sommèrent les gens de guerre estans dedens le
fort Saincte-Katherine de rendre la place au roy.
Lequel pendant ladite sommacion se partyt
dudit lieu de Pont-de-1'Arche, grandement et
honorablement accompaigné de gens d'armes,
de traict et arbalestriers, pour aller devant la-
ijo Jean Chartier. [Oct. 19
dite ville de Rouen ; et fist charger ladite artille-
rie pour faire battre ce fort de Saincte-Katherine
du Mont-de-Rouen, combien que de ce ne fust
aulcunement besoin et neccessité; car le cappi-
îaine de cette place , lequel avoit en sa compai-
gnie six vingt Anglois, voyant si grande et si
noble compaignie estre devant luy, sçachant
aussi la venue du roy, et se doubtant fort d'i-
celluy, rendit ladite place au conte de Dunois,
lieutenant général. Les Anglois qui estoient de-
dens s'en allèrent ou bon leur sembla en leur
party.
Chapitre 206.
Comment la ville de Rouen fut prinse
par les Françoys.
près quoy furent ordonnez pour la garde d'i-
celle place, jusques à la venue du roy, les
gens du susdit bailly d'Évreux. Et pour la seu-
reté de ces Anglois leur fut baillé ung Hérault
du roy, pour les conduire et faire passer oudit
port Sainct-Oyn avec bon et seur saufconduit.
Or ainsi qu'ils s'en alloient le roy leur dit qu'ils
ne prissent rien sur le pays sans payer. Et ils luy
répondirent qu'ils n'avoient point d'argent, ne de
Quoy payer. Lors le roy,oyant cette response, leur
donna pour faire leur despens la somme de cent fr .
Et ainsi s'en allèrent lesdits Anglois à Honne-
fleur, ou ailleurs où bon leur sembla, leurs corps
et leurs biens saufs, dont ils n'avoient guères.
Le roy ensuite s'en vint loger cette nuyt audit
lieu de Saincte-Katherine, et en poursuivant
toujours l'entreprinse d'avoir ladite ville de
A
1449] Chronique de Charles VII. 151
Rouen. Et vindrent Monseigneur le conte de
Dunois, le conte de Nevers, Monseigneur d'Or-
val, le seigneur de Biainville, le seigneur de
Maulny, avec toutes leurs compaignies à ladite
porte de Rouen, du costé devers Paris, nommée
U porte de Martinville, à tout les bannières du
roy de France, lesquelles ils déployèrent : et là
se misdrent tous en bataille au plus près du bou-
levart de ladite place, où aussitost vindrent les
bourgeois, manans et habitans de la ville de
Rouen eulx présenter et apporter les clefs d'i-
celle audit conte de Dunois, en luy disant et le
requérant qu'il luy pleust bouter dedens leur
ville tel et si grant nombre de gens d'armes qu'il
luy plairoit. Ce à quoy leur respondit que à leur
gré et voulenté se feroit.
Et pource, après plusieurs et diverses paroles
entre eulx pourparlées, dites et alléguées pour le
bien et seureté de ladite ville , il fut ordonné en-
trer Messire Pierre de Bresay, séneschal de
Poictou, lequel entreroit pour le présent dedens
à tout cent lances et les archiers , dont la plus
grant partie estoient des gens Robert de Flocques
dit Floquet, bailly d'Évreux. Et des gens de
Monseigneur le conte de Dunois y entrèrent au-
tres cent lances et les archiers. Lesquels deux
cent lances et archiers se logèrent tout le plus
près des Anglois qu'ils peurent, pour plus forte-
ment leur résister et empescher leurs entre-
prinses : c'est assçavoir, les gens dudit conte de
Dunois droit devant le palais, où estoient dedens
le susdit duc de Sombrecet et le sire de Talebot,
ayans en leur compaignie environ douze cent
combatans Angloys ; et le seigneur de Maulny
152 Jean Chartier. [Oct. 19-26
se logea entre le palais et le chastel; et Monsei-
gneur le séneschal de Poictou devant le chastel
même ; et tous les autres cappitaines se allèrent
logier es champs 3 par les villaiges du costé des
pais de Caulx et de Beauvoisin. Et moult belle
chose estoit de veoir alors l'armée du roy, car il
n'estoit point de mémoire qu'on eut veu oncques
â roy une si belle armée, et si leste compaignie
tout à une fois, ne mieux garnie et remplie tant
de seigneurs, barons, chevaliers, escuyers,
comme d'autres gens de fait et de main.
Cette journée mesme, vers le soir, les Anglois
rendirent aux François le pont d'icelle ville de
Rouen, lequel fut baillé en garde au seigneur
d'Hernvillier '.
Le lendemain furent les portes de Rouen ou-
vertes, et y entroit tout homme qui y vouloit
entrer, et en yssoit aussi qui issir en vouloit ,
aussi librement que s'il n'y eust jamais eu de
siège.,
Chapitre 207.
Comment le duc de Sombreceî se rendit devers
le roy de France pour parlementer.
Ce que voyant ce duc de Sombrecet, qui estoit
fort desplaisant dans le cœur, et marry de
voir une si grande puissance que le roy avoit
contre luy, il le requist de pouvoir parler à luy.
Ce qui estant venu à la cognoissance du roy, il
fut très content , et aussi-tost accorda que ce duc
vint parler à luy, disant que très voulentiers il
1. Hérauvillier ou Hérenville.
1449] Chronique de Charles VII. 153
entendroit ce qu'il luy vouloit dire : pourquoy
se partit icelluy duc dudit palais le sixiesme jour
ensuivant, acompaigné de certain nombre de
ses gens, et d'aulcuns des héraultx du roy, les-
quels le convoyèrent pour plus grande seureté
de sa personne jusques à Saincte-Katherine du
Mont de Rouen, où estoit lors logié le roy avec
le roy de Césille , le conte de Dunois, et aulcuns
autres de son conseil, et des seigneurs de son
sang , l'arcevesque de Rouen et le patriarche
d'Antioche, celui de Jérusalem et divers aultres
Drélats. Et après que ledit duc eut salué et fait
a révérence au roy, luy requist qu'il luy pleust
eur octroyer que luy, le sire de Talbot, et les
autres Angloys de sa compaignie , s'en peussent
en aller seurement, en joyssant de l'abolicion
susmentionnée , ainsi que ceux de ladite ville et
cité de Rouen l'avoient faicte et passée avec luy
t)u avec ceulx de son grant conseil.
Sur laquelle proposicion le roy luy respondit
très modestement, et avec douceur et sagesse,
que sa requeste n'estoit pas bien juste, ne fondée
en raison, pour autant qu'il n'avoit pas voulu
accepter assez à temps le traictié, ny tenir et ob-
server l'appoinctement de l'abolicion dessusdite,
ne adhérer à icelle; mais ou contempt dudit ap-
poinctement , et contre la teneur et l'exécution
d'iceluy, avoit détenu et occupé, et encore de
présent détenoit et occupoit, luy et ses consorts,
les susdits palais et chastel d'icelie ville de Rouen,
contre son gré et sa voulenté, et n'avoit voulu
que ceux de Rouen luy rendissent ladite ville,
mais y avoit donné empeschement, nuy et résisté
tant qu'il avoit peu : pour lesquelles causes il de-
1^4 Jean Chartier. [Oct. 22-2 j
voit estre frustré d'icelle abolicion , et avec ce ,
avant qu'il obtint liberté de pouvoir partir de
ce palais, falloit qu'il luy rendit et fit mectre
en pleine délivrance lesdites places et villes de
Honnefleur et de Harfleur, avec toutes les autres
du pays de Caulx estans encore entre les mains
du roy d'Angleterre. Sur ces paroles çrint congié
duroy ledit duc, et s'en retourna au susdit pa-
lais, regardant et considérant parmy les rues
tout le peuple portant alors la croix blanche, de
quoy il n'estoit gueres joyeux. Et fut reconvoyé
par Messeigneurs les contes d'Eu et de Clermont.
Chapitre 208.
Comment le siège fut mis devant le palais et chaste!
de Rouen par les François.
Le mercredy, vingt-deuxiesme jour dudit
mois, le roy fit mectre le siège devant le pa-
lais de Rouen, du costé et devers les champs,
et pareillement devant le chastel , c'est assçavoir,
par les seigneurs de Culant, grant maistre d'os-
tel du roy, Monseigneur d'Orval, le mareschal
de Jalongnes, les gens du conte de Clermont,
ceulx du conte de Nevers, ceulx du conte ou sire
de Castres, ceulx du sire de Bueil, de Robert
de Conigam , et autres. Laquelle compaignie
estoit nombrée à sept cent lances , et les ar-
chiers. Lesquels firent de grans trenchées tout
autour d'icelluy palais, tant du costé des champs
qu'en ladite ville, et furent aussi mises et assis
en grant diligence bombardes et canons tout au
devant de la porte de ce palais qui ouvre et re-
1449] Chronique de Charles VII. 15^
garde sur la ville, et pareillement devant celle
qui va et donne sur les champs.
Et donc quant le duc de Sombrecet vit et
apperceut celles approuches, fut moult esbay,
mesmement pource qu'il y avoit peu de vivres
dens ce palais, et toutefois beaucoup de gens;
considérant aussi qu'il ne pouvoit estre aul-
cunement secouru. Pourquoy requist derechef,
et fit requérir, le jeudy vingt et troisième', qu'il
pût parler encore au roy ; ce qu'il luy octroya
très-bénignement : et adonc se partit dudit pa-
lais, accompaigné de plusieurs chevaliers et es-
cuyers Angloys, c'est assçavoir de Messire Tho-
mas Hoa ou Hoo, qui se disoit chancellier de
Normendie pour le roy d'Angleterre, de la du-
chesse de Sombrecet sa femme, du fils du conte
d'Ormont d'Irlande, de Thomas Bedefort, na-
guères bailly de Rouen, de Thomas Fourquenal,
et de plusieurs aultres seigneurs et barons, qui
estoient les principaux de sa compaignie, jus-
ques au nombre de quarante ou environ. Et estoit
ce jour ledit duc revestu d'une longue robbe de
veloux bleu figuré , fourrée de martres zebelines,
portant sur sa teste ung chapeau de veloux ver-
meil figuré, fourré de pareilles martres.
Et passa en cet équipage au travers de la ville,
conduit et convoyé des héraultx du roy. Et à la
saillie de la porte d'icelle ville, vint au devant
de luy Monseigneur le conte de Clermont, aisné
fils de Monseigneur le duc de Bourbon, avec plu-
sieurs aultres seigneurs, chevaliers et escuyers,
lesquels le conduisirent jusques à Saincte-Kathe-
I. Ou le 26 ? Voy. ci-dessus p. 153.
I j6 Jean Chartier. [Oct. 23-24
rine, où le roy estoit encore logé. Lequel le re-
ceut très bénignement , en une chambre bien
richement parée; et estoient avec luy à ladite
récepcion le roy de Cécille, Messeigneurs les
contes du Maine, et de Dunois, de Nevers, de
Clermont, de Sainct-Pol, de Castres, de Tan-
carville, et le viconte de Lomaigne.
De plus estoient avec le roy Monseigneur de
Culant, le seigneur de Traisnel, chancelier de
France, le seigneur de Précigny, le patriarche
d'Antioche, évesque de Poictiers, l'arcevesque
de Rouen, les évesques de Lisieux et de Magal-
lonne, avecques plusieurs aultres grants sei-
gneurs, chevaliers et escuyers, qui feroit chose
trop longue à raconter et narrer par le menu. Et
après la salutacion faicte au roy par iceluy duc,
il le supplia et requist très-humblement qu'il luy
pleust luy donner, et aux Angloys pareillement
estans dedens le palais et le chastel de Rouen,
telle et semblable composicion qu'avoient eu les
habitans de ladite ville.
A cette requeste le roy luy fit response, et luy
dit en beaulx termes hauts et notables, que par
le traictié fait au port Sainct-Oyn il luy avoit
esté offert et octroyé composicion telle qu'aux
habitans de Rouen; mais luy, ses adhérans et
complices Anglois, comme mal advisez, ne l'a-
voient pas voulu accepter ny tenir. Pourquoy sa
requeste ne paroissoit pas, et n'estoit point rai-
sonnable; et pour ce il n'obtiendroit riens sur ce
suget. Et par tant print congié du roy comme la
première fois, et s'en retourna avec ceulx de sa
compaignie audit palais, comme ils en estoient
venus. Et pour leur seureté plus grande, ils fu-
1449] Chronique de Charles VII. 157
rent reconduits par Messeigneurs les contes de
Clermont, d'Eu, de Castres; après quoy le roy
ordonna de nouvel au conte de Dunois, son lieu-
tenant général, qu'il fist faire tout autour du pa-
lais dessusdit des trenchées, foussez, et approu-
ches plus fortement qu'auparavant, tant du
cousté de la ville , que de celuy des champs.
A quoy ledit lieutenant, ayant ouy le com-
mandement du roy, fit grants diligences, se
monstrant vaillant et prudent chevalier en guerre,
et réduisit cette place en telle disposicion et si
grande extrémité, que les Angloys ne pouvoient
plus entrer ny ne aler de quelque costé que ce
fust desdits palais et chastel; ce que voyans,
iceulx Angloys requirent le vingt-quatriesme jour
dudit moys d'octobre à parlementer avec ledit
conte de Dunois, lieutenant du roy. Et pour ce
faire furent trêves accordées des deux costez,
pendant lesquelles le comte d'Évreux', le ma-
reschal de la Fayète, et autres du grant conseil
du roy, appelez avec ledit lieutenant général ,
commencèrent à parlementer avec icelle partie.
Et furent lesdites trêves continuées de jour à
autre par l'espace de douze ^ jours. Cette lon-
gueur arriva de ce que les Angloys ne vouloient
point s'accorder, en faisant ce traictié, à laissier
en ostage le sire de Talbot. Mais enfin, après
plusieurs allégacions, parlemens et répliques faits
tant d'ung cousté que d'aultre, finablement ap-
poinctèrent ensemble, consentirent et furent
d'accord, assçavoir ledit lieutenant, avec ceux
1. Ms. de Ronen ; D'Evreux (Pierre de Brezé). — Go-
defroy : Le conte d'Eu, alias d'Evreux.
2. Godefroy : al. vingt-deux.
ijS Jean Chartier. [Oct.-Nov.
du grant conseil du roy susnommez qui y es-
toient présens, que ledit duc de Sombrecet, gou-
vernant pour le roy d'Angleterre, sa femme, ses
enfans, et tous les aultres Anglois estans èsdits
palais et chastel , s'en yroient où bon leur sem-
oleroit es lieux de leurparty, leurs corps et leurs
biens saufs, réservé prisonniers et grosse artille-
rie, et qu'ils payeroient au roy dedens ung an la
somme de cinquante mille escus, et à ceulx qui
avoient fait ledit traictié six autres mille escus.
Outre ce, ils promisdrent payer loyaumenttout
ce qu'ils pouvoient debvoir aux habitans de la-
dite ville et cité de Rouen , tant aux hosteliers,
bourgeois, marchans, que autres; debvoient
oultre et promisdrent encore ledit duc de Som-
brecet, le sire de Talbot, et ceux de sa compai-
gnie, de faire mectre à plaine délivrance et obéis-
sance le chastel d'Arcques, la ville de Caudebec,
le chastel de Tancarville et celuy dePislebonne,
les villes de Honnefleu et de Monstiervilliers ,
et icelles bailler et délivrer au roy ou à ses com-
mis pour luy; et pour l'accomplissement des
choses dessusdites, et la plus grant seureté d'i-
celles, bailla ce duc de Sombrecet ses lectres
patentes, portans toutes promesses et asseuran-
ces de l'exécution, à l'effet de quoy demourèrent
en oustaiges jusques à l'entier accomplissement
le sire de Talbot, le fils du sire de Beauguegin ou
Bargueny, le fils du sire de Ros de la duchesse
de Sombrecet, le fils du conte d'Ormont d'Yr-
lande, avec deux autres seigneurs d'Angleterre.
Et parmy ce traictié faisant, se partit et
sortit dudit palais le duc de Sorhbrecet le mardy
quatriesme jour du mois de novembre, et s'en
1449] Chronique de Charles VIL 159
alla luy avecques ses autres Angloys de sa com-
paignie, tant par eaue que par terre ^ droit à
Harfleu et à Caen, et demeurèrent lesdits oc-
taiges es mains du roy ou de ses commis dedens
icelle ville de Rouen. Et depuis le susdit duc,
voulant tenir ses promesses, commit et ordonna
Messire Thomas Hou et Foulques Éthon pour
faire rendre au roy toutes les places cy-dessus
exprimées et déclarées; ce qu'ils firent, réservé
d'icelles ledit Harfleu', dont estoit cappitaine
ung nommé Maistre Courson, qui ne la voulut
point rendre, quelque promesse qu'on en eut
faite; et pour ceste cause demoura ledit sei-
gneur ou sire de Talbot prisonnier du roy.
Le vingt-septiesme jour d'octobre, Richard
Marbury, chevalier Anglois, cy-dessus nommé,
en accomplissant ses promesses, bailla et déli-
vra le chastel et la ville de Gisors, et iceux mit
es mains de Monseigneur de Gaucourt pour le
roy; et par ainsi luy furent rendus ses deux en-
fans qui estoient prisonniers, et aussi toutes les
autres promesses à luy faites furent entretenues^.
Par ainsi il sortit de cette place , d'où il fit par-
tir ung cappitaine Anglois nommé Regnefort,
qui soubs luy avoit auparavant la charge et garde
des gens d'armes qui estoient ordonnez pour
icelle ville et ce chastel garder.
En ce temps partit le duc de Bretaigne de la
Basse-Normandie, où il avoit prins beaucoup de
1. ( Ms. de Rouen) Godefroy : Honfleur, alias Harfleur.
2. En 1453, Richard de Marbury, seigneur de Vignaye
et de Godancourt, étoit bailli à Troyes pour Charles Vll.
( Lévesque de la Ravalière, Collection manuscrite sur la
■Champagne ^ volume 63 , fol. j. )
i6o Jean Chartier. [Nov. i-io
places, comme dit est , et s'en retourna mectre
le siège à Fougères, que tenoit François de Su-
renne dit l'Aragonnois.
En ce temps fut prins par les Françoys le
chastel de Condé sur Noireau, par la porte
mesme, par faute de garde, là où fut prinse la
femme du susdit François de Surienne, gouver-
neur de Fougères, qui avoit esté mise autrefois
dedens ledit chastel; les Françoys gaignèrent
lors tous les biens qui estoient decîens cette place,
oultre que les Angloys qui y estoient en garnison
demeurèrent tous leurs prisonniers.
Et le lundy dixiesme jour dudit moys de no-
vembre, la veille ' Sainct-Martin, Monseigneur
le conte de Dunois, lieutenant du roy, Monsei-
gneur le conte d'Évreux 2 et le bailly de Rouen î
rirent mectre les bannières du roy dessus lesdits
chastel , palais et portes de ladite ville, par ung
des héraultx du roy, et en la présence des plus
notables bourgois d'icelle ville.
Chapitre 209.
Comment le roy entra moult honnorablement
et en grant magnificence en sa ville
et cité de Rouen.
Pendant le susdit appoinctement faict entre
les gens du roy et les Angloys, le roy so-
lenniza la feste de la Toussaincts 4 oudit lieu de
1. Godefroy : « al. le jour de. » La S. Martin est le 1 1.
2. Ms. de Rouen. — Godefroy : Eu, al. Evreux.
3. Pierre de Brezé, comte d'Évreux, et Guillaume Cou-
sinot, seigneur de Montreuil, bailli de Rouen.
4. ler novembre.
1449] Chronique de Charles VII. ]6ï
Saincte-Katherine , en grant joye et liesse de ce
qu'il voyoit ainsis es ennemis succumber et aller
en décadence, en remerciant tousjours Dieu de
la bonne fortune et des continuelles prospéritez
qu'il luy envoyoit de jour en jour. Lequel, pour
venir en sa bonne ville de Rouen , après qu^en
icelle eurent esté mis police et bon gouverne-
ment par ledit conte de Dunois son lieutenant,
partit le lundy devant dit d'iceluylieu de Saincte-
Katherine, environ à une heure après midy, ac-
compaigné du roy de Cécille, et plusieurs aul-
tres grans seigneurs, tant de son sang que autres
cy-après déclarés , et mit ses gens en moult belle
ordonnance.
Premièrement, alloient tout au devant et les
premiers tous les archiers du roy, revestus de
jacquettes de couleurs vermeille, blanche et
verte, semées d'orphaverie ' ; entre lesquels es-
toient les archiers du roy de Cécille , du conte
du Maine, et de plusieurs aultres seigneurs,
jusques au nombre de six cent archiers bien
montez , tous ayans brigandines et jacquetes par
dessus, de plusieurs et diverses colleurs et fa-
çons, harnois de jambes, espées et dagues, sa-
lades ou harnois de teste , couverts ou garnis
d'argent bien richement ; pour la conduite et
gouvernement desquels furent commis et ordon-
nez de par le roy les seigneurs de Pruilly 2 et de
Cleré, Messire Théaulde de Valpergue, et au-
1 . C'est ainsi qu'ils sont représentés dans une miniature
admirable peinte par Fouquet. {L'Adoration des mages,
catalogue Brentano , première série , n" 8. Voy. Revue de
Paris, !"■ août iSjy, p. 424.)
2. Pierre Frotier, baron de Preuilly.
Jean Chartier. II. 11
i62 Jean Chartier. [Nov. lo
cuns aultres , qui avoient tous leurs chevaulx cou-
verts de satin de diverses manières et couleurs.
Après les archiers estoient les héraultx du roy
et du roy de Cécille , et des aultres princes et
seigneurs estans en la compaignie du roy, tous
vestus de leurs costes d'armes, avec lesquels il
y avoit plusieurs poursuivans ; après , suivoient
les trompettes et clairins , qui sonnoient si très
fort que c'estoit grant mélodie et belle chose à
oyr; et estoient les trompettes du roy, entre les
aultres, tous vestus de vermeil, ayans leurs man-
ches couvertes d'orfèvrerie.
En après estoit Messire Ciuillaume Juvenel ou
Juvenal des Ursins, chevalier, seigneur de Trais-
nel, et chancellier de France, vestu en habit
royal; c'est assçavoir, ayant le manteau, la robe
et le chapeau d'escarlate vermeil, fourré de menu
vair, et portant sur chacune de ses espaules trois
rubans d'or, et trois pour-fils de laitices ' . Devant
lequel chancellier cheminoient deux varlets de
pié, qui menoient une hacquenée blanche par la
Dride, laquelle estoit couverte de drap de ve-
loux azur, semé de fleurs de lys d'or tissu , sur
laquelle couverture estoit posé ung petit coffre
couvert de veloux azur à grans affiches ^ d'ar-
gent, semé de fleurs-de-lys d'or d'orfèvrerie, ou
quel coffre estoient enfermez les seaulx du roy.
En amprès chevauchoit ung nommé Pierre de
Fontenil, escuyer d'escuyerie du roy, armé tout
à blanc , monté sur un grand destrier couvert et
enharneiché de veloux azur, à grans affiches
1. Passepoils ou bandes étroites d'hermine. — C'est la robe
antique et royale des magistrats.
2. Ornemens plaqués.
1
I
1449] Chronique de Charles VII. 163
d'argent doré, ayant sur sa teste ung chapel
pointu par le devant, de veloux vermeil, fourré
d'hermines , lequel portoit en escharpe ung man-
teau d'escarlate, pourpré, fourré aussi d'her-
mines.
Après ledit Fontenil et sans moyen, ou immé-
diatement devant le roy, estoit le sire de Xan-
trailles ou Santrailles, grant escuyer d'escuyerie
du roy et bailly de Berry, lequel estoit tout armé
à blanc et monté sur ung grand destrier, pareil-
lement couvert et enharneiché de veloux azur à
grandes affiches d'argent doré, comme le susdit
de Fontenil; lequel portoit en escharpe la grant
espée de parement du roy, dont le pommeau,
la croix ou croisée, la boucle, le mordant et la
bouterolle de la gaine estoient de fm or, et la
sainture et gaine estoient couvertes de veloux
azur, semé par dessus de fleurs de lys d'or en
broderie.
En après venoit le roy, armé de toutes pièces,
monté sur un coursier couvert jusques aux piez
de drap de veloux azur, semé de fleurs-de-lys
d^or de broderie , ayant en sa teste ung chapel
de castor, aultrement de bièvre, doublé de ve-
loux vermeil, sur lequel avoit au bout une hoppe '
de fil d'or.
Après luy suivoient ses pages , vestus de ver-
meil , leurs manches couvertes toute d'orfavrerie
blanche ; et estoient les harnois des testes de
leurs chevaux couverts de fin or de diverses fa-
çons d'orfavrerie , avec des plumes d'austruche
de diverses coleurs^.
1. Houppe.
2. Voy. la peinture citée p. 161, note i.
164 Jean Chartier. [Nov. 10
A la dextre du roy chevauchoit le roy de Cécille,
et à la senestre le conte du Maine, son frère, ar-
mez tout à blanc , leurs chevaux richement parez
et couverts de couvertures de veloux pareilles,
avec des croix blanches, et leurs devises ' parmy,
semées de houppètes de fd d'or, leur chevaux
et pages enharnechez tout pareils de la couver-
ture; et estoient les harnois de teste des chevaux
desdits seigneurs tous couverts d'orfèvrerie de
fm or, avec leurs devises.
Après, suivoient Messeigneurs les contes de
Nevers , de Sainct-Pol et de Clermont. Celuy de
Nevers estoit paraillement armé tout à blanc,
monté sur ung coursier couvert de veloux verd,
broché de fil d'or, ayant près luy trois pages
vestusdevioletetdenoir partis, avec leurs robes
fourrées de panne blanche , les harnois de leurs
chevaulx aussi de violet et de noir ; et de plus
ayant en sa compaignie douze gentilhommes ar-
mez aussi tout à blanc, montez sur chevaulx
couverts de satin violet, et sur chacune couver-
ture une croix blanche , excepté l'un d'iceux au-
quel la couverture de son cheval estoit de satin
verd. Le conte de Sainct-Pol estoit semblable-
ment tout armé à blanc, et monté sur un destrier
enharnaché de satin noir, semé d'orfavrerie et de
broderie , ayant après luy cinq pages vestus de
satin noir, leurs robbes descoupetées par bas »,
et les descoupetures couvertes d'orfavrerie, et
les harnois des chevaux de mesme couverture.
L'un desdits paiges portoit une lance couverte
1. Couleurs et emblèmes personnels.
2. Godefroy : Par les bras.
1449] Chronique de Charles VII. 165
de veloux vermeil ' , ung autre une de veloux
figuré*, couverte de drap d'or aussi figuré, et
un troisiesroe portoit un armet ou armeret en
sa teste tout de fin or, et richement ouvré. Der-
rière lesdits pages estoit son palefrenier vestu
et habillé , et son cheval enharnaché de pareille
livrée que dit est , lequel menoit un grant des-
trier en main. Le conte de Clermont estoit pa-
reillement armé tout à blanc, monté sur ung
coursier couvert de veloux noir, et ses pages
vestus de sa livrée.
Le sire de Culant , grand maistre d'hostel du
roy, ayant la charge et le gouvernement de la
bataille, où il y avoit cinq ou six cent lances, et
en chacune ung pannoncel de satin vermeil, à
ung soleil d'or ?, venoit après les pages du roy,
armé de toutes pièces , portant ung chapel en sa
teste, et estant monté sur ung coursier riche-
ment couvert de veloux bleu et rouge par
bandes; par dessus aucunes desquelles bandes
estoient attachées des grans feuilles d'argent
doré , et sur les autres de grandes feuilles d'ar-
gent blanc ; les harnois de son cheval pareils à
ladite couverture. Et avoit en son col une es-
charpe de fin or pendante jusques à la croupe de
son cheval. Avecques ledit sire de Culant, der-
rière luy, estoit un escuyer d'escuyerie du roy,
nommé Roger ou Rogerin Blosset, lequel por-
toit l'estendart du roy, qui estoit de satin vermeil
1. Uni.
2. A figures.
3. Le soleil d'or étoit, dès le temps de Charles VI , son
père, l'un des symboles personnels du roi de France. Plu-
sieurs des successeurs de Charles VII firent usage du même
emblème avant Louis XIV.
i66 Jean Chartier. [Nov. lo
cramoisy, à un sainct Michel dedens le champ
dudit estendart, qui estoit d'ailleurs semé tout le
long de souleils d'or '.
Outre ce , estoit derrière ^ le roy Jean de
Saceauville ? , surnommé Houart , autrement
Havart, bailly de Caux, varlet trenchant du
roy, lequel portoit le panon, qui estoit de veloux
azuré à trois fleurs de lys d'or brodées et bordées
de trois grosses perles.
En ladite compaignie estoient aussi plusieurs
seigneurs; c'est assçavoir : le viconte de Lo-
maigne , le conte de Castres, Ferry Monseigneur
de Lorraine, Jehan Monseigneur son frère, le
seigneur d'Orval 4, le conte de Tancarville , le
seigneur de Montgascon , fils du conte de Bou-
longne et d'Auvergne, le seigneur de Jallon-
gnes, mareschal de France, le seigneur de Beau-
vau , avec plusieurs aultres grans seigneurs et
escuyers, lesquels estoient tous armez à blanc,
et leurs chevaux couverts de veloux ou de draps
de soye, et sur chacun cheval la croix blanche.
En cet ordre et en cette ordonnance , le roy,
en la manière que dit est, chevaucha jusques à
un traict d'arc près de la porte Beauvoisine, du
costé des Chartreux, là où vint au devant de
luy Monseigneur le comte de Dunois , son lieu-
tenant général , monté sur ung destrier couvert
de veloux vermeil , vestu d'une jacquète de ve-
loux vermeil fourrée de martres, lequel avoit
1 . Godefroy : al. de fleurs de soucy d'or.
2. Ms. de Rouen. — Godefroy : Devant; al. derrière.
j. Saceauville ou de Factauville.
4. Charles d'Albret. — Pour les autres noms, voy. ci-
dessus p. 133.
1449J Chronique de Charles VIL 167
ceinte à son coslé une fort riche espée , garnie
de pierreries, de diamans, rubis et balais, prisée
quinze mille escus d'or.
Avecques ledit lieutenant estoient pareillement
Monseigneur le conte d'Évreux', séneschal de
Poictou, et Jacques Cœur, argentier du roy,
montez sur bons destriers, vestus et couverts
comme le susdit seigneur lieutenant; comme
aussi Maistre Guillaume Cousinot, institué de
nouveau bailly de Rouen, lequel estoit ce jour
vestu de veloux bleu à grans affiches d'argent
doré , et son cheval enharnaché de mesme.
Alors ledit lieutenant amena devers le roy,
pour luy faire la révérence et prester obéissance,
1 arcevesque de Rouen 2, et les évesques de Li-
sieux î, de Bayeux4, et de Coustances 5, avec les
principaux citoyens de ladite ville et cité de
Rouen.
Incontinent après que lesdits prélats eurent
fait leurs harangues et leur devoir ainsi que te-
nus y estoient, s'en retournèrent dedens la ville,
et laissèrent tous lesdits citoyens, qui estoient
en grant nombre, vestus de bleu, et portans des
chaperons rouges, avec ledit lieutenant, lequel
les présenta au roy. Auquel, après humble révé-
rence par eux faicte, ils présentèrent et baillè-
rent les clefs de leur ville et cité es mains du
roy, comme à leur souverain seigneur, après
aussi plusieurs choses par eux proposées et pro-
1 . Pierre de Brezé.
2. Raoul Roussel.
). Thomas Basin.
4. Zenon de Castigiione.
5. Jean de Castigiione.
i68 Jean Chartier. [Nov. io
férées en beaux et honnestes termes. Et lors le
roy les receut très bénignement, et bailla ces
clefs audit séneschal, qui dès lors fut institué
cappitaine et garde ou gouverneur d'icelle ville.
Adonc le roy et sa compaignie commencèrent
à chevaucher pour entrer en la ville, en l'or-
donnance qu'ils estoient venus sur les champs,
comme il est cy-dessus déclairé.
A la première marche du roy ', vindrent en
procession au devant de luy les prélats en habits
ponthificaux, et tous aultres gens d'église , tant
séculiers que religieux ou réguliers, en chappes,
portans joyaulx et reliques, mesmement les qua-
tre ordres des mendians^, tous chantant le Te
Deum laudamus, pour la resjouyssance du joyeux
advènement du roy leur souverain seigneur.
Lors se misdrent devant le dessusdit chancel-
lier de France, le seigneur de la Fayecte, ma-
reschal de France, Monseigneur de Gaucourt,
premier chambellain du roy. Monseigneur de
Présigny et Jacques Cœur, argentier du roy, qui
tous avoieni leurs chevaulx couverts de veloux
ou de satin, et estoient vestus de jacquètes de
mesme, à croix blanches.
Et devant le roy se mit son lieutenant le conte
de Dunois, et après, l'escuyer d'escuyerie. C'est
chose certaine qu'il n'est pas en mémoire d'homme
qu'oncques le roy eust esté veu avoir pour une
fois ensemble si belle chevalerie, et si richement
habillée, ne plus grant nombre de gens d'armes
et de guerre comme il avoit lors pour l« recou-
vrement de ladite ville de Rouen.
1 . Dès que le roi se mit en marche,
2. Dominicains, Franciscains, Carmes et Augustins.
1449] Chronique de Charles VII. 169
A l'entrée de cette ville fut fait chevalier, par
le susdit séneschal de Poictou, un jeune enfant
âgé de douze à treize ans ou environ, fils du
sire de Précigny.
Et y avoit à la porte du boulevart quatre bour-
gois aes plus notables de ladite ville, qui tenoi^nt
tout prest ung ciel très bel et riche, lequel ils
portèrent sur la teste du roy, de là jusques à l'é-
glise de Nostre-Dame de Rouen.
Au reste, ce boulevart, la porte et l'entrée
estoient tendus de draps à la livrée du roy, avec
ses armes au milieu ; et toutes les rues par oh il
passoit estoient couvertes à ciel et remplies d'une
infinité de peuple de tous estats, crians Noël ,
pour son joyeulx advènement.
Oultre ce, par les carrefours avoit person-
naiges; c'est assçavoir, en une place une fontaine
aux armes de la ville , qui sont VAgnus Dei gec-
tant bruvages • par ses cornes.
Ailleurs avoit ung tigre et ses petits qui se
miroient en mirouers; et au plus près de Nostre-
Dame avoit ung cerf volant ^ bien et somptueu-
sement fait, lequel par mistère s'agenouilla de-
vant le roy quand il passa par là pour aller à icelle
église; ledit cerf avoit une couronne à son col.
Là endroit estoient aux fenestres la femme
du conte de Dunois ? et celle du duc de Som-
brecet, pour voir ledit mystère, avec lesquelles
1 . Manuscrit de Rouen : Breuvage ou boisson , s'entend
ordinairement de cidre , hypocras , ou liqueur autre que le
vin. — Godefroy : Abondamment du vin.
2. Emblème de Charles VI et de Charles VU. — Voy.
notre t. I, p. xi et xliij.
j. Marie d'Harcourt.
lyo Jean Chartier. [Nov. lo
estoient le sire de Talbot et les aultres Angloys
détenus en ostaige , qui estoient moult pensifs et
marris en leur cœur, et comme ceulx à qui toute
la chose ne plaisoit guères.
Le roy estant arrivé devant l'église de Nostre-
Dame, il descendit à pié, où il fut receu à l'en-
trée d'icelle par le susdit arcevesque, suivy de
tous ceux de l'église, bien richement revestus
de chappes. Puis entra dedens l'église, où il fut
et demeura en son oratoire estant en oraison et
prières par certain espace de temps. Et de là
s'en alla en l'ostel dudit arcevesque, où estoit
préparé son logis. Et ainsi se départit ung cha-
cun et s'en ala en son ostel pour cette journée.
Ceulx de la ville, de la grant joye qu'ils res-
sentoient, firent le soir les feux par toute la ville.
Et le lendemain firent processions généralles et
solemnelles, ausquelles se trouva et assista le
susdit arcevesque, et gardèrent la journée de
toutes œuvres terriennes, comme le dimenche.
Pareillement le mercredy et le jeudy ensuivant.
Et estoient les tables mises et dressées parmy
les rues avec profusion de vins et de viandes en
grant abondance préparées dessus, pour tous
les passans et survenans^ à qui en vouloit, le
tout aux despens des habitans d'icelle ville, les-
quels avec ce firent plusieurs grans dons au roy
et à ses officiers, héraultx et poursuivans qui là
estoient.
^ Depuis, le roy estant encore dans l'ostel du-
dit arcevesque, ces gens d'église, bourgois, ma-
nans et habitans le requirent d'estre oys en
certaines requestes qu'ils luy vouloient faire ; ce
qui leur fut accordé. Parquoyils entrèrent dans
1449] Chronique de Charles VII. 171
la salle où le roy estoit assis en sa chaière ri-
chement adornée et parée de draps d'or, ayant
ceulx de son conseil avecques luy. Et là propo-
sèrent plusieurs choses, et entre autres luy re-
monstrèrent, en le suppliant très humblement
qu'il les voulsist avoir et conserver dans sa bonne
grâce, et qu'il ne délaissast et désistast point à
poursuivre ny à faire guerre à ses anciens en-
nemis les Anglois. Car par le moyen des villes
qu'ils occupoient encores dans la Normendie, ils
pouvoient de rechief faire plusieurs grans et
énormes maulx ou pais. Et à ce faire, comme
bons et loyaux subgects luy offrirent de l'ayder
de corps et de chevance. Desquelles proposicion,
f)romesse et octroy le roy fut très content, et
eur fist faire responsepar son chancellier, telle
que, sur tous les poincts par eux proposez, à son
pouvoir il s'y employeroit; laquelle response leur
fut bien agréable. Et ainsi prindrent congié, et
s'en allèrent chacun en son lieu.
Depuis , le roy se tint encor quelque temps
audit lieu de Rouen, pour y mectre police, et y
establir des officiers en son nom, afm de régler
à l'advenir le gouvernement d'icelle ville. Ce-
pendant les Angloys rendirent aussi et remis-
drent en la main et de l'obéissance du roy, comme
promis l'avoient , et en avoient baillé des octaiges
pour ce faire, les chasteaux d'Arcques, Tancar-
ville, l'Ille-bonne, Monstier-Villiers, et Caudebec.
Et combien qu'ils eussent pareillement promis
de rendre aussi la ville de Honnefleu, néant-
moins ne fut point rendue, pour ce que le cap-
pitaine ou gouverneur dudit lieu et les soub-
dayers et gens de guerre qui estoient dedens ne
iji Jean Chartier. [Nov. 23, etc.
vouldrent aucunement obéir en cela aux ordres et
mandemens dudit duc de Sombrecet. Parquoy
le susdit sire de Talbot et les autres ostaiges
demeurèrent encor prisonniers de guerre du roy,
comme il a desja esté dit cy-dessus; et fut com-
mis et ordonné Messire Pierre de Bresay, qui
estoit séneschal de Poictou, pour la grant vail-
lance et sage conduite qui estoit en luy, cappi-
taine et gouverneur d'icelle ville de Rouen.
Le dimanche vingt-troisiesme jour de novem-
bre ensuivant se rendist en l'obéissance du roy
le chastel de Gaillart, qui est une place quasi
imprenable, comme dit est, devant laquelle fut
continué le siège par l'espace de six semaines; et
se rendirent les Anglois qui dedens estoient, jus-
ques au nombre de cent à six vingt personnes,
par telle composicion , qu'ils s'en dévoient aller
eux avec leurs corps et leurs biens saufs à Hon-
nefleu , ou ailleurs en lieu de leur party o\i bon
leur sembleroit.
Chapitre 210.
Comment la ville et chastel de Fougières furent
reprinses par le duc de Bretaigne.
En ce mesme temps , le duc de Bretaigne re-
print la ville et le chastel de Fougères, o\\
il avoit tenu le siège par l'espace de ung ' mois
ou environs. Pendant lequel temps il fist faire
telles approuches, et tellement batre les murailles
à coups de canons et de bombardes, que ladite
I. (Ms. de Rouen.) Godefroy : Deux.
I
1449] Chronique de Charles VII. 17^
ville estoit toute preste d'estre assaille par ung
assault général. Sur quoy voyans les Anglois le
danger où ils estoient , et qu'ils avoient peu de
vivres dedens cette ville (veu qu'ils y estoient
cinq à six cents hommes d'armes, dont estoit
cappitaine le sus-mentionné François de Surienne,
surnommé l'Aragonnois), résolurent, avec leur-
dit cappitaine ou gouverneur, de se rendre à
composicion , qui fut telle qu'ils s'en pourroient
aller tous leurs chevaux et harnois saufs, et cha-
cun portant ung petit fardelet devant luy seu-
lement.
Depuis ce temps, ledit Messire François de
Surienne dit l'Aragonnois changea de party, et
se mist en l'obéissance du roy de France, com-
bien qu'il eust longtemps tenu le party des An-
glois. Et estoit celuy qui avoit prins auparavant
ladite ville de Fougières sur ledit duc de Bre-
taigne et les François. A l'occasion de laquelle
prinse par iceluy de Surienne furent rompues
les trêves susdites d'entre les roys de France et
d'Angleterre , comme il a esté cy-devant rap-
porté.
Ledit duc de Bretaigne avoit lors en sa com-
paignie les seigneurs cy-après nommez, c'est
assçavoir Monseigneur le conte de Richemont ,
connestable de France, Pierre de Bretaigne,
frère dudit duc , le seigneur de Laval , le sei-
gneur de Lohéac , mareschal de France, l'ad-
mirai de France Monseigneur Prégent de Coi-
tivy, le seigneur de Guémené , le viconte de
Rohan , le viconte de la Bélière , le sire de Sainct-
Quintin, le sire de Montauban, mareschal de
Bretaigne, le sire de Rostrenam ou Rostrenen
174 ^EAN Chârtier. [Nov.-Déc. 20
et du Pont-PAbbé ' , le sire de la Hunaudaye,
le sire de Combourc, le sire de Pauchet, et plu-
sieurs autres chevaliers et escuyers, et d'autres
gens de guerre, jusques à environ huict mille
combatans. Lesquels après ladite prinse s'en re-
tournèrent tous en leurs maisons, pour la grant
mortalité qui s'estoit frappée en son ost, ouquel
morut grant nombre de gens; et entre les aul-
très morut le fils du dessus dit viconte de Rohan,
qui fut fort plaint , et ce fut grant dommaige et
perte. Partant s^en retourna pour lors ledit duc
en son pais, après qu'il eust laissé de bonnes
garnisons es places par luy conquestées.
Chapitre 211.
De la prinse faicîe par les Françoys des ville
et chastel de Bellesmes.
En ce mesme temps, environ la fin de no-
vembre, Monseigneur le duc d'Alençon mit
le siège devant la ville et le chastel de Belesme,
à luy appartenant, occupé par les Anglois contre
raison. Et avoitlors en sa compaignie le sire de
Montenay, Messire Raoul-Tesson, le sire de
Xantrailles ou Saintrailles, bailly de Berry, et
plusieurs autres chevaliers et escuyers, jusques
au nombre de trois cent lances, sans les archiers
et sans en ce comprendre plusieurs gens de dé-
fense de ses pais, de la conté du Maine et de
Vandosme , qui estoient estimez jusques à trois
mille combatans. Et après plusieurs escarmoches.
i. Pont Lable. ( Ms. de Rouen. )
1449] Chronique de Charles VIL 17^
et saillies faictes les ungs sur les aultres, les An-
glois, voyans avoir peu de puissance pour résis-
ter contre icelluy duc, commencèrent à requérir
de parlamenter avecques luy. Et tantost après
ils entrèrent en composicion, par laquelle ils
promisdrent de se rendre le jeudy vingtiesme
jour du mois de décembre ensuivant , ou cas que
ledit jour ils ne fussent secourus par des gens de
leur party, et qu'ils ne demourassent les plus
forts en champ de bataille. Parquoy se fortifiè-
rent les dessus dits seigneurs très-vaillamment
en ung champ, pour attendre la puissance des
Anglois, si elle venoit, lesquels estoient en che-
min, cuidans venir assez à temps pour faire lever
I ledit siège. Et s'avancèrent deux mille Anglois
^ ou environ jusques à Torigny, oh ils boutèrent
le feu ; et de là vindrent à Tury, ouquel lieu ils
receurent de certaines nouvelles de la puissance
et ordonnance dudit duc d'Alençon, parquoy
s'en retournèrent en leurs places, et n'ozèrent
I marcher plus avant. Et par ainsi cedit jour de
' jeudy vingtiesme d'iceluy mois de décembre, le
siège estant desja mis et continuant devant Har-
j fleu, les Anglois estans dedens ledit chastel de
' Belesme, jusques au nombre de deux cent corn-
batans, dont estoit cappitaine ung nommé Ma-
I thago ', rendirent cette place audit duc d'Alen-
çon, et s'en allèrent par composicion leurs corps
et leurs biens saufs es lieux de leur party, où
bon leur sembla.
Le duc d'Alençon se monstra en cette beson-
gne très-vaillant' homme, et s'y gouverna fort
I. Matthew Gough.
176 Jean Chartier. [Dec.
honorablement ; car, la susdite journée, il tint la
campagne, luy et le sire de Xantrailles, avec peu
de gens , pour attendre la puissance des Anglois,
jusques à ce que l'heure ordonnée se fust passée ,
comme il a esté remarqué cy-dessus.
Audit an , environ Noël , les Anglois de la gar-
nison de Vire , jusques au nombre de douze cent,
estoient allez courir et chercher leur adventure;
or ils furent rencontrez proche d'une croix, nom-
mée la croix de Vaujoux, par aulcuns des gens de
Monseigneur le connestable, qui estoient en gar-
nison en ung lieu nommé Gauray ; c'est assça-
voir, par Geoffroy deCouvren, Joachim Rouault,
et aultres. Et fut là fort combatu; tellement qu'à
la fm furent iceulx Anglois deffaits, sçavoir par-
tie d'iceux prins , et partie de mors , et peu en
eschapa.
Chapitre 212.
Comment les Françoys misdrent le siège à Harfleu.
Tantost après se partit le roy de Rouen, armé
d'une brigandine, et dessus une jacquète de
drap d'or, accompagné du roy de Cécille et de
plusieurs aultres seigneurs de son sang, en grands
et riches habillemens , par espécial le conte de
Sainct-Pol, lequel avoit ung chanfrain à son che-
val d'armes prisé trente mille escuz. Et chevau-
cha le roy ainsi accompaigné jusques à la ville de
Caudebec. Ouquel lieu fut conclud d'aller mectre
le siège devant Harfleu; pourquoy se prépara
d'aller à Monstiervilliers , qui est à demie lieue
près; et envoya mectre ledit siège par son lieu-
tenant général le conte de Dunois , et aussi par
1449] Chronique de Charles VII. 177
les contes d'Eu , de Clermont , de Nevers et de
Castres, le mareschal de Jalongnes, le seigneur
d'Orval , le séneschal de Poictou , le seigneur de
Bueil , le seigneur de Beauvau , le seigneur de
Culant, le seigneur de Blainville, maistre des
arbalestriers , et plusieurs autres seigneurs, che-
valiers, escuyers et cappitaines, gens d'armes
et de traict, tant de francs-archiers que d'aultres.
Laquelle compaignie estoit estimée se monter en-
viron à six mille combatans , et les francs-ar-
chiers à quatre mille ', sans en ce comprendre
canonniers , marchands , manouvriers , gens de
mestier et mariniers suivant l'ost , et sans aultres
gens de guerre qui gardoient la mer, en vingt-
cinq gros vaisseaulx, et sans ceulx qui tenoient
le siège au chef de Caux en l'abbaye de Gra-
ville 2, estans, tant de gens d'armes que francs-
archiers, jusques au nombre de mille.
Là fut posé ledit siège le lundy huictiesme jour
de décembre, lequel fut moult grevable à mec-
tre, pour ce qu'il n'y avoit nulles maisons, prez,
ne arbres , ne bois ; et si faisoit ung très grant
froid , et de plus grandes gelées et glaces qu'il
n'avoit fait long-temps y avoit , et qu'on pouvoit
à peine souffrir. Et aussi, puis après ung autre
espace de temps, il fit de très grandes pluyes,
qui estoient choses moult contraires à ceux du
siège. Pareillement eurent aussi moult à souffrir
les aulcuns pour la mer qui sourdoit, et venoit
souvent en plusieurs loges, d'autant qu'ils estoient
tous en terre , couverts seulement de pailles et
de genestres.
i. Godefroy. — Ms. de Rouen : Trois mille.
2. Granville.
Jtan Chartitr. \\. n
lyS Jean Chartier. [Déc.-Janv. i
Devant ladite ville furent assorties seize gros-
ses bombardes , lesquelles le roy, qui estoit logé
à Monstier-Villiers , vint luy-mesme faire tirer et
gecter contre la ville. Et avoit devant grans tran-
chées et profondes , pour aller plus seurement; et
s'abandonna et hazarda fort le roy à venir voir
battre les murs d'icelle ville , et fut en personne
èsfossez et mines, armé, la salade en sa teste,
et son pavois en sa main. Et pou voit on aller
par le moyen d'icelles mines jusques près des
murs dudit Harfleu. D'icelles artillerie et mines
estoit gouverneur Maistre Jehan Bureau, tréso-
rier de France , lequel estoit en telles matières
fort subtil et ingénieulx, et en plusieurs autres
choses. Avec luy estoit aussi Jaspar ou Gaspard
Bureau son frère , qui estoit maistre de l'artillerie
du roy.
Doncques Thomas Auringan ou Aconigan,
cappitaine et gouverneur de ladite ville de Har-
fleu , et les autres Anglois estans avecques luy,
jusques au nombre de seize cent personnes pre-
nans gaiges , et aultres quatre cent sans gaiges,
voyans le grant danger qui leur estoit apparent
et tout imminent, considérant aussi la grande
puissance du roy, vingt-quatriesme jour du mois
de décembre , la veille de Noël , commencèrent
à parlementer avec ledit conte de Dunois, lieu-
tenant général du roy, et traictèrent ce jour de
la matière de eulx rendre ; et lendemain, jour de
Noël, fut conclud icelle de rendre et remectre
es mains du roy, moyennant qu'ils s'en dévoient
aller oh bon leur sembleroit , en toute liberté et
seureté, et pouvoient emporter avec eulx tous
leurs biens par eaue ou par terre. Pour ce faire
1449"^°] Chroniqlte de Charles VII. 179
ils eurent Pespace d'un terme préfix , jusques au
premier jour de Tan ensuivant. Et fut scellé
1 appoinctement de six seaux de la part du roy,
c'est assçavoir des seigneurs le séneschal de
Culant, le mareschal de Jallongnes, du sire de
Blainville , de Maistre Jean Bureau et autres. Et
du costé des Anglois furent baillez huit octaiges
gentilshommes, afin d'entretenir et observer le-
dit appoinctement; lesquels furent menez en
garde audit lieu de Monstiervilliers.
Et le premier jour de janvier ensuivant, furent
les huict Anglois octage , comme dit est , ramenez
au lieu de Harfleu , pour fornir à l'appoinctement
mentionné cy-dessus. Et cedit jour, environ
l'heure des vespres, le susdit Thomas Aurigan
Anglois, et cappitained'Harfleu, délivra les clefs
de cette ville et des tours d'icelle au conte de
Danois, Heutenant général du roy, en s'age-
noullant en grande révérance devant luy, et ce
en la présence de tous les autres Anglois, et
mesmement d'ung nommé maistre Sance ', qui
avoit emmené audit lieu cinq cent Anglois tous
nouvel ung peu avant ledit siège.
Après la récepcion desquelles clefs, fut en-
voyé par ledit lieutenant de ses gens dedens les
deux tours du Hable ou Havre , pour en oster la
bannière des Anglois, qui estoit sur l'une d'i-
celles, à champ blanc, une croix rouge parmy.
Et après, par deux héraultx, fut mise sur l'une
d'icelles tours la bannière du roy de France, en
laquelle mettant, il s'esleva un grand cry de
joye , et print grant esjoyssement le peuple de
I. Saince ou Senice.
i8o Jean Chartier. [Janv.-Fév.
la ville. Par ainsi furent garnies ces deux tours
de devers Rouen des gens dudit lieutenant. Ce
jour mesme s'en alla la plus grande partie des
Anglois par bateaulx : et pour ce qu'alors ils ne
peurent tous estre prêts , à cause de la mer qui
se retrahit, iceluy lieutenant, ouye l'humble
requeste et supplication d'iceux, leur permit d'y
demourer encore le vendredy et samedy ensui-
vant, jusques à midy, leur baillant garde, afin
qu'il ne leur fust riens meffait ; et après le départ
d'iceulx, le roy donna la cappitainerie et gou-
vernement dudit Harfleu à son dit lieutenant, le-
quel y commit sous luy Monseigneur de Mouy,
atout cent lances et des archiers, pour la garde
d'icelle ville.
Ce siège fut ainsi conduit par les seigneurs
que dit est. Ce que je, frère Jean Chartier, chan-
tre de Sainct-Denis en France, chroniqueur de
France , certifie avoir veu et esté présent , en-
durant de grandes froidures , et souffrant beau-
coup de vexation, combien que j'estois et soye
sallarié et deffrayé pour les despens tant de moy
que de mes chevaux , par l'ordonnance et volonté
du roy, comme de tout temps estoit et est encore
accoustumé.
Outre l'ordre mis cy-dessus, pour la plus grant
seureté du pais fut aussi ordonné commissaire
et cappitaine dudit Monstiervilliers , et garde
d'aulcunes autres forteresses des environs , Jac-
ques de Clermont, escuyer, auquel fut aussi
ordonné cent lances, et les archiers. Et ainsi
partit le roy de Monstiervilliers, après ses ordon-
nances faites, le cinquième jour de janvier, et
fit passer tost après toute la compaignie, les ungs
1450 n. s.] Chronique de Charles Vil. 181
par Rouen, les aultres par Caudebec, etaulcuns
autres par Tancarville, afin d'aller mectre le
siège devant Honnefleu.
Et se retrahit le roy cependant en une abbaye
de religieux nommée Jumeiges, de l'ordre de S.
Benoist, qui est à cinq lieues au dessoubs de la
ville de Rouen, située sur la rivière de Seine.
Et là il se refraîchit une espace de temps , pen-
dant qu'on faisoit les ordonnances préparatifs
pour aller asseoir ledit siège au devant de Hon-
nefleu.
Chapitre 21 3.
De la belle Agnès '.
En icelle abbaye de Jumièges trouva le roy
une damoiselle nommée la belle Agnez, qui là
estoit venue, comme elle disoit, pour advertir
le roy et luy dire que aulcuns de ses gens si le
Youloient trahir et livrer es mains de ses anciens
ennemis les Anglois. De quoy le roy ne tint guè-
res de conte et ne s'en fit que rire. Et pour ce
que ladite Agnès avoit esté au service de la
reyne par l'espace de cinq ans ou environ, ou-
quel elle avoit eu toutes sortes de plaisances
mondaines et tous les passetemps et joyes du
monde , c'est à sçavoir de porter grands et exces-
sifz atours , tenue jolie de robes , fourrures, col-
1. J'ai publié sur cette femme célèbre : Agnès Sorti,
étude , etc. 1855, in-8" ( épuisé ) , et Nouvelles recherches sur
Agnès Sorel , mémoire lu à l'Académie des sciences morales
et politiques. Paris, Dumoulin, i8j6, in-8". Voy. aussi
Recherches historiques sur Agnès Sorel, dans la Bibliothèque
de l'École des chartes , troisième série, t. 1, p. 297 et suiv.
i82 Jean Chartier. [Fév. ii
liers d^or et de pierreries , et avoir eu tous ses
autres désirs et plaisirs comme estant jeune et
jolie, par quoy ce fut une commune renommée
que le roy la maintenoit et entretenoit en con-
cubinage. Car aujourd'huy le monde est plus en-
clin à penser et dire mal que bien. Pour quoy je,
choniqueur dessus nommé, désirant escryre le
vray, m'en suis bien duement informé, pour la
fiction descouvrir, et sçavoir la vérité et con-
duite du cas. Et j'ay trouvé, tant par le récit de
chevaliers, escuyers, conseillers, physiciens ou
médecins et sururgiens, comme par le rapport
d'autres de divers estats , examinez par serment,
comme à mon office appartient, afin d'oster et
lever l'abbus du peuple, que, pendant lesdits
cinq ans que ladite damoiselle demoura avecques
la royne, ainsi que dit est, oncques le roy ne
laissa de coucher avec ladite royne, dont il eust
quantité de beaulx enfans d'elle.
M€sme que c'étoit souvent contre sa voulenté
que ladite Agnès portoit si grand estât. Mais
pour ce que c'estoit le bon plaisir d'icelle
royne , il temporisoit au mieulx qu'il pouvoit ,
combien qu'il cognoissoit et apercevoit bien que
la chose luy redondoit et tournoit en opprobre.
Et dient en oultre les interroguez sur ceste ma-
tière que, quand le roy alloit voir les dames
et damoiselles, et mesmement en l'absence de la
royne , ou qu'icelle belle Agnès le venoit voir, il
y avoit toujours grande multitude de gens pré-
sens, et que oncques ne la vidrent toucher par le
roy au dessoubz du menton ; mais s'en retour-
noit, après les esbatemens Hcites et honnestes
faits comme à roy appartenoit, chacun en son
1450 n. s.] Chronique de Charles VII. 183
logiz par chacun soir ; pareillement ladite Agnès
au sien; et que l'amour que le roy avoit en son
endroit, comme chacun disoit, estoit pour les
folies de jeunesse, esbatemens, joyeusetez,
avec son langaige honneste et bien poly qui es-
toient en elle, et aussi que entre les belles
c'estoit la plus jeune et la plus belle du monde ;
car pour telle estoit-elle tenue.
Il n'est pas aussi vraysemblable que le roy
fust ou ait esté de tel gouvernement. Car le
temps durant, il a mis justice en nature, qui
estoit périe de longue main. Il a osté toute pil-
ierie estans en son royaume ; a pourveu à la di-
vision de l'église universelle , tellement que paix,
union et bonne concorde par son moyen et
pourchas y ont esté mis et observés. Pourquoy
Dieu l'a voulu rémunérer en la recouvrance de
son pays de Normandie, occupé, détenu et
empesché violemment et contre raison par ses
anciens ennemis les Anglois; et sur iceux il a
autant exploité, en deux ans, comme lesdits
Anglois avoient sur luy pu conquester en l'es-
pace de trente ans.
En oultre dient iceux déposans que ladite
Agnès avoit tousjours esté de vie bien charita-
ble , large et hbérale en aumosnes , tandis qu'iiz
l'ont cogneue , et distribuoit du sien largement
aux povres églises et aux ' mendiens, et que se
aulcune chose en copulation charnelle elle a
commis avesque le roy, dont on ne se peust
appercevoir, si avoit ce esté cautement et en ca-
chette , elle estant lors au service de la royne de
I. Ordres ou religieux.
184 Jean Chartier. [Fév. 11
Sicile, sçavoir auparavant qu'elle fût, vint et pas-
sast ou service de la royne de France, avecques
laquelle elle a esté résidente quelques années.
Bien est vray que ladite Agnès eust une fille,
laquelle ne vesquit guères, et qu'elle disoit estre et
appartenir au roy, et luy donnoit comme au mieux
et plus apparent ; mais le roy s'en est toujours fort
excusé et n'y réclama oncques rien. Aussi y
avoit-il d'autre bien grants seigneuries en même
temps qu'elle avec cette royne de Sicile, par-
quoy elle pouvoit bien l'avoir empruntée et gai-
gnée d'ailleurs.
Ces proclamations de mauvais exemples et
publications de mal ainsi venues à la cognois-
sance de ladite Agnès, qu'on surnommoit Made-
moiselle de Beaulté ', par tristesse , desplaisance
et indignation , comme il est à présumer, avec
autres courroux provenus de diverses ymagina-
cions, elle print le flux au ventre, dont elle fut
fort malade, comme je porte par la déposicion
de Maistre Denis ^...., Augustin, docteur en
théologie , son confesseur. Elle eut ensuite moult
belle contricion et repentance de ses péchez.
Et luy souvint de Marie-Magdeleine, qui fut une
grande pécheresse ou péché de la chair, et in-
vocoit Dieu mouh dévotement et la vierge Marie
en son aide. Puis, comme bonne catholique,
après la réception de ses sacremens, demanda
ses Heures ? pour dire les vers de sainct Ber-
1 . Le roi lui avoit donné le manoir de Beauté sur Marne,
près Vincennes.
2, Le nom patronymique, ou surnom usité dans le monde,
est resté en blanc dans le manuscrit.
j. Livre de prières.
14^0 n. s.] Chronique de Charles V-II. 185
nard ', qu'elle avoit escripts de sa propre main.
Après , elle fit plusieurs vœux , lesquels furent
mis par escript, qui se pouvoient bien monter,
tant pour aumosnes que pour payer ses servi-
teurs, comme soixante mille écus. Et fist ses
exécuteurs noble homme Jacques Cuer, conseil-
ler et argentier ou trésorier du roy, et honora-
bles et saiges personnes Maistre Robert Poic-
tevin, fusicien 2, et Maistre. Etienne Chevalier,
secrétaire et aussi trésorier du roy. De plus,
elle ordonna que le roy seul et pour le tout fust
par dessus les trois susdits.
Depuis, voyant et sçachant ladite Agnès sa
maladie engréger de plus en plus, dit à Monsei-
gneur de Tancarville et à Madame la sénes-
challe de Poictou ?, et à Pun des escuyers du roy,
nommé Gouffier, et à toutes ses damoiselles,
que c'estoit peu de chose, et orde et fétide,
de nostre fragilité. Adonc requist audit Maistre
Denis , son confesseur, qu'il la voulust absoul-
dre de peine et de coulpe , par vertu d'une abso-
lution 4, qui lors estoit à Loches, comme elle di-
soit. Ce que son dit confesseur fist à sa relacion
et sur sa parole. Puis après qu'elle eust fait un
1 . Les vers de saint Bernard sont une prière que l'on ren-
contre souvent dans les livres d'heures du XV* siècle. Conçus
tn latin, comme tous les textes liturgiques, ils se composent
de six ou le plus souvent de sept versets tirés des psaumes.
Ils commencent ainsi : Illumina oculos meos ne unquam ob-
àormiam in morte Les vers de saint Bernard se disoient
au chevet des agonisans.
2. Médecin de la reine. Voy. Bibliothèque de l'École des
chartes , troisième série, t. i, p. 488 et suiv.
j. Madame de Brezé.
4. Indulgence.
i86 * Jean Chartier. [Fév.
fort hault cry, réclamant et invoquant la benoiste
vierge Marie, se sépara l'âme du corps , le lundy
onziesme jour de février, l'an mil quatre cent
quarante-neuf, sur les six heures après midy.
Laquelle fut depuis ouverte et son cueur porté
et mis en terre en ladite abbaye, pourquoy elle
avoit fait en icelle de fort grans dons. Pour ce
qui est du corps , il fut mené et conduit en sé-
pulture à Loches, fort honnorablement, en l'é-
glise collégiale de Nostre-Dame, oi^ elle avoit fait
plusieurs fondacions et donacions. Dieu luy face
mercy à Pâme. Amen!
Chapitre 214.
Comment le conte de Foix print le chastel
de Guischen , près quatre lieues
de Baionne.
En ce mesme temps , le conte de Foix fist
une grosse armée et assemblée de gens de
guerre, et fist mectre le siège par le seigneur
de Lautrec, son frère, et par le bastart de
Foix, devant le chastel de Guissen, qui est une
place très-forte , assise à quatre lieues près de
Bayonne. Et quant les Anglois le sceurent, ils
se misdrent sur les champs jusques au nombre
de trois mille combatans , dont estoit chef le
connétable de Navarre, et avec luy estoient le
maire de Bayonne, Georges Salteriton, ou Sol-
tinton, et plusieurs autres Anglois, lesquels se
boutèrent et chargèrent en vaisseaux sur une
rivière qui passe parmy ledit Bayonne , et vin-
drent descendre près du dit chastel. Laquelle
i4Jon. s.] Chronique de Charles VII. 187
descente venue à la cognoissance de ceulx qui
tenoient ce siège , se partirent le plus secrète-
ment que faire le peurent , et allèrent au-devant
desdits Anglois , et les assailirent si rudement
qu'ils les déconfirent et mirent en fuite jusques
à leurs dits bateaux.
Là furent que morts que prins en icelle chasse
douze cent Anglois. Quand le susdit Salteriton '
vid icelle destrousse , doubta fort que il ne peust
recouvrer lesdits navires, et pour ce passa
parmy le siège à tout quarante 2 lances , et se
sauva très-vaillament pour icelle heure dedens
le boulvert du dit chastel. Puis, considérant que
là-dedens ne pouvoit bonnement estre secouru ,
si en partit de nuit, luy et sa compaignie, cui-
dant retourner audit lieu de Bayonne, Mais le
bastart de Foix, sçachant aulcunement son des-
partement, le poursuivist et attagnit enfin, et
tellement y besoigna que ledit Soliton y fut prins
avec la pluspart de ses gens. Le lendemain , le
susdit chastel se rendit, et tout le pais autour la
mer, entre Bayonne ? ; ouquel pays avoit quinze
ou seize places fortes , qui toutes se rendirent
audit conte de Foix; lequel, après que garni-
sons suffisantes y eurent esté mises, s'en re-
tourna avec ses gens en son pays.
1. Soltinton ou SoUiton.
2. Al. : Soixante.
3. Codefroy. — Ms. de Rouen : Et tout le pais entre la
mer Ayo et Bayonne.
i88 Jean Chartier. [Janv. 17-Fév. 18
Chapitre 2|j.
Comment le conte de Dunois ala mectre le siège
devant la ville de Honnefleu.
Le dix-septiesme jour de janvier audit an
mille quatre cent quarante-neuf, fut mis le
siège devant Honnefleu ou Honfleur, le roy
estant encore dans l'abbaye de Jumeiges sur la
Seine, par Monseigneur le conte de Dunois, son
lieutenant général , et les autres seigneurs des-
sus nommez , lesquels s'y gouvernèrent fort
vainement et chaleureusement, mesmement les
francs-archiers , qui avoient esté logez près des-
dits chastel et ville de Honnefleu , l'espace de
dix ou douze jours, pour tousjours escarmocher
et amuser iceulx Anglois , en attendant que la
seigneurie sus mentionnée y vint. Après que ce
siège y eut esté fermé, se partit le roy dudit lieu
de Jumièges, et s'en alla loger en une abbaye
nommée Gretain , ou Grestain , à deux lieues
près dudit lieu d'Honnefleu. Et tant tost après
ceulx qui estoient à ce siège firent de grans
aproches, tranchées, fossez et mines, et dispo-
sèrent de grosses bombardes, canons et autres
engins volans, avec grande quantité d'autre ar-
tillerie, qui moult esbahit ceux de dedens cette
ville assiégée, dont estoit capitaine un chevalier
nommé maistre Courson, qui avoit en sa com-
paignie de trois à quatre cent Anglois, lesquels
faisoient fort grand devoir d'eulx defïendre , et
de tirer canons et autre traict sur les François;
entre lesquels fut tué un escuyer nommé Re-
1450 n- s.] Chronique de Charles VU. 189
naud Guillaume Bourguignon ', qui lors estoit
bailly de Montargis, dont fut grant dommaige,
car il estoit fort vaillent homme de son corps.
Et après furent tellement pressez lesdits An-
glois que peur et nécessité les contreignit de eulx
rendre, et prandre appoinctement et composi-
cion portant qu'ils rendoient cette place le dix-
huitiesme jour de février ensuivant, ou cas
qu'ils ne fussent secourus, et ne combatissent et
deffissent les François. Et de ce baillèrent oc^
tages ; moyennant aussi qu'ils s'en iroient leurs
corps et biens saufs. Et pour combatre audit
jour firent les François grant diligence de ordon-
ner et clorre le champ où ilz estoient, afin d'y
recevoir les Anglois ; mais ils ne vindrent ny ne
comparurent aucunement, car le duc susmen-
tionné de Sombrecet n'osoit désemparer la vilte
de Caen; aussi n'estoit-il pas assez fort de luy
mesme, sans avoir autre secours nouveau d'An-
gleterre. Par ainsi rendirent ladite ville et le
chastel de Honnefleu au susdit jour qui estoit
prins et arresté, et s'en allèrent où bon leur
sembla , avec tous leurs biens, comme promis
leur avoit esté par ledit traictié.
Chapitre 216.
Comment le roy de France envoya mectre
le siège devant Fresnay,
Tant tost après que ladite ville de Honnefleu
eut esté réduite , se party le roy de ladite
I. Godefroy. — Ms. de Rouen: De Bourguygnan ; alias,
de Bournigan.
190 Jean Chartier. [Mars 22-Avr.
abbaye de Grestain, et s'en alla à Bernay, de là
à Essay, puis à Alençon.
De là envoya aufcuns de sa seigneurie, et
mesmement les francs-archiers, pour mectre le
siège devant Fresnay, duquel lieu estoient cap-
pitaines et gouverneurs deux ou trois Anglois ,
dont Fung estoit nommé Andry ou André Trolof »
et l'autre Jancquin Pasquier^, lesquels avoient
en leur compaignie quatre à cinq cent Anglois
et Normans surnommez François renégats. Les
François s'avancèrent en moult belle ordonnance
et estoient en grant nombre. Parquoy inconti-
nent qu'ils furent arrivez devant icelle place, les
Anglois commencèrent à traictier de leur reddi-
cion. De sorte qu'après plusieurs paroles et con-
férences, fmablement il fut appoincté que en
remettant cette ville de Fresnay es mains et en
l'obéissance du roy, et en baillant, outre ce, dix
mille saluts , on leur délivreroit à pur et à plain
leur cappitaine, nommé Montfort , qui avoit esté
prins au Ponteau-de-Mer, et qu'ils s'en iroient
en suite leurs corps et leurs biens saufs : ce
qu'ainsi fut fait, et se partirent le vingt-deuxiesme
jour de mars, pour eulx en aller à Caen, et là
où bon leur sembleroit, ce qu'ils firent.
1 . Ou Trosbot.
2. Jannequin ou Pasquin Vasgirer.
1450] Chronique de Charles VII. 191
Chapitre 217.
Du siège mis par les Anglais devant la ville
de Vallongnes.
Oudit an', en la saison de karesme, descen-
dirent à Cherebourc trois mille Anglois qui
venoient de nouveau du pays d'Angleterre, dont
estoit chef et conduiseur ung chevalier de grant
renom nommé Messire Thomas Kyriel. Lequel
et ceulx de sa compaignie chevauchèrent tant
qu'ils vindrent loger es faulxbourgs de Vallon-
gnes, oii ils misdrent le siège. Et estoit gouver-
neur et cappitaine d'icelle ville pour le roy un
escuyer de Poictou nommé Abel Rouault, le-
quel la tint et défendit vaillamment et longue-
ment au nom de son frère Joachim Rouault,
sans estre aulcunement secouru. Mais finalement
luy convint rendre cette place au susdit Kyriel ,
après qu'il eut soustenu le siège durant trois
sepmaines. Et en sortit à composicion telle, qu'il
s'en alla luy et ses gens, leurs corps et leurs
biens saufs, chevaulx et autres choses : combien
que les gens du roy s'estoient assemblez, mais
trop tard, pour les venir secourir, et tascher à
faire lever ce siège. Aussi estoient lors les An-
glois des autres garnisons en mesme temps sur
les champs; c'est asçavoir Messire Robert Ver,
qui estoit party de la ville du Caen atout six
cents combatans; Marthago ou Mathieu Go 2, de
I. Pâques 1450 le 5 avril.
a. Matthew Gough.
192 Jean Chârtier. [Avril 12
la ville de Bayeulx , atout huit cents combatans,
et Henry Marbery de la ville de Vire, avec qua-
tre cent; lesquels estoient estimez se monter à
cinq ou six ' mille combatans ou environ, com~
prins ledit Kyriel et sa compaignie, auprès du-
quel ils s'estoient tous rendus pour grossir et
renforcer ses troupes. Ce que voyans les Fran-
çois, ils laissèrent rendre ladite ville, ne pou-
vans pour lors estre assez tost prests pour la
pouvoir secourir assez à temps, veu mesmement
et considéré que l'armée du roy n'estoit pas en-
core toute assemblée, mais estoit dispersée en
diverses parties, pour plus diligemment recou-
vrer et regagner sur les Anglois le pays et le du-
ché de Normandie, qui est du propre domaine
et héritage du royaume de France.
Chapitre 218.
De la journée de Fremigny galgnée par les
François sur les Anglois.
L*an mille quatre cent cinquante, le douziesme
jour d'avril après Pasques^, se deslogèrent
de devant la susdite ville de Vallongnes ledit
Kyriel et ses gens, avec ceux des garnisons sus-
dites de Caen, Bayeux et Vire, mentionnées au
précédent article, et allèrent passer tous ensem-
ble les vez 5 Sainct-Clément , pour tirer vers les
villes de Bayeux et de Caen. Laquelle chose es-
tant venue à la cognoissance des gens du roy,
1 . Godefroy. — Ms. de Rouen : Six à sept mille.
2. Pâques le j avril.
). Gués.
1450 Chronic^e DE Charles vil. 193
qui s'estoient mis sur les champs exprès pour les
cuider trouver et surprendre, poursuivirent
iceulx Anglois, combien qu'ils fussent en petit
nombre, et tant chevauchèrent qu'à la fin il les
actignirent vers iceux guez S. Climent. Et estoit
commis de par le roy à faire cette poursuite et
estre en cette exécution son lieutenant le conte
de Clermont, avec lequel estoient le conte de
Castres, le séneschal de Poictou , les seigneurs
de Montgascon, et de Rays, admirai de France,
le séneschal de Bourbonnois , les seigneurs de
Mauny et de Mouy, Robert Counigam ', Messire
Geoffroy de Couvran, Joachim Rouault, Olivier
de Bron, et plusieurs autres chevaliers et es-
cuyers, jusques au nombre de cinq à six cents
lances et les archiers.
De laquelle compaignie se séparèrent lesdits
Geoffroy de Couvran et Messire Jouachim
Rouault pour aller quérir de tous costez leur
advantage sur iceulx Anglois. Et tant chevau-
chèrent qu'ils trouvèrent leur estrac et leur piste.
Alors, combien qu'ils eussent peu de gens avec-
ques eulx, néantmoins, comme preux et hardis
cavaliers, ils allèrent vaillamment férir sur leur
arrière-garde, en laquelle ils tuèrent et mutilèrent
plusieurs d'iceulx Anglois. Puis se retirèrent
iceux François ung peu d'espace de temps, et
mandèrent ledit conte de Clermont, qui n'estoit
pas fort loing; lequel, accompaigné comme dit
est, fist grande diligence et grandement son
. devoir de tirer après iceulx Anglois , et les pour-
suivit tant qu'ils les aclignit auprès d'ung village
1. Cunningham, Écossois.
Jean Chartier. 11. 13
194 Jean Chartier. [Avril i^
nommé Fourmigny', situé entre Carentan et
Bayeux. Et quand iceulx Anglois virent et apper-
çurent les François ainsi venir à eux , ils se mis-
drent en bataille, et mandèrent diligemment qué-
rir un cappitaine de leur party nommé Mathago,
cuidans faire merveille, lequel s'estoit séparé
d'avecques eulx cette mesme journée seulement
au matin, quinzième jour d'avril, pour s'en aller
à Bayeulx, lequel, sur ce mandement, retourna
aussi-tost à l'aide de ses compaignons. Là furent
les Anglois et les François l'ung devant l'autre
bien l'espace de troys heures , tousjours s'occu-
pans en escarmouches ; pendant quoy faisoient
iceulx Anglois, par le moyen de leurs dagues et
espées, de grands trous et fossez en terre devant
eulx , afin que ceulx qui les assaulldroient pussent
tomber dedens avec leurs chevaux.
Lesdits Anglois s'estoient fort mis à leur ad~
vantage; car ils avoient laissé derrière leurs dos
grant quantité de jardinages plains de pommiers,
périers ~, et autres arbres, afin qu'on ne les pust
surprandre par derrière , et avoient aussi envi-
ron un traict d'arc derrière eux une petite ri-
vière, et entre deux encore d'autres jardinages
plains d'arbres ; le tout afin qu'on ne les pût atta-
quer à dos. Et pour ce que le susdit conte de
Clermont, institué , comme dit est, lieutenant du
roy en cette affaire et poursuite d'iceulx Anglois,
avoit peu de gens avecques luy au regard de ses
adversaires, envoya hastivement à Sainct-LÔ de-
\. AL : Fromigny ou Formigny, en Basse-Normandie
(Godefroy. )
2. Poiriers.
1450] Chronique de Charles VII. 19J
vers le conte de Richemont , connestable de
France, afin qu'il vînt à son secours, luy man-
dant qu'autrement luy et ses gens estoient bien
taillez et en péril d'avoir fort à faire, attendu
que iceulx Anglois excédoient lors en grand
nombre de gens de guerre les François. Et tant
tost ce venu à la cognoissance dudit connes-
table , se party bien hastivement ledit mercredy
quinziesme jour d'avril , environ sur les trois
heures du matin, et s'advança diligemment pour
courir la besoigne, combien qu'il venoit tout de
tire de Bretaigne : et chevaucha donc, luy et
sa compaignie, jusques en ung lieu nommé de
Tremères '. Lors estoient en sa compaignie Mes-
sire Jacques de Luxembourg, Monseigneur le
conte de Laval, le sire de Lohéac, mareschal de
France, le sire d'Orval, le mareschal de Bre-
taigne , le sire de Saincte-Sévère et de Boussac,
avec plusieurs autres seigneurs, chevaliers et
escuyers , jusques au nombre de deux cent à
douze vingts lances et huit cent archiers.
Après , il partit de ce lieu de Tremères , ou
Tomières , où il avoit couché le soir précédent,
et chevaucha très-diligemment, combien que les
Anglois avoient desja passé les susdits guez, tant
qu'il vint jusques à ung molin à vent, au dessus
de Fremigny ou Formigny. Et là, à la veue
d'iceulx Anglois , il fit mectre tous ses gens en
bataille. Or estoient descendus à pied des gens
dudit conte de Clermont, devant la venue dudit
connestable, mille cinq cent archiers, lesquels
avoient esté reboutez bien asprement par les
I . Trevières , Trumières ou Tomières.
196 Jean Chartier. [Avril 15
Anglois, qui en suite avoient gaigné quelques
coulevrines sur les François.
Adonc le connestable fit marcher Gilles de
Sainct-Simon , Messire Jean et Philippe de Ma-
lestreit frères , Messire Anceau Gaudin , et le
bastard de la Trimouille , vaillant chevalier en
armes , avec ses archiers , droit à ung pont qui
là est. Incontinent que lesdits Anglois qui là
estoient apperceurent la venue d'iceluy connes-
table , Mathago et maistre Robert Ver, avec bien
mille Anglois en leur compaignie, s'enfouyrent
à Caen et à Bayeux. Ce que voyant le susdit
Kyriel, il se retira avec le corps de sa bataille
pour gaigner un ruissel , et le village qui là estoit.
Et au bout d'iceluy pont , descendit à pied une
partie des archiers du connestable , qui comba-
tirent à l'aisle d'embas la bataille des Anglois,
oîi il y eut plusieurs de tuez et de prins, et furent
là deffaits et batus iceux Anglois.
Et adonc passa le connestable , avec le de-
mourant de ses gens, ledit ruisseau, et se joignit
ensuite avecques le susdit conte de Clermont,
après que la susdite aisle d'embas des Anglois
feut desconfite. Puis incontinent le grant sénes-
chal de Normandie • vint demander congié audit
connestable de faire descendre son enseigne vers
l'aisle d'amont ou d'en haut ; ce que le connes-
table luy accorda. Lors cet octroy et congié
estant donné audit séneschal , luy et sa compai-
gnie chargèrent furieusement contre les Anglois,
et tellement s'y comportèrent , que les Anglois
estans en cette aisle furent tous tuez et descon-
1. Pierre de Brezé.
1450] Chronique de Charles VII. 197
fits. Tost après marchèrent la compaignie du
connestable et ses gens , en belle ordonnance,
tant qu'ils furent près du susdit villaige, où ils
passèrent icelle petite rivière sur le grant che-
min. Pourquoy entrèrent lesdits Anglois en grand
double et crainte, tant qu'ilz laissèrent et aban-
donnèrent le champ, et se reculèrent vers ladite
rivière , sur le grand chemin , où ils furent de-
rechef assallis de toutes les compaignies des
François.
Là il fut vaillamment combatu d'une part et
d'autre. Mais combien que lesdits François ne
fussent en tout, par le rapport des héraulix, que
trois mille combattans , et les Anglois de six à
sept ' mille combatans, néantmoins, parla grâce
et miséricorde du souverain Dieu des armées,
furent iceux Anglois enfin totalement desconfits.
Desquels, par le rapport des héraultx, des près-
très et des bonnes gens qui là estoient , furent
tuez sur le champ et enterrez en la place, en
quatorze fosses , trois ^ mille sept cent soixante
et quatorze. Et y furent prins prisonniers Messire
Thomas Kyriel, Henry Norbery, Thomas Druic
ou Driuc, Messire Thomas Kirkeby, Christofle
Aubercon ou Auberchon , Jean Arpel , Hélix
Alengour, Janequin Basceler J, Godebert Cail-
leville 4, et plusieurs autres cappilaines et gen*
tils-hommes anglois portans cottes d^armes.
En conformant au langaige vulgaire disant
I. (Godefroy). Ms. de Rouen : cinq à six mille.
a. (Godefroy). Ms. de Rouen : quatre mille sept cent
soixante-quatorze.
]. Basquier ou Pasquier.
4. Ou Gobert Caneville.
ipS Jean Chartier. [Avril 15
mieulx valoir une bonne fuyte que une mauvaise ac-
tente y s'enfuyrent et habandonnèrent leurs corn-
paignons tous des premiers, ayans le cœur failly;
c'est \ sçavoir le susdit Mathieugo, Robert Ver,
Henry Lours ou Loys , Maistre Meillan ou Mer-
lain , et ung autre cappitaine, réputé d'ailleurs
vaillant, qui avoit charge de trente lances, et
cinq cent archiers.
Et furent bien estimez les prisonniers anglois
prins en ladite journée de douze à quatorze cents.
Et s'en alla ledit Mathego à Bayeux , et ledit Mes-
sire Robert à Caen.
Et ainsi, par la vertu divine, furent les Anglois
desconfits. En laquelle journée se portèrent très
vaillamment et très chaleureusement, sans aul-
truy blasmer. Monseigneur de Montgascon et
Monseigneur de Saincte-Sévère, comme aussi fit
Messire Pierre de Bresay, séneschal de Poictou,
lequel entre tous les autres y fit moult vaillement.
Car lesdits Anglois si chargèrent très fort et si
asprement sur ses gens et sur ceux du bailly
d'Evreux , que gouvernoit et conduisoit Monsei-
gneur de Maulny, et tellement qu'ils gaignèrent,
du cousté où ils estoient , deux coulevrines sur
eulx. Mais ledit Pierre de Bresay et ses gens
descendirent à pied , puis chargèrent sur eulx si
rudement , qu'ils les recongnèrent et reboutèrent
par l'ung des bouts de leur bataille de la longueur
de quatre lances de distance ou environ. Et à
cette attaque seule il y eut deux cent Anglois
mors ou environ. En quoy faisant, il recouvra
lesdites coulevrines.
Et là furent faits chevaliers le conte de Cas-
tres, filz du conte de la Marche, Godefroy ou
J45o] Chronique de Charles VII. 199
Geofroy de Boulongne, fils du conte de Bou-
longne et l'Auvergne, le sire de Vauvert, fils du
conte de Vilars, le sire de Saincte-Sévère, le sire
de Charenton ou Chalencon, et aultres.
A la susdite journée, du party des François
ne mourut au plus que huict personnes seule-
ment '. Après cela partit l'ost des François, qui
s'en allèrent tous ensemble mectre le siège de-
vant la ville de Vire. Après lequel départe-
ment se meut altercacion et différent entre aul-
cuns des gens de guerre, disans les uns que la
louenge d'icelle journée devoit estre attribuée
audit connestable, comme lieutenant du roy
par tout le royaume de France; les autres sous-
tenans au contraire que l'honneur en devoit estre
attribué au susdit conte de Clermont , comme
commis et ordonné lieutenant espécial pour faire
cette action et poursuite, alléguans qu'en tel
faict l'espiciaulté derrougoit à la généralité. Et
combien que ledit connestable en cette qualité
soit lors réputé lieutenant général du roy par tout
le royaume de France, néantmoins, veu ce que
<3it est cy-dessus, le conte de Clermont debvoit, de
plein droict, emporter l'onneur de cette journée.
Ce disputé et argué pour les deux parties par plu-
sieurs seigneurs ; mesmement du consentement
du roy, fut rapporté à moy chroniqueur que
ledit conte de Clermont devoit emporter la gloire
I. Huit personnes seulement. Sic dans tous les exem-
plaires, tant manuscrits qu'imprimés. Le Hérault Berry
porte sur le même point ce témoignage : « Lesdits François
s'y gouvernèrent tous honorablement ; car ils n'estoient, par
le rapport des hérauts , que trois mille combatans , desquels
il ne mourut que cinq ou six personnes ; et lesAnglois estoienl
jde six à sept mille. » (Dans Godefroy, p. 450.)
200 Jean Chartier. [Oct. i^
et la louange, combien que par le moyen dudit
connestable l'affaire prospéra de la sorte en bien.
Ainsy finist la journée de Fremigny.
Chapitre 219.
Une procession faicîe à Paris à S, Innocent.
L
'agréable nouvelle de cette victoire de For-
imigny, cy-dessus déclarée, etceste gracieuse
journée, fut aussi tost respandue par tout le
royaume de France. Par espécial, elle vint à la
cognoissance de révérend père en Dieu Maistre
Guillaume Chartier», évesque de Paris, le-quel,
pour remercier Dieu, qui de sa grâce avoit voulu
et permis ladite victoire estre obtenue par le
très chrestien roy de France à l'encontre de ses
anciens ennemis les Anglois, en consonant au
dire du Psalmiste : Domine^ ex ore infanîium et
lactanîium, perfecisîi laudem, etc., ordonna une
procession solemnelle estre faite en l'église de
Nostre-Dame de Paris, en laquelle il n'y avoit
que seulement des enfans allans à l'eschole hors
de la cité , depuis l'aage de sept jusques à dix,
tant masles que femelles, et mesmement les en-
fans des mendians ^ des quatre ordres de Paris,
avec les maistres d'iceux enfans. Cette assem-
blée et congrégation estoit bien estimée se mon-
ter de douze à quatorze mille enfans de l'aage
dessusdit , lesquels partirent tous de Sainct-Inno-
cent, où la compaignie avoit esté faite et assem-
blée, portant chacun ung cierge allumé, ou autre
1. Frère de l'auteur.
2. C'est-à-dire allans aux escholes chez eux. (Godefroy.)
1450(1449)] Chron. DE Charles VII. 201
luminaire en leurs mains ; et avecques eulx es-
toient les chcppelains de ladite église de Sainct-
Innocent, qui portoient ung reliquaire d'ungdes
innocens, appelle lesainct Innocent. Est à noter
que ladite procession duroit depuis icelle église
de Sainct- Innocent jusques à l'église de Nostre-
Dame de Paris, qui estoit fort belle chose à voir,
et grant honneur pour cet évesque.
Après que ladite compaignie fut arrivée en
ceste église de Nostre-Dame de Paris, y fut
chanté une messe solemnelle, laquelle estant dite
et achevée, ces enfans s'en retournèrent deux à
deux comme ils estoient venus, pour reconduire
le susdit reliquaire jusques à l'église de Sainct-
Innocent, d'où ils se départirent, et s'en allèrent
chacun en son eschole comme ils faisoient aupa-
ravant ' .
Chapitre 220.
Comment le siège fut mis devant la ville de Vire.
Tant tost après la desconfiture dessus dite, et
sans aulcune intervalle ny prendre aulcun
repos, alla toute la compaignie des François
mectre le siège devant la ville de Vire, en la-
quelle estoient en garnison trois à quatre cent
! . Jean Chartier, dans ce récit , confond les faits et les
dates. La procession des enfans eut lieu le 1 3 octobre 1449,
avant la prise de Rouen , pour obtenir du ciel la protection
des armes royales. Voy. registre capitulaire de N.-D. de
Paris, LL 2 19, f" 668 ; Histoire de l'Instruction publique, 1849,
in-4, page 378 , et le Journal de Paris , au 1 3 octobre 1449.
Une autre procession du clergé eut lieu le 14 octobre 1450.
En 14JI, elle fut célébrée le 22 août. Dès lors, et par ordre
du roi , elle étoit devenue annuelle et demeura fixée à cette
dernière date, qui avoit marqué, avec le recouvrement de
Cherbourg, la fin de la campagne de Normandie (LL, f° 8 1 4) •
202 Jean Chartier. [Vers mai
combatans Anglois, dontestoit cappitaine Messire
Henry de Norbery ou Morbery sus-mentionné,
lequel estoit ung des prisonniers prins à ladite
journée de Formigny. Mais ce siège n'y fut pas
longuement tenu devant, d'autant que ce cap-
pitaine la fist rendre par composicion telle que
ceulx qui estoient dedens en garnison s'en allè-
rent à Caen, leurs corps et leurs biens saufs. Et
ainsi remirent cette ville en l'obéissance du roy,
pour la garde de laquelle fut commis et ordonné
ung cappitaine pour le roy, avecques certaine
quantité de gens de guerre, tant hommes d'ar-
mes comme archiers.
Et de là se party toute l'armée et se sépara
en deux parties, c'est à sçavoir : Monseigneur le
conte de Clermont et sa compaignie tirèrent vers
Bayeux , et ledit connestable et sa compaignie
s'en allèrent vers le duc de Bretagne, pour aller
mectre le siège devant la ville d'Avranches.
Chapitre 221.
Du siège mis devant la ville d'Avranches par les
FrançoySy où il y east une composicion.
L'armée dudit connestable estant retournée
devers le duc de Bretaigne, après qu'elle
fust ung peu rafreschée, fist faire icelluy duc ses
monstres '. Et après, sans aucun délay, partit
bien muny de canons, etpourveu de bombardes
et de toute aultre artillerie ; puis alla mectre le
siège devant la ville d'Avranches, en laquelle il y
avoit en garnison quatre à cinq cent Anglois, dont
I. Ou revue des troupes.
i4$o] Chronique de Charles VII. 205
estoit cappitaine ung nommé Laniet ouLampet '.
Les gens dudii duc, à asseoir iceluy siège, se
portèrent très vaillenment , y ayant journelle-
ment de grandes escarmoches d'une part et d'au-
tre. Et y fut le duc et son ost par l'espace de
trois semaines, pendant lequel temps se firent
de grandes aproches et grant diligences pour
batre icelle ville d'Avranches avec des engins ,
tellement que neccessité contraignit le susdit
cappitaine et ses gens de rendre icelle place;
d'où pour sortir, quelque composicion que les
Anglois demandassent, néantmoins ne peurent
jamais obtenir que de eux en aller leurs corps
saufs seulement. Et ainsi rendirent cette place
d'importance, et s'en allèrent chacun ung baston
en leur poing, tant le cappitaine que les autres
gens d'armes. Il y fut par après laissé et or-
donné bonne et suffisante garde pour la seureté
d'icelle.
Chapitre 222.
De la reddicion de Tombelaine, forte place.
Après la réduction d'Avranches, ala ledit duc de
Bretaigne et son ost devant la place de Tom-
belaine, qui est une très forte place, et quasi im-
prenable , pourveu et tant qu'on ait souffisance
de vivre dedens : car elle est toute assise et po-
I, John Lampet. On trouvera quelques détails piquans
sur ce capitaine, et sur le rôle que joua sa femme à l'occa-
sion du siège d'Avranches, aux sources ci-après indiquées :
1° Notice des archives de M. le marquis du Hallay-Coëtquen,
i8ji, in-8. p. xix et j ; 2° Relation de la guerre de Nor-
mandie^ par Robert Blondel. Voyez ma Notice sur Robert
Blondel. Caen, 185 1, in-4, p. H-
204 Jean Chartier. [Mai i6
sée en la mer sur un roc , près du mont Sainct-
Michiel. En ladite place il y avoit en garnison
quatre-vingts à cent Anglois , lesquels voyans si
grosse puissance de François devant eulx, se ren-
dirent à composicion telle qu'ils s'en dévoient
aller leurs corps et leurs biens saufs. Ce qu'ils
firent, et se retirèrent à Chèrebourc, après avoir
rendu et remis icelle place en l'obéissance du
roy. En suite de quoy il y fut commis et ordonné
suffisante garde comme à la place appartenoit.
Chapitre 22^,
Du siège mis par les Françoys devant la ville
et cité de Baieulx.
Audit an mille quatre-cent-cinquante , le sei-
ziesme jour du mois de may, le roy fit mec-
tre le siège devant la ville de Baieulx. Et y vint
Monseigneur le conte de Dunois, lieutenant gé-
néral du roy, les contes de Nevers et d'Eu, le
grand-maistre d'ostel du roy ; Messire Philippe
de Culant, mareschal de France; Monseigneur
d'Orval , Monseigneur de Bueil , avec plusieurs
autres cappitaines, chevaliers et escuyers.
Là ledit lieutenant fut logié avec sa compai-
gnie es fauxbourgs de devers Caen. Et es faux-
bourgs de devers Carentan furent logez les contes
de Clermont et de Castres , et ceulx de leur com-
paignie qui , avecques eulx , avoient esté à la
journée de Fromigny ou Formigny, et à la prinse
de Vire.
Et dans les fauxbourgs , du costé des Corde-
liers, eurent leur logement Monseigneur de Mon-
tenay, conduiseur des gens du duc d'Alençon,
1450] Chronique de Charles VII. 20s
Pierre de Louvain et Robert Conigam ou Cogni-
gam , avec grant nombre de francs-archiers. Et
îindrent le siège lesdits seigneurs devant ladite
ville par l'espace de quinze ou seize jours. Pen-
dant lequel temps firent les François de grandes
aproches de foussez et mynes, et tellement la
battirent de canons et de traict, dont estoient
conduiseurs et gouverneurs Jehan Bureau , tré-
sorier de France , et Gaspard Bureau son frère,
maistre de l'artillerie, que presque toute la mu-
raille estoit percée et abatue , tellement qu'il ne
failloit plus que assallir. Et de ce faire furent
requis lesdits lieutenant et autres seigneurs et
cappitaines, par aulcuns dudit ost. Mais iceulx,
considérans la grande effusion du sang humain,
la désolation de la ville et autres maulx grants
et infinis qui s'en eussent peu ensuivre si elle
eust esté prinse d'assault , n'y vouldrent pas con-
sentir. Mais ce nonobstant, sans congié, ne auc-
thorité, ne ordonnance, de la grant ardeur et
convoitise qu'avoient les gens de guerre de gai-
gner sur iceulx Anglois , assallirent ladite ville
par deux fois en ung mesme jour, où il y eut de
moult belles armes faites , tant du costé des as-
sallans comme des deffendeurs. Et desdites deux
parties en y eust plusieurs mors de traict et de
coulovrines; mais enfin il convint les François
eulx retraire, sans autre chose faire pour ce
coup, d'autant que l'assault n'estoit que d'uHg
costé; que se lors ladite ville eust esté assaille
par le consentement et l'ordonnance des sei-
gneurs et cappitaines, sans quelque difficulté
elle eust été emportée d'assault.
Sur cela, ledit Mathago, gouverneur d'icelle
2o6 Jean Chartier. [Mai \6
place, fut fort espouvanté de la valeur qu'il re-
marqua estre es François , qui l'avoient ainsi
attaqué , car il y fut tué de vaillans hommes de
son party. Pour ce il requist à parlementer avec
ledit conte de Dunois et les autres seigneurs
estans en sa compaignie, ce qui luy fut octroyé.
Et après plusieurs paroles tenues entre eulx,
ledit Mathago et ses soudayers tractèrent et com-
posèrent en la manière cy-après déclarée. Et
néanmoins, quelque composicion qu'ils deman-
dassent , ils ne peurent obtenir que de s'en aller
chacun un baston au poing seulement. Et ainsi
s'en alèrent et saillirent d'icelle ville par la porte
du chastel , là où tous ces Anglois furent nom-
brez jusques à neuf cent, réputez d'estre les
plus vaillans de leur party, pour s'en aller à
Cherbourg. Mais combien que la composicion
fust telle que dit est, néantmoins lesdits sei-
gneurs françois, par courtoisie et pour l'honneur
de gentillesse, leur laissèrent partie de leurs che-
vaulx pour porter les damoiselles et gentils-fem-
mes d'iceux Anglois, qui s'en alloient avec leurs
mariz ; leur faisant, outre ce, délivrer des charettes
pour porter aucunes autres femmes des plus no-
tables desdits Anglois , qui s'en alloient aussi
avec leurs maris, lesquels il faisoit piteux veoir :
car ilz partirent d'icelle ville de trois à quatre
cent femmes , sans les enfans , dont il y avoit
grant nombre.
Les unes portoient les petits enfans en bar-
seaulx sur leurs testes , les autres sur leur col,
les aulcunes en avoient de pendus entour d'elles
et autour de leurs corps avec bandeaulx de
toille , et d'autres tenoient et traisnoient les
i4Jo] Chronique de Charles VII. 207
grandelles par les mains, du mieux qu'elles pou-
voient.
Et ainsi demeura icelle ville en, l'obéissance
du roy, pour laquelle gouverner mist provision
et ordonna officiers au nom du roy ledit conte
de Dunois, son lieutenant général. Ce fait, pas-
sèrent luy, le conte de Clermont et leur compai-
gnie, avec tout l'ost, la rivière d'Orne, et dis-
persèrent leurs gens pour vivre et se rafraîchir
sur le pays, en attendant la venue du conte de
Richemont, connestable. De plus, ledit lieute-
nant laissa dans Baieulx canons , coulevrines et
toute aultre artillerie, pour mectre en bref le siège
devant la ville de Caen.
Chapitre 224.
S'ensuit la forme et teneur de l'appoincîement dont
dessus est faicte mencion.
Appoingtement
Fait par Monseigneur le conte de Dunois, lieu-
tenant général du roy de France sur le fait
de la guerre, et les autres seigneurs du sang
royal et gens du grand conseil du roy estans
au siège devant Baieulx, avec Mathago, cappi-
taine des gens d'armes et de traict et estans de-
dens ladite ville , pour et au nom d'eulx et des
gens d'Eglise, nobles , bourgeois et aultres habi-
tans d'icelle, en la manière qui s'ensuit :
i . Premièrement. Que ledit cappitaine, les hom-
mes d'armes , archiers et autres gens de guerre
y estant en garnison bailleront à Monseigneur
2o8 Jean Chartier. [Mai i6
le conte de Dunois, pour et au nom du roy, la
ville et le chastel de Baieulx réaulment ei de
faict , dedens le jour de mardy prochain venant,
à huict heures du matin. Et pour seureté de ce,
bailleront octages bons et suftisans jusques au
nombre de douze ; c'est à sçavoir, six desdits
gens de guerre anglois , et six des bourgeois de
ladite ville.
2. Item. Dedens cedit jour de mardy fmy, se
despartiront et s'en iront ceulx d'icelle ville te-
nans le party du roy d'Angleterre, de ladite ville
et du chastel de Bayeux, à pied, avec ung baston
seulement en leur poing, et ne pourront empor-
ter aulcuns de leurs biens , or ne argent avec
eulx, mais seront tenus de les laisser en cette
ville , et les bailler par inventoire à ceulx qui à
ce faire seront commis de par mondit seigneur
le conte de Dunois, sauf et réservé que de
grâce et courtoisie a esté promis et permis aux
dessus dits gens de guerre de cette garnison de
pouvoir emporter avec eulx de quoy faire leurs
despens sur les champs; c'est à sçavoir, à chacun
homme d'armes jusques à dix escus , et à chacun
des autres d'icelle garnison cinq escus , avec
leur vesture de corps , aultre que habillemens
de guerre; c'est à sçavoir, chacun une robe ou
jacquette, chaperon, chausses, souliers et che-
mise tant seulement , et non autre chose.
3. Item. S'en iront les dessus dits en Angle-
terre, ou es isles, par la ville de Cherbourg, sans
entrer à Caen , garnis de bon sauf-conduit , qui
pour ce faire leur sera baillé. Et ne pourront
demourer en aucunes villes ou places tenues par
aucun de leur party, ne faire guerre durant le
1450] Chronique de Charles VII. 209
temps de leurdit sauf-conduit. Que s'ils sont trou-
vez faisans le contraire, ils seront exceptez et
forclos de tous traitez et de toutes composicions
durant ledit temps.
4. Item. A esté promis au dessus dits Anglois,
de grâce et courtoisie , que tous ceulx qui vou-
dront demourer en icelle ville , de quelque estât,
pais, nacion ou condicion qu'ils soient , le pour-
ront faire dedens le temps et terme de deux
moys; et seront, moyennant ce, receus à ser-
ment d'estre bons et loyaulx dans le service
du roy de France. Auquel cas leur seront resti-
tuez leurs héritages , possessions et biens quel-
conques, et si s'en pourront aller, si bon leur
semble, en la manière dessus dite, comme les
gens de guerre. Et s'employeront mesdits sei-
gneurs devers le roy, de recevoir tous les habi-
tans de ladite ville, qui voudront demourer, en
sa bonne grâce , et de leur en faire avoir lettres.
5. Item. Ne pourront ceux de ladite ville, ne
autres qui demeureront en icelle, avouer à eulx
appartenir, ne tenir aulcuns des biens de ceulx
qui s'en yront, ne les receler, mais seront tenus
de les enseigner et dénoncer, si aulcuns en ont,
à ceulx qui à ce faire seront commis , sur paine
de perdre leurs biens et de payer l'amende.
o. Item. Seront restablis et restituez par ceulx
de ladite garnison tous prisonniers et scellez
qu'ils ont de ceulx de la partie du roy, et de-
meureront quictes envers tous ceulx dudit party
de toute foy, parole donnée, et promesses qu'ils
leur pourroient avoir faites durant la guerre , et
aultrement.
7. Item. Seront restablis et restituez par ceulx
Jean Chartier. II. 14
2 10 Jean Chartier. [Mai 16
de ladite garnison tous les joyaulx et ornemens
d'église qui pourroient par eulx avoir esté prins
es églises de ladite ville et es faux -bourgs
d'icelle.
8. Item. Que toutes dames, damoiselles et
femmes d'estat mariées, auront, de grâce, don
et courtoisie , tous les joyaulx et robes à elles
appartenans.
9. Item. Que toutes les personnes qui sont
bleciées , ou auront aucune enfermeté de corps,
qui sont gens de guerre, pourront demeurer en
ladite ville, pour eulx faire guérir, jusques à
ung mois. Et se ils s'en veullent partir, leur sera
baillé sauf-conduit bon et valable pour eulx en
aller en Angleterre.
Toutes lesquelles choses devant dictes, et
chacune d'icelles , nous , conte de Dunois , lieu-
tenant général du roy, devant nommé , promec-
tons , par la foy et le serment de nostre corps et
sur nostre honneur, tenir, actendre et acomplir
de poinct en poinct, sans fraude, barat, ne
malengin. En tesmoin de ce nous avons signé ces
présentes de nostre main , et fait sceller du sel
à nos armes, le seiziesrne jour de may l'an mil
quatre cent cinquante.
La conclusion de Mathieu-Go, ou Mathago,
cappitaine cy-devant nommé , estoit telle :
Nous , Mathieu Gou , cappitaine devant nom-
mé , tant pour nous comme prenant en main le
faict pour tous les gens de guerre et aultres
estans en ladite ville de Bayeulx, promectons
par la foy et le serment de nostre corps et sur
nostre honneur, tenir, actendre et accomplir de
poinct en poinct le contenu de ce présent traie-
1450] Chronique de Charles VIL 211
tié , et toutes les choses cy devant arrestées ,
sans fraude, barat, ne mal-engin. Et en tes-
moin de ce nous avons signé ces présentes de
nostre main , et fait sceller du sel à nos armes ,
le seiziesme jour de may l'an mille quatre cent
cinquante. Ainsi signé : Mathieu Go.
Et depuis ce traictié ainsi fait , il y eut plu-
sieurs grâces données et faictes par le conte de
Dunois au susdit Matago et ses adhérans; pour-
quoy ledit traitié a esté icy inséré et mis par
escrit en la forme devant dite.
Chapitre 225.
De la prinse de la ville de Brigueber {Briquebec)
et du siège mis par les Francoys
devant Vallongnes.
En ce mesme temps, le connestable de France
et ceulx de sa compaignie, c'est à savoir les
gens de Monseigneur de Laval, le mareschal de
Lohéac , les gens de l'admirai de la mer, et
Monseigneur d'Estouteville, si prindrent la ville
de Brigueber, ou Bricquebec, sur les Anglois,
par composicion telle qu'ils dévoient mectre
cette place es mains du roy, et s'en aller leurs
corps et leurs biens saufs ; ce qui fut fait.
Après la reddicion dudit Bricquebec, s'en alla
ledit connestable mectre le siège devant la ville
de Vallongnes, qui naguères avoit esté reprinse
des Anglois sur les Francoys, comme dessus est
dit. Devant laquelle ne fut guères; car ils se
rendirent bien-tost après , pource que le lieute-
nant du cappitaine d'icelle place , qui en avoit
2 12 Jean Chartier. [Vers juin
la garde de la part du roy d'Angleterre , avoit
prins le party de France. Et pource trouva
moyen et composicion avec ledit connestable
que les soudoiers Anglois estans dedens icelle
ville, jusques au nombre de six vingts, s'en
iroient à Cherbourg leurs corps et biens saufs.
Et ainsi par ce moyen se partirent lesdits An-
glois , et misdrent ladite ville en l'obéissance du
roy de France.
Chapitre 226.
Du siège mis devant Saint-Sauveur-le-Viconte*
A près le départ du duc de Bretaigne et du
-tV connestable , ledit connestable de France se
retira à Bayeulx, où il demoura trois jours, en
actendant les mareschaux de France et de Bre-
taigne, les seigneurs de Fontenil ', de Boussac
et aultres. Et de là envoya Jacques de Luxem-
bourg, son lieutenant, et Odet d'Aidie en sa
compaignie , avec trente lances, devant Sainct-
Sauveur-le-Viconte , qui est une moult belle
place et l'une des plus fortes de Normendie,
afin d'y mectre le siège , où ils demourèrent
trois jours, en attendant la venue des mares-
chaux de France et de Bretaigne, des sei-
gneurs d'Estouteville , de Boussac et autres. De
ladite ville estoit cappitaine le sire de Robessart,
ou Robessac , ung grand baron de Hainault , qui
avoit dedens en garnison deux cent combatans
Anglois.
I. Foncenille ou Foncenilier.
i4Jo] Chronique de Charles Vil. 2\]
Les susdits mareschaux et autres firent gran-
dement leur devoir à ce siège , et firent des apro-
ches et trenchées , durant le travail desquelles
y fut tué d'ung coup de canon ung vaillant es-
cuyer du pais de Berry nommé Jean Blanche-
fort , qui fut moult plaing et regretté.
Tost après les Anglois , eulx voyant estre si
fort pressez , sans ce qu'ils fussent encore gre-
vez de canons ne d'aultres engins, dont nuls ne
furent ammenez devant icelle ville , pource qu'ils
estoient tous chargiez et destinez pour les mener
et conduire contre la ville de Caen (comme dit
est), commencèrent à parlementer, et, comme
gens esbahis et ayans le cœur failly, rendirent
la place par composicion telle qu'ils s'en dé-
voient en aller, leurs corps et biens saufs, à huit
jours de vuidange.
Ainsi par ce moyen fut rendue ladite ville de
Sainct-Sauveur-le-Viconte avec le chastel, et
remise en l'obéissance du roy '. Quoy faict, se
partirent lesdits mareschaux, et chevauchèrent
jusques à deux lieues près de Caen , en ung vil-
lage nommé Cheux , où estoit logié le connesta-
ble et sa compaigne , emmenans avec eulx les
octages que les Anglois leur avoient baillez pour
accomplir l'appoinctement que dit est, pource
qu'ils se partirent, et n'attendirent point les
1. Agnès Sorel étant morte, Antoinette de Maignelais lui
succéda dans les faveurs du roi. Vers le 7-8 juillet 14 jo,
Charles Vil vint de Caen au gîte à Saint-Sauveur. Voyez
ci-après , p. 224 note 1. Par lettres en date du 7 juillet
14J0, Charles VII fit don de la terre de Saint-Sauveur à
André de Villequier, qui, peu après, épousa Antoinette de
Maignelais, (Trésor des Chartes, JJ., 180, f° j8 vo.)
314 "^EAN Chartier. [Juin 5-9
huict jours que les Anglois dévoient avoir à vui-
der et retirer leurs biens de dedens icelle place.
Avec le connestable estoient lors le conte de
Laval, le sire de Lohéac, son frère, mareschal
de France, le sire de Rais et de Coitivy, admi-
rai de France ; le sire de Montauban, mareschal
de Bretaigne ; le séneschal de Poictou », Mes-
sire Jacques de Luxembourg , frère du conte de
Sainct-Pol ; les sires d'Estouteville, de Males-
troit, de Saincte-Sevère, et de Boussac, et plu-
sieurs autres seigneurs, chevaliers et escuyers.
Chapitre 227.
Du siège mis par les Françoys devant la ville
de Caen.
Le cinquiesme jour de juin audit an mille qua-
tre cent cinquante, se desloga le connes-
table et sa compaignie dudit lieu de Cheux , et
s'en alla loger es faulxbourgs de la ville de Caen,
du costé de devers Bayeulx, dedens l'abbaye
de Sainct-Estienne , près de la muraille d'icelle
ville. Ce mesme jour partit de Vernueil Mon-
seigneur le conte de Clermont , avecques lequel
estoient le conte de Castres, le seigneur de
Montgascon , le seigneur de Mouy en Beauvoi-
sin, Robert Coningan , Robert de Floques, dit
Floquet, bailly d'Évreux, Pierre de Louvain,
Messire Geoffroy de Couvran, Messire Charles
de la Fayète , et plusieurs autres seigneurs , che-
valiers et escuyers, qui se vinrent tous loger
I. Pierre de Brezé.
1450] Chronique DE Charles VII. 21$
avec ledit connestable en ce lieu de Sainct-Es-
tienne. Et estoient bien en nombre avec les sus-
dits deux seigneurs douze cent lances , et quatre
à cinq mille ' archiers , guysarmiers et couste-
liers, ou coustilliers, à cheval, avec deux mille
francs-archiers à pié.
Alors Monseigneur le conte de Dunois, lieute-
nant général du roy, se desloga de demie lieue
près de ladite ville de Caen^ et se vint camper
es faulxbourgs de Vausselles du cousté de devers
Paris, ayant en sa compaignie Monseigneur le
grant maistre d'hostel du roy, seigneur de Cu-
lant; Monseigneur d'Orval; Messire Philippes
de Culant, seigneur de Jallongnes, mareschal de
France ; Monseigneur de Montenay, maistre et
grand gouverneur des gens d'armes du duc d'A-
lencon; le seigneur d'Ivry 2, prévost de Paris;
le sire de Beaumont, son frère, et plusieurs au-
tres jusques au nombre de cinq cent lances, et
deux mille cinq cens archiers, guysarmiers et
coustilliers à cheval, avec deux mille francs-ar-
chiers à pié. "
Ainsi fut assiégée ladite ville de Caen de deux
costez. Puis firent faire diligemment ung pont
au dessus d'icelle , afin de pouvoir passer libre-
ment la rivière d'Orne d'ung cousté et d'aultre
par dessus. Sur lequel pont passèrent, le qua-
triesme jour après, les contes de Nevers et d'Eu,
le seigneur de Bueil, le seigneur de Montenay,
Joachim Rouaut ou Rouhault-de-Gamaches, et
avec eulx grant compaignie de gens d'armes et
1, (Godefroy). Ms. de Rouen : quatre mille cinq cents,
2. Robert de Touteville ou d'Estouville, baron d'Ivry.
2i6 Jean Chartier. [Juin
de traict; lesquels s'en allèrent loger es faulx-
bourgs de la susdite ville, du costé de devers la
mer, en une abbaye de dames nommée la Trinité.
Et si-tost que les François furent là arrivez,
fut assally le boulevart de la porte par où on va
à Bayeulx; lequel fut très vaillement deffendu.
Lors il y eut de moult belles armes feites et pra-
tiquéez tant d'ung costé que d'autre. Et néant-
moins à la fm fut prins d'assaultpar les Françoys,
lesquels le laissèrent depuis , pource qu'il estoit
ouvert du costé de Severs la muraille d'icelle
ville. Semblablement il demoura ensuite désam-
paréet habandonné par les Anglois, pource qu'ils
tirent murer leur porte.
En ce temps, pour venir à ce siège, se partyt
leroy de la ville d'Argentain, ayant en sa com-
paignie le roy de Cécille', le duc de Calabre,
son fils, le duc d'Alençon, les contes du Maine,
de Sainct-Pol et de Tancarville, le viconte de
Lomaigne, Ferry Monseigneur de Lourraine;
Jehan Monseigneur son frère ; le baron de Trays-
nel*, chancelier de France; les seigneurs de
Blainville et de Praillyî, les baillis de Berry4
et de Lyon 5 , avec plusieurs autres chevaliers et
escuyers, gens d'armes et de traict, jusques au
nombre de six cent lances et les archiers : et alla
coucher à Sainct-Père-sur-Yve^, le lendemain à
I . René d'Anjou.
a. Guillaume Jouvenel ou Juvenal des Ursins, baron de
ïrainel , etc.
3. Pierre Frotier, baron de Preully, en Tourainc.
4. Poton de Saintrailles.
5. Théodore de Valperga.
6. Al. Sainct-Pierre-sur-Dive.
i4Jo] Chronique de Charles VII. 217
Argences; le troisiesme jour il vint disner aux
faulxbourg de Vaucelles ; puis s'en party incon-
tinent, et passa la rivière par dessus le susdit
pont, et s'en alla logier dedans une abbaye nom-
mée Ardannes ou Ardenne, où il se tint durant
ledit siège, fors une nuit qu'il fut logé en passant
en la dessusdite abbaye de la Trinité, où demou-
rèrentle roy de Cécille, le duc de Calabre, son
fils, et les autres seigneurs qui estoient venus
avec le roy. tout deux cent ' lances, deux mille
archiers à cheval , mille guisarmiers et coustil-
leurs à cheval , et deux mille francs-archiers à
pié, dont la pluspart estoient logez es villages
d'environ.
Et entre le chastel et ladite abbaye Sainct-
Estienne estoient logez les seigneurs de Beauvais
et de Bourbonnois, qui avoient trente lances, et
mille et cinq cents francs-archiers. Tant tost
après la venue et arrivée du roy au camp furent
faites de grans diligences de miner et foussoyer
autour d'icelle ville , et chacun y faisoit endroit
soy grant devoir.
Et commença premièrement le conte de Da-
nois, lieutenant du roy, à faire assallir les boule-
vers de Vausselles, qui estoient sur ladite rivière
d'Orne. Lesquels se tindrent longuement , et y
fut combatu, attaqué et deffendu très-vaillem-
ment d'ung cousté et d'autre. Mais à la fm, après
plusieurs beaulx faiz, furent lesdits boulevarts
prins d'assault par les Françoys, là où furent
mors, prins et navrez plusieurs Anglois : ce ^ui
moult esbay leurs compaignons.
I. (Godefroy). Ms. de Rouen : mille.
2i8 Jean Chartier. [Juin
En chacun desdits logis dudit siège, avoit
mines jusques dedens les fossez de ladite ville de
Caen , et par especial devers le costé dudit con-
nestable : car ses gens d'armes minèrent la tour
et la muraille du costé devers Sainct-Estienne,
tellement que tout chut et trabucha à terre ;
après quoy les François et les Anglois pouvoient
par iceluy lieu s'entrecombatre main à main.
Quand les Anglois se virent ainsi fort pressez, et
environnez de toutes parts, doubtans qu'ils ne
feussent prins d'assault, demandèrent et requis-
drent à avoir traictié. Sur laquelle demande, le
roy, meu de pitié et compassion, qui pas ne de-
mandoit la mort de ses ennemis, mais luy soffi-
soit de ravoir le sien, en mectant Dieu devant
ses yeulx, considérant aussi la grant pitié et le
dommaige que c'eust esté de prendre et des-
truire ainsi une telle ville, mesme aussi de piller
les églises, violer les femmes et dépuceler les
filles ; faisant de plus réflection sur l'effusion du
sang humain, qui eust peu estre faite dedens
icelle ville, se consentit, voulut et octroya qu'on
la prit par composicion.
A la vérité, elle estoit bien prenable d'assault,
veu les ouvertures et le nombre des bresches qui
jà estoient faites es murailles d'icelle; mais quant
au regard du chastel et du donjon , les Angloys
le pouvoient bien encor tenir par longue espace
de temps, s'ils eussent eu le couraige de ce faire,
combien que enfin , veu la grande chevalerie et
la noble compaignie qui devant eulx estoit, il
leur eust fallu rendre. Et pour monstrer à ceulx
qui n'y ont point esté qu'il estoit bien tenable ,
vray est que ledit chastel est ung des plus forts
1450] Chronique DE Charles VII. 219
du pays de Normandie, garny de grans et haultx
boulevers construits d'une moult dure pierre, et
assis sur ung roc, lequel contient d'estendue par
estimacion et comparaison autant que la ville de
Corbeil. Et y a dedens ung très fort donjon, com-
posé d'une fort haulte et large tour quarrée,
soustenue tout autour de quatre grosses tours
massives, massonnées depuis le pied du fousé
jusques en hault, à l'esgal de ce qui approche
le plus de la terre. Lesquelles tours sont moult
haultes ; et est enfermée de fortes et haultes mu-
railles tout autour, selon la qualité desdites
tours, et de grans et profonds fossez, le tout
assis sur un roc.
Dedens ledit chastel se tenoit le duc de Som-
brecet, sa femme et ses enfans. Et en ladite ville
estoient logez Messire Robert Veer ', frère du
conte de Suffort, ou Sufolk; Messire Henry Ra-
defort, Messire Expencier, ou Spencer; Henry
Standy, Guillaume Cournan, ou Couran; Guil-
laume Loquet, Foulques Ecton, ou François
Ethon; Henry Loys et plusieurs autres, lesquels
estoient conduiseurs pour ledit duc de Sombre-
cet de quatre mille Anglois estans dedens icelle
ville , pour sa garde et défense.
Pour entrer doncques en la matière de la com-
posicion, s'assemblèrent et conversèrent plu-
sieurs fois par ensemble les Françoys et An-
gloys, c'est assavoir : pour le roy de France,
ledit conte de Dunois, le séneschal de Poictou ,
Maistre Jehan Bureau , trésorier général d?
I . Voyez sur ce personnage , Notice sur Robert Blondel,
p. 6j , note I, et VAssertio Normani<e , Ms. 6198, f*' yj,
et 76.
220 Jean Chartier. [Juin 25-
France, et aulcuns autres; pour les Anglois, Mes-
sire Richard Hiresson ou Hérisson , bailly de
Caen; Robert Parges, ou Garges, et aulcuns
autres ; et pour ladite ville , Ytasse ou Eustache
Gammet , ou Gaumet , lieutenant d'iceluy baillif,
et Tabbé dudit Sainct-Estienne : lesquefz parla-
mentèrent, et alléguèrent plusieurs choses, en
fortifiant chacun son fait. Enfin , après plusieurs
paroles dictes entre eulx, composèrent le lende-
main de la feste de Sainct-Jean-Baptiste '. Sui-
vant quoy les Anglois promectoient remettre la-
dite ville, le chastel et le donjon es mains et
obéissance du roy dedans le premier jour de
juillet prochain ensuivant, au cas qu'ils ne com-
batroient le roy et sa puissance dedens ledit jour,
parmy ce que ledit duc de Sombrecet, sa femme
€t ses enfans , et tous les aultres Anglois qui
s'en voudroient aller, s'en yroient librement,
eulx , leurs femmes et enfans , et emporteroient
tous leurs biens meubles, et s'en iroient leurs
corps, chevaulx et harnois saufs. Et pour porter
€t ammener leurs dits biens où bon leur sem-
bleroit, on leur bailleroit vaisseaux et charroy
et ce qui leur seroit de nécessité , pour les passer
en Angleterre, et non ailleurs, à leurs despens,
et non aultrement ; pourveu toutesfois qu'iceulx
Anglois délivreroient tous prisonniers , ren-
droient tous scellez , promesses et cédules , et
qu'ils deschargeroient et quitteroient tous ceulx
de ladite ville, tant gens d'église, bourgois,
comme aultres, qui leur dévoient ou pouvoient
devoir aulcune chose , sans que pour ce au des-
I. La Saim-Jean-Baptiste, 24 juin.
Juil. 1, 1450] Chron. de Charles VII. 221
partir prinsent ou peussent prétendre riens du
leur. Et avecque ce, qu'ils laisseroient toute l'ar-
tillerie, grosse et menue, réservé ars, arba-
lestes , coulovrines et autre artillerie de main.
Pour lequel appoinctement, contenant les cho-
ses dessus dites, entretenir et accomplir, baillè-
rent lesdits Anglois pour octages douze Angloys
d'Angleterre, six chevaliers de Normendie, et
quatre bourgois d'icelle ville deCaen. Or, pource
qu'ils ne furent secourus en aulcune manière , le
sudit premier jour de juillet, comme cette corn-
posicionportoit, ce dit jour rendirent la ville, le
chastel et le donjon. Et aporta les clefs aux
champs par le donjon dudit chastel le bailly des-
sus nommé , là où il les mit es mains d'iceluy
connestable de France, en la presen.ce dudit
conte de Dunois, lieutenant général, auquel dès
incontinant les délivra ce connestable, comme
au cappitaine et gouverneur d'icelle ville et chas-
tel pour le roy de France , ainsi que les octages
qui avoient esté baillez à ce sujet. Cela estant
fait, ledit connestable demoura au milieu des
champs , pour faire tirer et avancer les Angloii
droit à Estreham.
Et tant tost après leur département, le conte
de Dunois , accompaigné du mareschal de Jal-
longnes , ayant devant luy deux cents archiers à
pié avec les trompettes, portant les bannières du
roy, et derrière eulx cent hommes d'armes à pié,
entra par ledit donjon dedens icelle ville et
chastel, où il fit mectre lesdites bannières sur les
donjon et portes.
222 Jean Chartier. [Juillet 6
Chapitre 228.
Comment le roy fist son entrée en ladite ville
de Caen à grant noblesse de seigneurs.
Le sixiesme jour de juillet ensuivant , se des-
partyt le roy de l'abbaye de d^Ardanie, ou
Ardaynne , pour entrer en sa dite ville de Caen.
Là estoient en sa compaignie tous les seigneurs
qui s'estoient trouvez à ce siège , excepté son
lieutenant susmentionné, et le seigneur de Jal-
longnes , que jà estoient dedens icelle , lesquels
estoient tous grandement et richement habeillez.
Il vint de cette sorte jusques près de ladite ville,
deux cent archiers marchans devant luy avec
ses héraulx et trompettes, et ayans derrière luy
cent lances.
Là vindrent aussi au-devant de luy hors ladite
ville le conte de Dunois , qui y amena les bour-
gois d'icelle ville en grant nombre , lesquels ,
après qu'ils eurent fait la révérance au roy, luy
présentèrent les clefs, et il les receut très-bé-
nignement.
Après ce vindrent les gens d'église en belle
procession , revestus de chappes , ainsi qu'il est
en tel cas accoustumé de faire. Puis le roy en-
tra en ladite ville. Sur lequel quatre gentilhommes
et chevaliers demourans en icelle portèrent ung
ciel , et estoient toutes les rues par où il passoit
tendues et couvertes à ciel grandement, ès-
quelles avoit grant foison de peuple criant NoeU
Et ainsi chevaucha le roy jusques devant l'église
i45o] Chronique de Charles VII. 22^
de Sainct-Pierre , où il descendit à la porte,
pour y aller faire son oroison et prière. Laquelle
faicte, il remonta à cheval, et s'en alla loger en
la maison d'un bourgois de la ville ; en laquelle
il demoura durant certaine espace de temps,
son lieutenant et son conseil estant avec luy,
pour là mectre officiers , police et bon gouver-
nement en ladite ville.
Et vindrent à cette prinse de Caen devers le
roy Monseigneur de Croï , Messire Jehan de
Croi, son frère, et Monseigneur d'Arcy, lesquels
estoient envoyez de par Monseigneur le duc de
Bourgongne pour traicter du mariage de la fille
du roy » avec Monseigneur Charles ^, fils dudit
duc, et de plusieurs autres grosses et importantes
choses dont ils estoient chargez de par Monsei-
gneur le duc.
Chapitre 229.
Du siège mis par les Françoys devant ta ville
de Falaise.
Le susdit sixiesme jour de juillet fut mis le
siège devant la ville de Fallaize, où se
trouva tout le premier Poton de Xaintrailles ,
bailly de Berry. Et le lundy ensuivant y arriva
Maistre Jehan Bureau , trésorier de France, avec
lequel estoient les francs-archiers , pour con-
duire l'artillerie, de laquelle il estoit gouverneur.
1 . Cette fille ne pouvoit être que Madeleine de France.
2. Charles le Téméraire , veuf de Catherine de France,
sœur aînée de Madeleine et morte en 1446. Cette négocia-
lion à fin de mariage ne fut pas suivie d'effet.
224 ^E^N Chartier. [Juillet
Et tant tost que les Anglois de la place sceurent
leur venue, et qu'ils les apperceurent, ils aller
rent au-devant d'eulx , et les assaillirent en plain
champ très-asprement et rudement.
A cette attaque se gouverna ledit trésorier
très-vaillemment en soy deffendant contre iceulx
Anglois. Et cependant vint ledit seigneur de
Xaintrailles à son secours, et tellement fut def-
fendue ladite artillerie, que lesdits Anglois fu-
rent enfin reboutez et chassez jusques aux por-
tes de leur forteresse ; et en ce acquirent lesdits
bailly et trésorier très grant honneur.
En ce mesme temps partyt le roy de sa ville
de Caen, pour venir se trouver oudit siège, et à
ce sujet alla le soir au giste à Sainct-Saulveur '.
Et le lendemain se loga du costé devers Ar-
gentan, à une lieue près dudit lieu de Falaize,
en une abbaye nommée S. Andrieu : avec luy
estoient le roy de Cécille^, le duc de Calabre,
son fils, les contes du Maine, de Sainct-Pol et
de Tancarville, le vicomte de Lomaigne, et plu-
sieurs autres. Et le duc d'Alençon fut logé à
Saincte-Marguerite, du costé de devers Paris,
à demie lieue près de ladite abbaye. Et en ung
lieu qu'on dit La Guibray ou la Gimbray fut
logé le conte de Dunois , et au plus près de luy
le sire de La Forest, principal gouverneur des
gens du conte du Maine. En une abbaye estoient
logez deux mille francs-archiers du costé de de-
vers le Maine. Au droit de la porte, près du
Chastel, furent logez le sire de Beauvau, Jehan
1 . Voy. ci-dessus , p. 2 1 j , note i
2. René d'Anjou.
1450] Chronique de Charles VII. 225
Monseigneur de Lourraine, et ledit baillif de
Berry '. Et de l'autre costé devers Caen furent
logez les contes de Nevers et d'Eu , le sire de
Culant, grant maistre d'hostel du roy, le sire
d'Orval, le sire de Blainville, le sire de Mon-
tenay et plusieurs autres. Ainsi fut mis le siège
tout autour de ladite ville de Falaize.
Et pource que le roy avoit grande seigneurie
avec luy, et plus qu'il ne luy en falloit pour te-
nir et continuer ce siège, furent les contes de
Richemont, connestable de France, et de Cler-
mont, ordonnez par le roy pour aller mectre
le siège devant Cherbourc, lesquels avoient en
leur compaignie le conte de Laval, le sire de
Lohéac, le sire de Rais et de Coitivy, admirai
de France, le sire de Montgascon, Messire Phi-
lippes de Culant, mareschal de France, le sénes-
cnal de Poictou*, le sire de Mont-Aubaine,
mareschal de Bretaigne, les seigneurs d'Estou-
teville et de Mauny4, le séneschal de Bourbon-
nois 5 , Messire Geoffroy de Couvran, Pierre de
Louvain, Robert de Conigam, James de Tillay,
bailly de Vermandois ; les gens du seigneur ae
Saincte-Sévère, et deux mille francs-archiers.
Tout le surplus des gens d'armes demoura au
susdit siège avec le roy.
Lesquels seigneurs se gouvernèrent et com-
portèrent moult grandement et vaillamment pour
eulx fortifier contre icelle ville de gransfossez
1. Saintrailles,
2. Brezé.
3. Ou Montauban.
4. (Godefroy). Ms. de Rouen : Mouy.
5. Jacques de Chabannes P
Jtan Chartier. M. 15
226 Jean Chartier. [Juil. 10-23
et trenchées, outre qu'ils firent de grands pré-
paratifs pour jetter bombardes et canons, pour
assallir cette ville, dans laquelle estoient en gar-
nison mille cinq cent combatans Anglois, les
mieulx en point qui fussent en toute la duchié
de Normcndie des gens de leur nacion, dont es-
toient conduiseurs et cappitaines soubs le sire de
Talbot deux gentilhommes Anglois, l'ung nom-
mé André Trolof ou Trosbot, et l'autre Thomas
Ethon. Lesquels voyans telle et si haute sei-
gneurie , et si grant multitude de gens d'armes,
archiers et arbalestriers devant eulx, requirent
à parlamenter avec ledit conte de Dunois ; le-
quel par le commandement et ordonnance du
roy, leur bailla seureté pour aucuns d^entre eulx,
afin de venir exposer leur intencion et voulenté,
et ce qu'ils voudroient dire. Adonc ils requirent
d'avoir composicion avec le roy de France, le-
quel, pource qu'il a tousjours désiré espargner le
sang humain , leur accorda.
Us firent donc leur appoinctement avec le
conte de Dunois , le dixiesme jour de juillet l'an
dessusdit, en la manière qui s'ensuit :
C'est assavoir^ qu'ils mectroient en l'obéissance
du roy ladite ville et le chastel de Falaize le
mardy vingt-uniesme jour d'iceluy mois de juillet
ensuivant, ou cas qu'ils ne seroient secourus
dedens ce dit jour, pourveu que le sire de Tal-
bot, qui estoit ou se disoit seigneur de ladite
place, par le don que luy en avoit fait le roy
d'Angleterre, son seigneur, lequel Talbot estoit
prisonnier du roy de France , et gardé dans le
chastel de Dreux, fût délivré, et mis en sa
franche liberté ; moyennant aussi certaines au-
14^0] Chronique de Charles VII. 227
très promesses que ledit Talbot devoit avec cela
faire au roy. De plus furent accordées trêves
entre icelles deux parties , durans depuis ce
dixiesme jour du mesme mois de juillet jusques
au vingt et uniesme jour ensuivant dessusdit. Et
pour entretenir ce que dit est, ils baillèrent
douze octages.
Outre ce , s'en dévoient aussi lesdits Anglois
aller et retirer en Angleterre , leurs corps et leurs
biens saufs , le tout ou cas qu'ils ne fussent point
secourus, comme dit est, dedens le susdit mardy
vingt-uniesme jour de ce mois de juillet. Auquel
jour ne leur estant comparu aulcun secours, ils
s'en allèrent franchement, ainsi que promis leur
avoit esté, et laissèrent cette ville avec le chas-
tel en la main et obéissance du roy. A la garde
de laquelle fut par luy ordonné cappitaine et
gouverneur Poton de Xantrailles, grant escuyer
d'escuyerie du roy et baillif de Berry.
Chapitre 250.
Du siège mis devant la ville de Dampfront.
Le vingt et troisiesme ' jour dudit mois de
juillet , après la composicion et reddicion de
Falaize, se partirent de la compaignie du roy
Messire Charles de Culant , grant maistre d'os-
tel du roy, le sire de Blainville, et le sire Jehan
Bureau, trésorier de France, ayant tousjours le
gouvernement , commandement et la garde de
l'artillerie, avec mille cinq cent francs-archiers et
I. (Godefroy). Ms. de Rouen : le treizième.
228 Jean Chartier. [Août 2
plusieurs autres gens d'armes en leur compai-
gnie , et allèrent mectre le siège devant la ville
et le chastel de Dampfront ou Donfront , en la-
quelle avoit en garnison de sept à huit cent An-
glois. Lesquels, voyans le grant nombre de gens
d'armes venir ainsi devant eulx, et sachans la
grande seigneurie qui estoit avec le roy ; consi-
dérans aussi que ce n'estoit plus rien que d'eulx
dans toute la duchié de Normendie, en ensuivant
encore le dire du sage , que
Bonne doctrine prend en luy
Qui se chasîie par autry^
rendirent cette ville et chastel, qu'ils remisdrent
es mains du roy, le deuxiesme jourd'aoust ensui-
vant oudit an, moyennant la composicion qu'ils
s'en iroient en Angleterre, leurs corps et leurs
biens saufs, ainsi qu'avoient fait plusieurs soûl-
doyers de leur party estans es villes et chas-
teaux cy-dessus escrits. En suite de quoy il y fut
mis ung cappitaine de la part du roy, avec quan-
tité de gens d'armes à ce ordonnez, pour gar-
der et defïendre cette place.
Chapitre 231.
De la mort du duc de Bretaigne.
Oudit an 1450, environ la fm de ce mois de
juillet, mourut de maladie naturelle très
hault et puissant prince Messire Françoys, duc
de Bretaigne, nepveu et homme du roy de
France, qui fut ung grant dommaige pour le
royaume; que pleust à Dieu qu'il eust vesqu plus
i4Jo] Chronique de Charles VIL 229
longuement! Car il estoit ung notable prince,
prudent et vaillant homme de son corps, et en-
core jeune. Et avoit grandement de son dit corps
travaillé à la conqueste de la Normendie , et y
avoit employé ses gens et grandes finances pour
le service du roy, comme cy-devant est déclaré.
Ce dit prince, en son vivant , aimoit le roy de
France naturellement , comme il y est assez ap-
paru; car il a porté guerre à touls ceulx qui
avoient esté et qu'il savoit estre contre sa ma-
jesté royale , mesmement contre l'ung de ses
propres frères nommé Messire Gilles de Bretai-
gne, qu'il n'espargna pas, lequel, au préjudice
du roy de France, et sans quelconque adveu de
luy, avoit receu l'ordre du roy d'Angleterre
qu'on appelle la Jartière , et de plus avoit ac-
cepté l'office de connestable du royaume d'An-
gleterre. Par quoy, tost après que cecy fut venu
à sa cognoissance, le fist prendre et mectre en
aulcuns de ses chasteaulx, où il fut par long
espace de temps bien diligemment gardé. Estoit
souventes fois exhorté et admonesté ledit Mes-
sire Gilles de par iceluy duc son frère, ses pa-
rens, subgecz, et autres bien-vaillansdu royaume
de France, de laisser la querelle et abandonner
le party des Anglois, qu'il soustenoit contre rai-
son, justice, et tout ordre de droit. Et après
qu'il eust esté traicté inutilement par doulces
paroles, on agit avec luy par d'aultres qui es-
toient rigoreuses. Mais oncques, pour chose qu'on
luy sceust ou peust dire, ne se voult jamais re-
traire et départir de son mauvais courage et
dampnable propos.
Parquoy ledit duc de Bretaigne son frère en
2^0 Jean Chartier. [Août
conceut haine mortelle contre luy, telle et si
grande qu'il ordonna qu'on le fist mourir. Et fust
à ce sujet ce duc de Bretaigne par plusieurs et
diverses fois sommé de la part du roy d'Angle-
terre, par ses héraultx, de luy renvoyer ledit
Messire Gilles , son connestable lequel il déte-
noit prisonnier contre ,son gré et sa voulenté ;
duquel prisonnier Artus de Montauban avoit la
garde. Et de faict, pour le refus qu'en fit iceluy
duc de le rendre et renvoyer, les Anglois luy
envoyèrent lectres de defîy, qui rengrégea et
empira son faict plus que paravant. Et en print
et conceut en soy ce duc de Bretaigne ungtel et
si grant desplaisir, que la commune renommée
estoit qu'il fut par l'ordre dudit duc estranglé
une nuict par deux compaignons avec deux
touailles torses. Et ainsi fmist et termina ses
jours ledit Messire Gilles, bien misérablement et
pauvrement, et très-piteusement, qui est ung
exemple considérable pour beaucoup d'autres.
Mais de cette mort si estrange et si pitoyable
d'aultres en ont parlé bien autrement et diver-
sement dans le duchié de Bretaigne : car j'ay
oùy dire depuis qu'il y eut du poil du loup ' en-
vers le susdit de Montauban et ses complices,
qui le gardoient avec luy; savoir, qu'ils le firent
mourir, comme dit est, malicieusement et par
faulx donné à entendre à son frère, espérans
par ce moyen de parvenir à aulcunes choses ;
et l'on asseuroit qu'il estoit très-content et résolu
I. Lorsque le loup se glisse dans un parc de bergerîe,
dans un piège ou ailleurs , il y laisse de son poil et décèle
ainsi son passage. Montauban ètoit intéressé dans ce meurtre.
Voir, sur ce drame intéressant, les historiens de Bretagne.
1450] Chronique de Charles VII. 231
de renoncer à toutes les promesses quMl avoit
faites aux Anglois , et de faire tout ce que le roy
et ledit duc son frère eussent voulu qu'il fist.
Mais on leur donnoit tout le contraire à enten-
dre, comme on en a assez sceu depuis par aul*
cuns de ceulx qui le gardoient et qu'on a peu
prendre, lesquelz l'avoient fait mourir, lesquelz
par après en ont dit et déclaré la vérité , et qui
rigoureusement en ont esté chastiez et exécutez
par justice ; quant aux autres qui en ont peu es-
chaper, ils n'ont oncques ozé retourner ny se
trouver dans ce pays '.
Chapitre 232.
Du siège mis par les Françoys devant Cherbourc.
Le siège estant devant le chastel de Chere-
bourg , lequel y avoit esté mis par le conte
de Richemont, connestable de France, et par
autre grosse puissance des seigneurs, chevaliers
et escuyers francois estans en sa compaignie,
comme il a esté dit et déclaré en la fin du traicté
de la reddicion de Falaize, fut bien conduit et
vaillamment gouverné par les François estans à
ce siège. Et estoient ceulx de dedens fort pres-
sez par le moyen des tranchées, mines et autres
approchementsdes François. En faisant lesquelles
choses, y furent tuez ung chevalier et ung es-
cuyer du pais de Bretaigne , c'est assavoir Mes-
sire Prégent de Coitivy, seigneur de Rays et de
I . Voyez , pour la mort du duc de Bretagne , Notice sur
Robert Blondel, p. 56, note j.
232 Jean Chartier. [Août 22
Coiîivy, admirai de France, lequel y fut tué
d'ung coup de canon ; qui fut ung fort grant
dommage et notable perte pour le roy, car il
estoit ung des vaillans chevaliers et renommez
du royaume de France, fort prudent homme, et
encor de bon âge. L^autre y fut emporté d'ung
coup de coulevrine, et estoit nommé Tugdual
ou Tedual le Carmoisien, dit le Bourgois, es-
cuyer de bien et de réputation , bailly de Troyes,
lequel estoit très vaillant homme d'armes de son
corps, à pié et à cheval , et de grande conduite,
et bien cognoissant la subtilité de la guerre, et
qui bien avoit servy le roy en son temps.
Ladite ville fut fort battue de canons et de
bombardes , le plus subtilement qu'oncques
homme veid , principalement du costéde la mer.
Car il y avoit des bombardes assorties sur la
grève de la mer, nonobstant qu'elle venoit là
deux fois le jour. Et estoient chargées de pierres
et pouldres, combien qu'elles estoient toutes
couvertes d'eaue quand le flot venoit. Néant-
moins, par le moyen de certaines peaux et
graisses dont elles estoient revestues et cou-
vertes, oncques la mer ne porta dommaige à la
pouldre. Mais aussi tost que la mer estoit re-
traicte, les canonniers levoient les manteaux, et
tiroient et gectoient comme auparavant contre
ladite place. De quoy les Anglois estoient fort
esbays; car jamais n'avoient encore eu cognois-
sance de tels mystères.
Toutesfois, il y eust troys bombardes et ung
canon qui crevèrent, en tirant, devant iceluy
chastel , là oîi furent faictes de moult belles ar-
mes, tant sur terre que sur mer, le tout plus au
1450] Chronique de Charles VII. 255
préjudice des Anglois qu'à leur profit. Parquoy
Thomas Gouel, escuyer anglois, cappitaine du-
dit lieu, lequel avoit en sa compaignie dedens
icelle place mil combatans soubs luy, requist
d'entrer en composicion avec le connestable.
Laquelle il obtint et luy fut octroyée, ce qui
fut, après plusieurs paroles dites et intergectées
par les parties , composé et traicté entre eulx ,
sçavoir, que ledit Gouel laisseroit et remectroit
ladite ville et le chastel en l'obéissance du roy
de France, moyennant qu'on luy délivreroit ung
sien fils qui estoit en octage, pour sa part et
portion de l'argent deu au roy et à ceulx de
Rouen pour la composicion qu'avoit faicte le duc
de Sombrecet, luy estant à Rouen. Et au moyen
de ce que son dit fils luy fut rendu franc et
quicte, rendit ladite ville et chastel de Cher-
bourg en la puissance du roy, le vingt deuxiesme
jour dudit mois d'aoust oudit an mille quatre
cent cinquante.
Et s'en allèrent, luy, son dit fils et tous ses
soubdoyers, en Angleterre, leurs corps et biens
saufs. Puis en fut fait cappitaine pour le roy le
sire de Bueil, atout quatre-vingts lances, et les
archiers. Lequel sire de Bueil avoit esté fait et
créé de nouvel admirai de France, par le trespas
du susdit seigneur de Coitivy, qui en son vivant
estoit cappitaine de Granville; dont fut fait cap-
pitaine en sa place, après sa mort, Jehan Monsei-
gneur de Lourraine, atout cinquante lances et les
archiers , le tout bien en poinct et en bel ordre.
Et partant fut toute conquestée la duchié de
Normendie, et toutes les citez, villes et chas-
teaulx d'iceluy pays remis en l'obéissance du
2^4 Jean Chartier. [Août 22
roy, et ce en l'espace seulement d'ung an et six
jours, qui est grant miracle et moult grant mer-
veille. Aussi apparoissoit-il bien que Nostre-Sei-
gneur y estendit sa grâce : car oncques jamais
si grant pais ne fut conquesté en si peu d'espace
de temps, ny à moins de perte de peuple et de
gens de guerre, ne à moins d'occision de peuple
et de gens d'armes, ne à moins de destruction et
de dommaige du pays ; qui est ung grant hon-
neur et louange au roy, aux princes, et aux au-
tres seigneurs cy-devant nommez, et à tous
aultres qui les ont accompaignés au recouvre-
ment de ladite duchié.
Premièrement et par especial en est deu et en
doit-on rendre grâces à Dieu , et luy en donner
toute gloire et louange , pource qu'il a voulu
ainsi estendre sa grâce , et monstrer ses miracles.
Le temps aussi le devoit en partie; car c'es-
toit celuy de l'année du grand pardon général ,
de Romme, qu'on appelle communément l'an du
jubilé ou jubilate.
Ce dit pays de Normendie contient six grosses
journées de long et quatre de large ; et dedens y
a six éveschez et une archevesché , et cent que
villes que chasteaux, sans compter celles qui ont
esté abatues et desmolies par la fortune de la
guerre.
Après ce fait , ordonna le roy six cents lances
et les archiers, lesquels il laissa audit duchié pour
la garde d'iceluy, et envoya les autres gens de
guerre ou pais de Guyenne. Puis se disposa et
partit pour y aller aussi, où en s'acheminant, il
arriva en la cité de Tours au mois de septembre
ensuivant audit an, là où, par délibéracion et
1450] Chronique de Charles VII. 23$
advis de son grand conseil , pour rendre grâces
à Dieu et le remercier d'icelle conqueste, il com-
manda de célébrer processions générales par
toutes les églises de son royaulme, le quator-
ziesme jour d'octobre ensuivant, et de là en
avant par chacun an le ' douziesme jour d'aoust.
Chapitre 233.
Comment les François esto'ient habillés * à la
conqueste de Normendie.
Qui vouldroit faire mencion de tous les vail-
lans hommes, et de leurs prouesses qui ont
esté faites durant le recouvrement de ladite du-
chié de Normendie , ce seroit chose trop longue
à raconter et escrire. Mais néantmoins en faut-il
aucunement parler et en faire quelque mémoire,
pour ceulx qui en temps advenir pourroient lire
ou ouyr la façon et la manière de la recouvrance
miraculeuse d'icelle duchié.
Et premièrement mist le roy de France en
son armée et en sa guerre si bon ordre sur le
faict de ses gens d'armes que c'est belle chose.
Car il a fait mectre tous iceux gens d'armes et
de traict en bons abillemens et seurs; c'est assa-
voir : les hommes d'armes estoient tous armez de
bonnes cuirasses, harnois de jambes, espées,
sallades, dont la plupart desdites sallades estoient
toutes garnies d'argent, et lances que portoient
les pages de chacun d'iceulx hommes d'armes ,
1. (Godefroy). Al. Audit jour.
2. Équipés, organisés, etc.
236 Jean Chartier. [Sept.
montez de trois bons chevaulx, savoir pour luy,
son page et son varlet , lequel varlet estoit armé
de sallade, jacquette, dague ou haubergeon,
brigandine, hache ou guisarme. Et avoit chacun
desdits hommes d'armes pour lance deux archiers
à cheval , armez le plus de brigandines, harnois
de jambes, et sallades, dont la pluspart estoient
aussi garnis d'argent ou à tout le moins avoient
Jacques ou bons haubergeons.
Et estoient iceulx gens de guerre tous payez
par chacun mois , sans qu'ils fussent si osez ny
si hardis de prendre durant icelle guerre et con-
queste de la Normendie aucunes gens d'iceluy
pais prisonniers, ne prendre ou rançonner che-
val ou beste quelle qu'elle fust , posé ores qu'elle
fust en l'obéissance des Anglois et à ceux de
leur party ; ny des vivres, en quelque lieu que ce
fust, sans les payer, fors seulement sur iceux
Anglois et gens tenans leur party qui seroient
trouvez en armes, ou aultrement faisans guerre,
lesquels vivres ils pouvoient en ce seul cas pren-
dre licitement ; et ainsi le leur estoit permis, et
non aultrement.
Ladite guerre durant s'y gouverna grande-
ment, moult vaillemment et très-honorablement
le susdit conte de Dunois, lieutenant général du
roy, comme aussi firent les contes de Clermont ,
de Nevers, de Castres, d'Eu et de Sainct-Pol,
le sire de Culant, grant maistre d'hostel, les sei-
gneurs d'Orval, d'Èstouteville, de Blainville, de
Beauvau, deBueil, de Beauvais, et de Moûy
en Beauvoisin, le mareschal de Jallongnes, le
séneschal de Poictou, Jehan Monseigneur de
Lourraine , Robert de Flocques dit Flocquet ,
1450] CHR0NIQ1.1E DE Charles VII. 237
baillif d'Évreux, Poton de Saintrailles, baillif de
Berry, Piefre de Louvain, Robert Coningam ',
avec plusieurs autres gens d'armes, grands sei-
gneurs, chevaliers et escuyers, qui tous nota-
blement, chacun endroit soy et selon son devoir,
s'y gouvernèrent à grans labeurs, travaux, dan-
giers, mésaises, peines et périls de leurs corps.
Pareillement estoit grosse la provision que le
roy avoit mise en son artillerie pour le faict de
la guerre, et de sa garde, où il avoit le plus
grant nombre de grosses bombardes, gros ca-
nons, veuglaires, serpentines, crapaudins, cou-
leuvrines, et ribauldequins, qu'il n'est pas de
mémoire qu'homme eust jamais veu roy chres-
tien avoir si nombreuse artillerie tout à la fois,
ne si bien garnie de pouldres, manteaux, et de
toutes autres choses pour faire aprouches et
prandre villes et chasteaulx, ne qui eust plus
grant foison de charroy pour les mener , ne me-
neurs plus expérimentez pour les gouverner,
qu'il en avoit : lesquels meneurs estoient payez
et souldayez de jour en jour. Et furent gouver-
neurs et conduiseurs d'icelle artillerie Maistre ^
Jehan Bureau, trésorier de France , et Jaspart ou
Gaspard Bureau, son frère, maistre de ladite
artillerie ; lesquels durant toutes ces guerres en
ont souffert de grandes peines, et se sont trouvez
en beaucoup de périls, car ils y ont beaucoup
fait leurs diligences, et s'y sont bien acquittez
de leur devoir, avec satisfaction de tous.
C'estoit merveilleuse chose à veoir les boule-
1 . Écossois.
2. Al. Sire. (Godefroy.)
2581 Jean Chartier. [Août. -Sept.
vers, aprouchemens, fossez, trenchées et mines
que les dessus dits faisoient faire devant toutes
les villes et chasteaux qui furent assiégez durant
icelle guerre : car de vérité il n'y a eu aucune
place et ville rendue par composicion ou aultre-
ment qui n'eust bien esté prinse d'assault et par
forces d'armes, si on l'eust voulu, à cause de la
grande vaillance et subtilité des gens de guerre
qui là estoient ; mais tousjours quant lesdites
places estoient fort serrées et prestes à estre atta-
quées et emportées d'assault, le roy, de sa bé-
nignité , vouloit tousjours qu'on les prinst à com-
posicion, afin d'obvier et prévenir l'effusion du
sang humain, et la destruccion de son pays
mesme , et du peuple qui estoit enclos et en^
fermé èsdites forteresses.
Chapitre 234.
Cestoient ceulx qui ont travaillé à la conqueste
de Normendie ou partie d'iceulx.
la conqueste de la basse Normendie , dont
estoit chef en son vivant le susdit duc de Bre-
taigne, ce duc s'y peina et travailla tant qu'il
vesquist, comme aussi fit le conte de Richemont,
connestable de France, son oncle; le susdit feu
Prégent, seigneur de Coitivy et de Rais, admirai
de France, que Dieu pardoint ! et plusieurs au-
tres de considération, qui sont morts à cette
conqueste et à ce recouvrement. Et s'y em-
ployèrent encor beaucoup le comte de Laval, le
seigneur de Lohéac , mareschal de France , son
frère; le seigneur de Montauban, mareschal de
A
mÊÊÊimmmÊ^m^ÊÊÊimÊÊSL
1450] Chronique de Charles VII. 259
Bretaigne, Geoffroy de Couvran, Jamet deTillay,
bailly de Vermandois, le seigneur de Bueil,
comme aussi fit ledit Tudual Bourgois, tant qu'il
vesquit, lequel estoit lors bailly de Troyes. De
plus, afm d'entretenir le faict et la charge de
ladite guerre , tant sur le faict de la justice que
des finances, et pour conseiller bien et loyale-
ment le faict et l'entretènement des gens d'ar-
mes pour le recouvrement de la duchié, se gou-
vernèrent et travaillèrent grandement le seigneur
de Traisnel , chancelier de France , le seigneur
de Gaucourt, Messire Théaude de Valepergue,
bailly de Lyon, et sire Jacques Cueur, conseiller
et argentier du roy , lequel inventoit les manières
et trouvoit toutes subtilitez à luy possibles d'a-
voir finances et recouvrer argent de toutes parts^
dont il a fallu sans nombre pour entretenir ies-
dites armées et souldoyer les gens de guerre.
Et aussi firent Messire Jehan du Bar ou de Bar,
seigneur de Baugy, et sire Jehan Hardouin ou
Herdouin, trésorier de France ; ce qui leur fut
grant honneur, et à tous les aultres qui y ont
travaillé , et qui ont contribué en cette par-
tie , chacun en son endroit , pour le bien et le
service du roy.
Chap^itre 255.
Comment le roy de France se résolut d'envoyer ses
gens ou pais de Guyenne pour icelluy conquester.
près que le roy très chrestien Charles VII de
ce nom , au moyen et conduite de la grâce
divine principallement, et puis de sa très noble
A
240 Jean Chartier. [Sepiemb.
et puissant chevalerie , ses conseillers, et autres
soudoyers de divers estats, eut ainsi conquesté
sa duchié de Normendie, qui avoit esté occupée
par les Anglois, ses anciens ennemis , l'espace
de trente ans ou environ, et qu'il eut dompté
tout le pais, et en icelluy mis bon régime et es-
tably bon gouvernement et police nouvelle,
mesmement bonnes gardes et garnisons de gens
de guerre pour la deffense , tant des citez, villes
fermées, comme chasteaux et autres forteresses,
se confiant tousjours en la grâce et miséricorde
de Dieu, le roy et le protecteur des roys, lequel
veut à un chacun garder son droict, comme il
est escrit dans l'Évangile, qui dit qu^on doit ren-
dre à chacun ce qui est sien , délibéra et se dis-
posa de s'acheminer es marches et pais de
Guyenne et du Bourdelois, occupez et détenus
depuis si long-temps qu'il n'estoit presque mé-
moire du contraire, et ce en allant directement
contre justice et raison.
Desquels pais les nobles et le populaire ont
esté tousjours faulx et rebelles à la coronne de
France, au moins depuis deux cent ans en ça,
qui est grant espasse de temps, combien que
ledit pais est et a tousjours esté du domaine du
royaulme de France. Parquoy luy, voulant user
de conseil et faire meurement ses entreprinses,
comme saige, sobtil et vaillant roy, vint en sa
ville de Tours ou moys de septembre, l'an mille
quatre cent cinquante , oii il convoca et fist as-
sembler grande et notable chevalerie, et là fut
délibéré par son conseil, composé d'aulcuns de
son sang, de prélats, et autres ses conseillers et
cappitaines, de envoyer oudit pais de Guyenne^
i4Jo] Chroniql'E de Charles VII. 241
après bonne provision et après que suffisante
garde auroit esté mise auparavant dans le pais
de Normendie.
Pour laquelle province garder fut ordonné
très haut et puissant seigneur Messire Artus de
Bretaigne, conte de Richemont et connestable
de France, comme chef; etavecluy les barons,
seigneurs, chevaliers et escuyers dudit pais de
Normendie, avec six cent lances et les archiers,
payez par chacun mois, et grand nombre de
francs-archiers ordonnez de par le roy. Et à
Messire Pierre de Bresay, grant séneschal de
Normendie, fut baillée la garde de la ville de
Rouen et du pais de Caux.
Par après le roy ordonna et fit résoudre en ce
mesme conseil de entrer oudit pais de Guyenne,
et aller mectre le siège devant la ville de Ber-
gerac, assise en iceluy pais, en la conté de Péri-
gord, sur la rivière de Dourdaine ou Dordon-
gne. Pour ce sujet il fist son lieutenant hault et
puissant seigneur le conte de Penthièvre et de
Pierregort ou Périgort, viconte de Limoges, le-
quel accepta et print toute la charge de ce siège.
Et partirent en sa compaignie Messire Charles
de Culant, seigneur de Jallongnes et mareschal
de France ; Poton de Saintrailles, bailly de Berry
et grant escuyer d'escuyerie du roy; Geoffroy
de Sainct-Belin, Joachim Rouault, Pierre de
Louvain , avec; plusieurs autres seigneurs, che-
valiers, escuyers, et autres gens de guerre, se
montans à cinq ou six cent lances, sans les ar-
chiers. Lesquels misdrent le siège devant fort
hardiment et très-vaillemment , tellement que
par leur puissance , prouesse et bon gouverne-
Jian Charticr. Il, i6
242 Jean Chartier. [Octobre
ment, après l'artillerie venue et conduite par
Maistre Jehan Bureau, trésorier de France, le-
quel estoittrès diligent et actif en faict de guerre,
fut rendue ladite ville de Bergerac en l'obéis-
sance du roy, ou mois d'octobre ensuivant.
Puis s'en retournèrent lesdits seigneurs et les
gens de leur dite corapaignie eulx yverner es
logis et pais à eulx ordonnez. Et ensuite fut
constitué cappitaine et gouverneur dudit Ber-
gerac Messire Philippes de Culant dessusdit,
ayant en sa compaignie cent lances et les ar-
chiers ; et les Anglois qui estoient en icelle ville
s'en allèrent où bon leur sembla, leurs corps,
chevaux et biens saufs, comme par l'appoincte-
ment et composicion avoit esté dit et arresté :
aussi dévoient y demeurer les habitans, s'ils vou-
loient , en faisant au roy le serment en tel cas
accoustumé, et y faire et y exercer leurs labeurs
et mestiers comme auparavant.
Chapitre 236.
Comment les seigneurs de France aVerent mectre
le siège et prendre d'assault Jansac ' .
En ce mesme temps et an, lesdits seigneurs
et leur compaignie s'en allèrent devant ung
chastel nommé Jansac ou Jonsac, espérans y
mectre le siège : ce chastel est assis et situé sur
ladite rivière de Dordongne, lequel fut inconti-
nent prins d'assault; et y eust des assallans sept
ou huict de navrez , et des Anglois trente cinq ^
j, Jonzac.
2. (Godefroy). Ms. de Rouefi : vingt-cinq.
14^0] Chronique de Charles VII. 24J
mors ou environ; le reste y fut prins prisonnier.
Et par ainsi demoura cette place en l'obéissance
du roy. Puis après en ce mesme endroit se di-
visa l'armée, dont il s'en alla partie devant
Montferrand, où ils tinrent le siège par certaine
espace de temps , où il fut fort assally, mais pou
deffendu; carie seigneur de ce lieu, voyant contre
luy si grosse assemblée de gens, eut paour, et se
rendit prisonnier et mist la place es mains des
François. Par ainsi demoura encor ladite place
en l'obéissance du roy, où fut mise bonne gar-
nison pour la garde d'icelle.
Depuis, et incontinent après, sans aulcune
intervalle ny perte de temps, s'en alla cette
armée victorieuse devant une ville nommée
Saincte-Foy, assise sur ladite rivière, laquelle
se rendit pareillement sans contredit : il fut laissé
bonne garnison en icelle place pour le roy.
En après, la mesme armée, en poursuivant
tousjours sa bonne fortune, s'en alla devant une
place nommée Chalais , et devant icelle arrivè-
rent les François le jeudi ' jour du
moys d'octobre , et y fut ledit siège par certaine
espace de temps ; après lequel les Anglois estans
dedens, jusques au nombre de cinquante - lan-
ces , ayans le cœur failly pource qu'ils voyoient
telle compaignie devant eulx , se rendirent par
composicion telle qu'ils s'en iroient leurs corps
et biens saufs , et misdrent la place en la main
du roy; pour laquelle garder fut commis et or-
donné Pierre de Louvain.
1 . Aucun texte, manuscrit ou imprimé, ne donne le quan-
tième.
2. (Godefroy). Ms. de Rouen ; quarante.
244 Jean Chartier. [Oct. i6
Chapitre 237.
De la sentence prononcée contre Maisîre Jehan de
Xancoins, receveur général des finances.
L
e seiziesme jour d'octobre ou environ , oudit
lan mille quatre cent cinquante, fut arresté
prisonnier Maistre Jehan de Xaincoings, rece-
veur général des finances du roy, lequel fut mis
et serré dans le chastel de Tours , pource qu'il
avoit mauvaisement distribué , dissipé et mal em-
ployé les deniers de sa recepte , tellement que
le roy, à son grant besoing , ne pouvoit fmer
d'argent pour payer les soudayers et gens de
guerre estans à son service, ou faict de la guerre
de son pais de Guyenne, mais luy convint trou-
ver aultres moyens merveilleux pour avoir finan-
ces; car aultrement son faict eust esté mal, pour
parvenir à son intencion.
Or il est vray que depuis que ce receveur eut
esté audit chastel en prison et ainsi renfermé, il
fut questionné par aucuns du grant conseil du
joy et autres clercs voyans clair et bien cognois-
sans en matière de finances. Là où il fut trouvé,
par sa propre confession , avoir encouru crime
de lèze-majesté; c'est assavoir, pour les deniers
du roy qu'il avoit desrobez en grandes et exces-
sives sommes, comme pour certaines ratures par
luy faictes en aucunes lettres. Parquoy fut réputé
faussaire, et avoir encouru les peines capitales,
qui luy eust voulu faire bonne justice, et garder
la rigueur de justice; mais le roy, qui tousjours
a esté fort doux et miséricordieux, en conson-
1450J Chronique de Charles VII. 24J
nant au dit de nostre sauveur : nolo mortem pecca-
îoriSy etc., luy fist de criminel civil. Pource, pour
les grands et énormes cas par luy confessez , et
bien considérez, il fut condamné par la bouche
du chancelier de France à tenir prison fermée
certaine espace de temps , avec confiscation de
tous ses biens ; desquels le roy donna un hostel '
qu'il avoit fait faire à Tours à très hault et très
puissant seigneur Monseigneur le conte de Du-
nois et de Longueville. Et outre plus, fut ledit
Xaincoings condamné de payer et restituer au
roy la somme de soixante mille escus d'or, qui
sembloit estre bien peu de chose au regard de ce
qu'il avoit pillé et desrobé, comme sa propre
confession le portoit, et pour faire ses plaisances
mondaines.
Avec luy fut aussi constitué prisonnier ung
nommé Jacques Charrier, clerc de ce mesme re-
ceveur , mais il fut mis en prison séparée ; lequel,
par le commandement de son maistre et comme
complice dudit crime, avoit rayé et regraté plu-
sieurs sommes de deniers , pour icelles convertir
au dommaige et à la perte du roy; et au con-
traire à leur prouffit. Pourquoy il avoit encouru
sentence capitale , si la grâce et miséricorde du
roy ne se fust pareillement estendue sur luy. Et
est cette affaire bien à noter pour donner exemple
aux autres, et pour plusieurs autres causes.
1. (Godefroy). Ms. de Rouen : chasteau. '
246 Jean Chartier. [Oct. ]i-
Chapitre 258.
Du rencontre fait par les Françoys sur les Anglois
entre Bourdeaux et l'ille de Madoc.
Audit an, le dernier jour d'octobre , veille de
la feste de la Toussaint, le seigneur d'Orval,
troisiesme fils du conte d'Albret, et autres, furent
loger eulx et leur compaignie en la cité de Basas,
de laquelle ils partirent pour aller courir le pais
du Bordelois. Et estoient avec luy en ladite com-
paignie Estienne de Tholeresse dit de Vignoles,
Robin Petit-Loup, cappitaine des Escossois, ung
cappitaine nommé l'Espinasse, et plusieurs autres
gens de guerre , jusques au nombre de quatre à
cinq cent combatans , désirans de guerroyer et
surmonter les Anglois, les anciens et plus dan-
gereux ennemis du royaume de France, estans à
Bourdeaux et es environs de cette ville.
A ce subjet, ils se misdrent en chemin pour
aller faire leur course jusques en l'ille de Madoc.
Sur lequel chemin ils repeurent et se rafraîchi-
rent es bois , en ung lieu estant à deux lieues
près de Bourdeaux.
Le lendemain , premier jour de novembre et
feste de la Toussaint, le plus matin qu'ils peurent
monter à cheval, cuidant entrer en ladite isie,
leur vindrent nouvelles que ceux de la cité de
Bourdeaux , tant de gens de guerre comme po-
pulaire , estoient sur les champs au nombre de
huit à neuf mille Anglois , tant de pié comme de
cheval , pour combatre ledit seigneur d'Orval et
Nov. I, 1450] Chron. de Charles VII. 247
sa compaignie. Mais néantmoins lesdits François
ne laissèrent point pour cela leur entreprise ;
ains iceluy d'Orval , meu de franc et hardy cou-
rage , et tenant ferme résolution , mit ses gens en
bonne ordonnance, en actendant bataille d'iceulx
Anglois , combien qu'ils fussent en bien moindre
nombre que les Anglois, accompagnez des habi-
tans dudit Bourdeaux et du pais d'environ ,
desquels estoit conduiseur le maire dudit lieu.
Adonc commencèrent les coureux dudit seigneur
d'Orval à leur aller faire barbe et bon visage,
et ledit seigneur fit tousjours marcher ses gens
en belle bataille , et par belle ordonnance contre
lesdits Anglois. Lesdits coureux prindrent ung
gentilhomme nommé Guillart de la Tour, dudit
Bourdeaux , bon prisonnier ; et tant tost se trou-
vèrent les deux batailles l'une devant l'autre,
de costé d'ung boucage, près de Bourdeaux.
Là il fut si vaillemment combatu par les gens du
roy, qu'il y mourut dix huit cent hommes ou
environ des Anglois et des Bourdelois, tant sur
le champ qu^à la poursuyte de ceulx qui s'en-
fuirent; dont fut le principal mis en fuyte, le
susdit maire de Bourdeaux , lequel estoit à che-
val , et qui abandonna tous ses gens de pié , les-
quels il avoit mis devant pour faire frontière de
leur bataille. Outre, et par dessus les morts,
furent prins et demourèrent prisonniers en cette
action , au profit d'iceulx François , douze cent
hommes, qui fut grant honneur et profit audit
seigneur et à ses adherans ; mesmement veu le
petit nombre de gens qu'ils estoient au regard
de leurs ennemis. Et en dévoient bien regracier
et remercier Dieu , et. ensuite tous les saincts,
248 Jean Chartier. [Nov. ^, 1450
dont il estoil et se célébroit la feste et solenmité
ce jour là.
Audit an, le lendemain du jour des morts,
troisiesme jour de novembre, Pierre, duc de
Bretaigne, vint devers le roy, son souverain
seigneur, pour luy faire hommaige de son duchié
de Bretaigne et aussi de la conté de Montfort ,
et luy fist le serment en tel cas requis et accous-
tumé. Et le luy fit faire Monseigneur le conte de
Dunois et de Longueville , comme grant cham-
bellan de France, lequel print la ceinture, l'espée
et le bouclier de ce duc , comme à luy de droit
appartenant. Après ledit serment fait, le chance-
lier de France luy dit qu'il devoit et estoit homme-
lige du roy ', à cause de sondit duchié. A quoy
fut respondu par le chancelier dudit duc que,
sauf la révérence du roy et de luy, il n'estoit pas
homme-lige à cause d'iceluy duchié. Sur quoy ils
furent en grande altercation par aucune espace
de temps. Finalement le roy le receut à foy aux
u set coustumes ainsi comme ses prédécesseurs
ducs de Bretaigne avoient fait.
Et après, sans intervalle, ce duc fit au roy
ung autre hommage pour son conté de Montfort;
I. (Godefroy). Le texte, dans le Ms. de Rouen porte :
« A quoy le chancelier du duc de Bretaigne respondit qu'il
estoit homme lige à cause de ladite conté, mais non pas à
cause de la duchié. Mais ce non obstant le roy le receut aux
us et coustume que ses prédécesseurs ducs avoient fait. Et
ce fait, fut receu ledit duc à grant chère, seigneurie et che-
vaîierie , en un lieu nommé Monbason, où le roy se tenoit
pour lors, et festié de dames et damoiselles; lequel s'aquicta
grandement envers elles. Et illec furent faictes jouxtes et
auîtres esbatemens l'espace de quinze jours , où estoit pa-
raillement !e conte de Richemont, connestable de France.»
Avril 1451] Chron. de Charles VII. 249
pour lequel il confessa estre son homme et vassal-
lige. Et à ce fut receu à grant chère du roy, et de
toute sa seigneurie et de sa chevalerie. Il sé-
journa cependant en une petite ville et chastel
nommé Monbason, oi^i le roy se tenoit pour lors.
Ouquel lieu ledit duc fut grandement festoyé des
dames et des damoiselles, lequel aussi de son
costé s'acquitta grandement envers elles. Mon-
seigneur de Villequier, escuyer, et mademoiselle
sa femme ', estoient lors en grande authorité en
la cour du roy. Après ce, il y eut de grosses
joustes et aultres esbatemens durant quinze jours
ou environ que ledit duc fut ainsi auprès du roy.
Au reste, ce duc vint bien en point et en belle
compaignie; car estoit avec luy le conte de Ri-
chement, connestable de France, et plusieurs
aultres seigneurs, chevalliers et escuyers, jus-
ques au nombre de quatre à cinq cent chevaulx.
Chapitre 259.
Comment les Françoys alèrent mectre le siège devant
le chastel de M ont- Guy on , en Guyenne.
En l'an ensuivant, mille quatre cent cinquante
.et ung 2, le roy estant en sa cité de Tours,
ordonna le conte de Dunois et de Longueville
son lieutenant général pour aller en sa duchié
de Guyenne, et icelle réduire et remectre en son
obéissance. Et pour ce vint audit lieu de Tours
1. Antoinette de Maignelais. La femme d'un écuyer étoit
àamoisdky et la femme d'un chevalier, dame. Voy. ci-des-
sus , p. 213, note 1.
2. Pâques le 2j avril.
250 Jean Chartier. [Mai 6
au commencement du moys de may, puis manda
le roy plusieurs seigneurs, chevaliers et escuyers,
que chacun se préparast pour aller en sa com-
pagnie à la conqueste de sondit pais et duchié de
Guyenne. Et pour ce départit sondit lieutenant,
avec grant et notable chevallerie et grant com-
paignie de gens de guerre , et alla premier mec-
tre le siège devant ung chastel nommé Mont-
guyon.
Auquel lieu vint au service du roy le conte
d'Engoulesme, frère légitime du duc d'Orléans
et cousin germain du roy; Jehan Bureau, tréso-
rier de France , Pierre de Louvain et plusieurs
autres chevaliers, escuyers et gens de guerre,
jusques au nombre de quatre cent lances, et les
archiers et guysarmiers avec trois mille francs-
archers , qui tinrent ledit siège vaillemment , en
attendant tousjours plus grant nombre de troupes
qui devoit venir. Ledit siège fut là tenu par l'es-
pace de huit jours on environ. Et estoit cappi-
taine dudit chastel, pour les Anglois, .Regnaud
de Sainct-Jehan ', escuyer gascon et serviteur
du captau de Buch , avec certain nombre de
souldoyers et gens d'armes. Lequel, voyant ne
pouvoir résister à la puissance qui devant luy
estoit, fit certain appoinctement avec les sei-
gneurs dessusdits, en la manière qui s'ensuit:
Appoinctement
Fait entre Messeigneurs de Rochechouart .
de La Rochefoucault et Maistre Jehan Bureau,
I. (Godefroy;. Ms. de Rouen : Ernault de Saint-Julien.
i4J«] Chronique de Charles VII. 2ji
conseiller du roy, nostre souverain seigneur, et
trésorier de France, pour et au nom de Mes-
seigneurs les contes d'Angolesme ' et de Dunois,
lieutenant du roy, d'une part, et Arnoul de
Sainct-Jean , escuyer et cappitaine de la place
et du chastel de Montguyon, pour la réduction
d'icelle place, d'autre part.
1 . Premièremenî. Ledit Arnoult baillera cette
place à mesdits seigneurs les contes d'Angou-
lesme et de Dunois , ou à telle personne qu'il
leur plaira ordonner, dedens le jour de mardy,
neuf heures du matin, prochain venant, ou cas
que dedens iceluy jour et icelle heure ceulx du
party dudit Arnoult ne se trouveroient si forts
devant icelle place que par la puissance d'armes
ils peussent faire départir mesdits seigneurs les
contes dessusdits du lieu qu'ils prendront et
tiendront devant icelle place ; et aussi cepen-
dant ne pourra ce cappitaine recevoir ny admettre
aucune personne en icelle place.
2. Item. S'en pourra aller iceluy Arnoult, ou
Arnaud , le susdit jour de mardy à ladite heure
de neuf heures, et aussi ceulx estans dedens
icelle place, avec tous leurs biens et habillemens
de guerre , desquels tout homme se peut aider
en guerre , soit à pié, soit à cheval.
5. Item. Laisseront ceulx estans dedens ladite
place toute l'artillerie quelconque qui y est, ex-
cepté celle dessusdite qu'on porte en guerre à
pied et à cheval, et ne la gasteront ou endom-
mageront en aucune manière , mais la bailleront
par déclaracion et par escrit avant que de partir.
I. Jean d'Orléans, frère du duc Charles.
L
252 Jean Chartier. [Mai 6
4. Item. Demeureront en icelle place tous les
prisonniers et scellez qu'ils peuvent avoir, outre
auoy ils quicteront et deschargeront de toutes
debtes et promesses qu'ils peuvent avoir d'aul-
cuns estans du party et dans le pais du roy,
excepté des debtes qui sont deubes au susdit
Arnoult pour response de prisonniers ; et aussi
quitteront ils tous appactis, et les arrérages
d'iceulx.
j. Item S'il y a aulcuns dans ladite place qui
autresfois aient esté du party du roy, ils y demou-
reront à la voulenté et discrécion de mesdits sei-
gneurs.
6. Item. S'il y a aulcuns dans cette place qui
veuillent y demourer et faire le serment d'estre
bons et loyaulx au roy, ils y seront receus , et
leur demeureront tous leurs biens et héritaiges
quelconques.
7. Item. S'il y en avoit aulcuns d'icelle place
et du pais d'environ qui de présent ne fussent
en icelle et qui y voulussent retourner et faire le
serment comme dessus, ils le pourront faire, et
ils seront receus par le cappitaine dudit lieu ,
en faisant le serment , et auront terme , pour ce
faire, quinze jours entiers, à compter de la date
du jourd'huy.
8. Item. Ledit Arnoult , et ceux d'icelle place
qui s'en voudront aller, auront bon et loyal
sauf-conduit pour aller où bon leur semblera
en leurdit party, avec leurs biens, et auront
voitures ou bestes pour les emporter à leurs
despens jusques à Liborne , en baillant bonne
seureté de les renvoyer au party du roy de
France.
14$ i] Chronique de Charles VII. 255
9. Item. Pour faire et accomplir les choses
dessusdites de la part dudit Arnoult , il baillera
quatre oustages de ceulx estans en ladite place
es mains desdits seigneurs , jusques à ce que cette
place soit rendue.
10. Item. Pendant ledit temps de neuf heures
du matin, chacun pourra besongner de son costé ;
c'est assavoir ceulx tenans ledit siège dedens le
pais qu'ils occupent, et ceux d'icelle place dedens
et devent leur place et les fossez d'icelle, ainsi
que bon leur semblera.
Lesquels appoinctemens et articles les dessus-
nommez, commis de la part de mesdits seigneurs
les contes d'une part, et ledit Arnoul, ou Arnaud,
d'autre , ont juré et promis entretenir de point en
point , sans en rien les enfraindre : tesmoins leurs
seings manuels mis, et leurs seaulx attachez au-
dit appoinctement, le sixiesme jour du mois de
may mille quatre cent cinquante et ung.
Or pource que ledit Arnoul, ou Arnaud, n'eust
aulcun secours des gens de son party, le mardy
dessusdit, en accomplissant sa promesse, rendit
cette place de Montguyon , et la remist en la main
du roy, l'an et le jour dessusdits; après quoy il
y fut estably une quantité de gens d'armes et
d'archiers, pour garder et deffendre la place.
2J4
Jean Chartier. [Mai 1 5-20
Chapitre 240.
Comment les dessusdiîs seigneurs , après la redduc-
îion dudit Montgayon , allèrent mecîre le
siège devant la ville de Blaie.
Audit an mille quatre cent cinquante et ung,
le quinziesme ' jour dudit moys de may,
après la redduction de ce lieu de Montguyon,
ledit conte de Dunois , lieutenant du roy, et les
autres seigneurs dessusdits , allèrent mectre le
siège devant l'une des portes de la ville de Blaye.
Là se joignit avecluy Maistre Pierre de Beauvau,
seigneur de la Bessière , lieutenant du conte du
Maine et gouverneur de ses gens d'armes, et
Geoffroy de Sainct-Belin, lesquels avoient en leur
compaignie huit vingt lances , et les archiers et
guysarmiers. Et là trouvèrent Messire Jacques
de Chabannes, grant maistre d'hostel du roy, et
Joachin Rouault, lesquels, avec leur compai-
gnie, se misdrent du costé et devers le chastel,
et se logèrent en la Malladerie, ayans avec eulx
deux cent lances et les archiers , et deux mille
francs-archiers.
Et là leur arriva par la mer grant foison de
navires, dont estoit chef et gouverneur Maistre
Jehan Le Boursier, général de France. Èsquelles
navires avoit grant multitude de gens d'armes et
de traict, et bonne provision de diverses sortes
de vivres , pour ravitailler l'ost qui estoit à ce
siège de Blaye. Lesquelles navires , en appro-
(
}. (Godefroy). Ms. de Rouen : seiziesme.
1451] Chronique de Charles VII. 255
chant dudit ost , trouvèrent devant le port d'icelle
ville cinq gros vaisseaux des ennemis bien ar-
mez , lesquels estoient venus de Bourdeaux pour
advitailler, secourir et aider les assiégez de la-
dite ville de Blaye ; et là fut combatu très-vail-
lamment , et tellement que les navires des Fran-
çois mirent en fuite ceux des Anglois , desquels
en y eust plusieurs de mors et navrez. Et leur
convint bien à haste désancrer et destacher leurs
vaisseaux, poux eulx enfouir droit à Bourdeaulx.
Et les chassèrent en ce rencontre les François
Cl
jusques au port de Bourdeaulx.
A laquelle poursuite et attaque se gouverna
ledit Jehan Le Boursier très vaillemment et sage-
ment, comme pareillement firent ceulx de sa
compaignie. Puis il s'en retourna avec ses na-
vires devant le port de Blaye, afin qu'aucun
secours ny vivres ne peussent entrer par mer
ny par terre en ladite ville , laquelle par ce
moyen fut toute assiégée par mer et par terre
de toutes parts. Et environ deux jours après ce
faict , le conte de Penthièvre arriva audit siège
atout cent lances et trois cent arbalestriers , et
se loga dans le camp du mesme costé oij estoit
logé le conte de Dunois. Et adonc furent faictes
devant cette ville de grandes aprouches , mines,
fossez et trenchées, et fut furieusement batue
de grosses bombardes et canons , tellement que
la muraille en fut toute abbatue en plusieurs
lieux.
Dedens ladite ville estoient , pour la défense
d'icelle, la pluspart des plus vaillans hommes de
guerre de la duchié de Guyenne tenans le party
du roy d'Angleterre. Et environ le vingtiesme
2^6 Jean Chartier.
jour dudit moys de may, vinrent ung peu devant
soleil couchant, à Pheure que on change le guet,
aulcuns des francs-archiers de la compaignie
Jehan de Meause, nommé le seigneur de Mau-
gouverne, et les gens de Pierre de Louvain,
qui montèrent sur les muralles de cette ville
assiégée. Et adonc commença l'assault de toutes
parts, tellement que la ville fut prinse à cette
première attaque, où demourèrent bien, que mors
que prins, environ deux cent Anglois. Les autres
se retrahirent à grant haste dedens le chastel,
c'est assavoir le maire et le soubsmaire de Bour-
deaulx, le sire de Lesparre, le seigneur de
Montferrant, et plusieurs autres seigneurs et
gens de guerre, jusques au nombre de deux
cent hommes, contre lesquels furent faictes in~
continent de grans et terribles aprouches , et telle-
ment qu'ils ne peussent évader ne par mer ne par
terre, ne à eulx estre donné aulcun secours.
Ce que voyans iceulx assiégez , et qu'ils ne
pouvoient eschapper ny avoir secours et par
mer et par terre , traictèrent de eulx rendre et
mectre ce chastel en la main et l'obéissance du
roy de France. Aussi leur fut faicte et accordée
bien gracieuse composicion par les seigneurs
françois tenans ce siège, suivant la manière et
la forme qui s'ensuit :
Traitié et Appoinctement
Fait entre Messeigneurs le grant Maistre
d'hostel ', le seigneur d'Estrac*, Maistre Jehan
1 . Jacques de Chabannes. Voy. Charles VII et ses conseil-
lers, i^SS, in-8, chapitre des grands officiers de la couronne.
2. Ou de Lestart ou des Cars.
14$ i] Chronique de Charles VII. 257
Bureau, conseiller du roy, trésorier de France,
Messire Jehan le Boursier, seigneur d'Esternay,
général de France, et Jouachim Rouault, seigneur
du Bois-Mesnard , commis par Monseigneur le
conte de Dunois , lieutenant général du roy sur
le faict de sa guerre , d'une part ; et Messire
Gadifer Chartreuses, chevalier, maire de Bour-
deaulx '; Pierre de Monferrand dit Latrau, au-
trement appelle soudic de Lastran ; le seigneur
de Lesparre, Thomas Gassiet, Gaciet ou Gatier,
sousmaire dudit Bourdeaulx, et Roland Charnau
ou Chanat, esleu, tous estans en garnison ou
chastel de Blaye pour le roy d'Angleterre, d'au-
tre part , pour la réduction et réddicion dudit
chastel et donjon , en la manière qui s'ensuit :
1. Premièrement. A esté appoincté et accordé
entre les seigneurs dessusdits que lesdits maire
de Bourdeaulx et autres d'icelle garnison dudit
chastel de Blaye mectront et rendront réelle-
ment et de fait lesdits chastel et donjon es mains
de mondit seigneur le conte de Dunois, ou de
ses commis, pour le roy de France nostre sire,
dedens ce mesme jour.
2. hem. Délaisseront en iceux chastel et don-
jon tous leurs biens quelconques, or, argent et
artillerie estans dedens, et iceux mectront ou fe-
ront mectre en bon et léal inventoire avant qu'ils
partent, sans les dégaster ou en cacher et celer
aulcune chose.
3. hem. Demoureront tous ceux estans en ces
chastel et donjon prisonniers à la voulenté du
I, Ms. de Rouen : Pierre dudit Monferrant, soubzdit de
la Trau et seigneur de Lespare.
Jean Chartier. II. 17
2j8 Jean Chartier. [Mai 24
roy, sauf leurs vies ; et s'il plaist au roy de France
ou à monseigneur le conte de Dunois de déli-
vrer les dessusdits ou aulcuns d'eulx plustost et
avant le temps et terme de quatre mois prochai-
nement venans, sous les moyens et tractez qui
seront pour ce sujet avisez, néantmoins ils ne
pourront jamais prendre les armes à l'encontre
du roy, ne aulcuns tenans son party, plustost
que lesdits quatre ' mois ne soient passez, es-
coulez et accomplis.
4. Item. S'il y a aucuns qui ayent autresfois
esté du party du roy, ils demoureront en sa
pleine voulenté et discrétion.
5. Item. Avant que les dessusdits ou aulcuns
d'eulx soient délivrez et mis à finance , ils seront
tenus de bailler réellement et de fait , es mains
de mondit seig^neur le conte de Dunois ou de
son commis, toutes les places qu'ils tenoient et
occupoient ou pais de Guyenne,
6. Item. Demoureront tous prisonniers et
scellez, si aucuns en ont, quictes, délicvrez et
deschargez , et aussi toutes promesses et obliga-
tions quelconques à eulx faictes par aulcuns du
party du roy et appartenans aux dessusdits se-
ront de nul effet , et rendront les ostages qu'ils
tiennent francs et quictes.
7. Item. Se les aulcuns d'iceulx estans en la-
dite place veullent demourer d'oresnavant du
party du roy, et faire le serment d'estre au temps
à venir bons et loyaulx envers luy, faire le
pourront, et ils y seront receus et auront en ce
cas leurs héritages dont ils jouissoient aupara-
vant.
I. (Godefroy). Ms. de Rouen : trois.
i4j0 Chronique de Charles VII. 259
Toutes lesquelles choses et chacunes d'icelles
les dessusnommez et ung chacun d'eux ont juré
et promis chacun de sa part faire , tenir et ac-
complir de point en point, selon leur forme et
teneur, sans les enfraindre en aulcune manière :
tesmoins leurs seaux et seings manuels cy-mis
audit appoinctement. Fait à Blaye le vingt-qua-
triesme jour de may mil quatre cent cinquante
ung.
Chapitre 241.
La délivrance de Pierre de Monîferrant.
Autre tractié et appoinctement, fait entre Mon-
seigneur Jehan , bastard d'Orléans, conte de
Dunois et de Longueville, lieutenant général
du roy ; Messire Jacques de Chabannes, che-
valier, grand maistre d'hostel du roy, et Messire
Jehan Bureau, trésorier de France, d'une part,
et Pierre de Montferrant , dit de Latro ou La-
trat', l'un des prisonniers susnommez, sur la
manière de la délivrance de sa personne.
1. Premièrement. Que ledit sire Pierre de
Montferrant baillera et payera pour sa rançon ,
aux dessusnommez, la somme de dix mille escus
d'or, dedens le quinziesme jour de juillet pro-
chain ensuivant, ou à l'ung d'eulx pour les trois.
2. Item. Et pour la seureté d'iceulx dix mille
escus baillera les scellez de Messire Bernard »
de Montferrant et de Monseigneur de Duras;
et si baillera en ostage son fils aisné et son neveu
i. Al. Soudic de Latro (Godefroy). Ms. de Rouen : souba-
dit la Trau (Soudic de la Trau).
2. (Godefroy). Ms. de Rouen ; Bernard.
26o Jean Chartier. [Mai
Jaunet de France ', es mains dudit grant-maistre-
d'hostel, qui tiendront bonne et loyale prison,
et demoureront ostages jusques au plein et en-
tier payement de ladite somme desdits dix mille
escus.
3. Item. Il a esté promis par les dessusdits,
au susdit soudic de Latro, que, s'il luy plaisi de-
dens le temps de six semaines faire le serment
d'estre bon et loyal subgect et obéissant au roy
de France , il le pourra faire , comme aussi re-
mectre cinq places qu'il a et qu'il possède es
mains des dessusdits seigneurs, pour et au nom
du roy de France, et en son obéissance; en
quoy faisant, demourera quicte de ladite somme
de dix mille escus. Et pour seureté d'entretenir
sondit serment bien et loyamment , il laissera en
ostages et baillera deux de ses principales places,
telles que les dessusdits voudront choisir ou l'ung
d'eulx; toutesfois il joyra des revenus d'icelles
deux places.
4. Item. Il luy a esté accordé, enconvenencé
et promis que tant tost et incontinant que la
ville de Bourdeaulx sera réduicte et mise en
l'obéissance du roy de France, sesdites deux
places qu'il avoit amsi baillées par manière d'os-
tage luy seront rendues et baillées, pour en
joyr par luy comme de sa propre chose; outre
quoy le roy promet de luy donner la seigneurie
de Barat^, jusques à la valeur de cent livres
tournois de rente et revenu. Et oultre plus, luy
donnera le roy, en récompense de quatre mille
j. K Al. Joannet Franc.» (Godefroy). Ms. de Rouen :
aehannet de Francs.
2. Barcat ou Bicart,
14$ i] Chronique de Charles VII. 261
francs de rente que le roy d'Angleterre luy avoit
donnez dans le pais de Guyenne (lesquels il a
de présent abandonnez, perdus et délaissez,
pour se mectre et sesdites places en l'obéissance
du roy de France), la somme de trois mille escus
d'or.
Chapitre 242.
Du siège mis par lesdiîs Françoys devant la ville
et chasîel de Bourc, tant par mer
que par terre.
Oudit an, sans intervalle, après la reddicion
d'icelle ville de Blaye, ledit conte de Da-
nois partit avec l'armée et tous les seigneursd<;
sa compaignie , et alla mectre le siège devant la
ville et le chastel de Bourg, tant par mer que
par terre. Lequel siège ne dura devant ' que
cinq ou six jours. Car quant ceulx qui estoienî
dedens vidrent si grant puissance, et en si
belle ordonnance vidrent aussi les bombardes,
canons et autre artillerie préparée et assortie de-
vant eulx, oultre plus les mines, approuche-
mens, trenchées et foussés qu'on faisoit chascun
jour, requisdrent et parlamentèrent de eulx
rendre, leurs corps et biens saufs.
Dedens icelle place estoient quatre à cinq
cent combatans Anglois, dont estoit cappi-
taine le susdit Messire Bernard de Montfer-
rand. Laquelle requeste les seigneurs dessusdits
furent en consultacion et tinrent conseil par en-
semble, pour conclusion duquel il leur fut ac-
I. Lequel siège mis devant Bourg ne dura, etc.
262 Jean Chartier. [Mai 29
cordé appoinctement et traictié en la manière
qui s'ensuit :
Tractié et appoinctement
Fait entre Messire Jehan le Boursier, cheva-
lier, seigneur d'Esternay, générai de France,
Messire Gautier de Perrusse ' et Maistre Jehan
Bureau , trésorier de France , pour et au nom de
mesdits seigneurs les contes d'Engolesme, de
Dunois et de Longueville , lieutenant général du
roy, et de Pantièvre, d'une part; et les maire,
gens d'église , nobles, bourgois et habitans de la
ville assiégée par mesdits seigneurs. Iceluy ap-
poinctement fait comme il s'ensuit :
1 . Premièrement. Lesdits maire , gens d*é-
glise , nobles, bourgois et habitans de ladite ville
de Bourg, dedens huit 2 jours mettront réelle-
ment et de fait icelle ville es mains de mesdits
seigneurs les contes ou de leurs commis, pour
et au nom du roy de France.
2. hem. Sera donné sauf conduit à Monsei-
gneur de Montferrant, Monseigneur de Lanças
ou Lancat, à ung nommé Clément et à ceulx de
leur compaignie , et généralement à tous les au-
tres estans en ladite ville , de quelque estât ou
condicion qu'ils soient , qui s'en voudront aller,
avec conduite de gens pour plus grande seureté
si mestier est.
1. Ou Place, seigneur d'Estars ou des Essarts, ou des
Cars, ou d'Escars. (Godefroy), Ms. de Rouen : Messire
Gaultier de Pruce, seigneur Descars ou des Cars. Voyez ce
dernier nom à la table dans l'opuscule intitulé : Charles VU
et ses conseillers^ 1858, in-8.
1. (Godefroy). Ms. de Rouen : a/., ce jourd'hui.
I4n] Chron'ique de Charles VII. 26}
3. Item. Tous ceulx qui vouldront demourer
en ladite ville, de quelque estât ou condicion
qu'ils soient , faire le pourront , en faisant le ser-
ment d'estre bons, vrays et loyaulx subgectz du
roy, et à luy obéissans comme ses fidels servi-
teurs. En quoy faisant, ils auront la jouissance
paisible de tous leurs biens et héritages quel-
conques, en quelques endroits qu'ils soient si-
tuez et assis, et auront abolicion générale de
tous cas et choses quelconques commises et
perpétrées.
4. Item. Demoureront tous lesdits habitans
en leurs franchises, privilèges et libertez an-
ciennes à eulx donnez par les anciens ducs de
Guyenne ; et s'obligeront mesdits seigneurs les
contes à leur faire confermer par le roy tous ces
privilèges.
5. Item. Auront ceulx qui s'en vouldront
aller tous leurs biens, chevaulx et harnois, et
toutes autres choses, et avec ce ung bon sauf-
conduit.
6. Item. S'il y a aucuns qui présentement
veuillent faire le serment , et qui veuillent aller
faire leurs besoignes, chercher et postuler leurs
biens et debtes, ils seront receus, en se décla-
rant à aulcuns d'être Francoys, et auront tenue
jusques à Nouel prochain venant. Pendant quoy
ils pourront retourner, si bon leur semble, en
ladite ville et faire le serment, auquel ils seront
receus, et auront tous leurs biens et héritages
quelxconques.
7. Item. Pendant ledit temps de Noël, les
dessusdits qui s'en yront pourront laisser en
-garde , en ladite ville , tous leurs biens ou aul-
264 Jean Chartier. [Mai 29
cuns d'iceulx , si bon leur semble , et les envoyer
quérir pendant iceluy temps ou les vendre , et
ne leur sera donné , en iceulx biens qu'ils lais-
seront en ladite ville , aucun destourbier ou em-
peschement.
8. Item. Pourront lesdits habitans deman-
der, requérir et se faire payer de toutes leurs
debtes bonnes et loyales, de tous ceux qui au-
cune chose leur devront ou pourront devoir, à
quelque cause ou couleur que ce soit, nonob-
stant qu'ils aillent au party contraire ou qu'ils
Payent de ce mesme party.
9. Item. Si les habitans de ladite ville, ou au-
cuns d'iceulx, ont aucuns de leurs biens au
party contraire, ils les pourront aller ou en-
voyer quérir, par le congié de leur cappitaine ,
sans aucune repréhension.
Lesquelles choses les dessus nommez commis
de leur part, et lesdits gens d'église, nobles,
maire, bourgois et habitans aussi de leur part,
promettront et jureront tenir, faire tenir et ac-
complir de poinct en poinct , selon la forme et
teneur de ce présent tractié et appoinctement ,
chacun endroit soy, sans l'enfraindre en aucune
manière.
Fait et passé le samedy vingt-neufiesme jour
de may, l'an mille quatre cent cinquante-ung.
Après lesquelles choses ainsi faites, et cet ap-
poinctement arresté de la sorte, fut baillée la-
dite place en garde par mesdits seigneurs à
Messire Jacques de Chabannes, grant-maistre-
d'hostel du roy.
14 Ji] Chronique de Charles VII. 26^
Chapitre 245,
Comment les Françoys prindrent la ville d'Arqués.
En ce mesme an mille quatre cent cinquante
et ung, ou mois de may, le seigneur d'Al-
bret , avec les seigneurs de Tartas et d'Orval ,
ses fils, lesquels avoient en leur compaignie trois
cents lances et deux mille arbalestriers, vinrent
mectre le siège devant la ville d'Arqués, du
costé de devers Bourdeaux , au bout du pont de
la rivière de la Doue ' ; et environ dix ou douze
heures ' après que ledit siège y fut mis, vint
aussi le conte de Foix, et avec luy le viconte de
Lautrec, son frère légitime, Messire Bernard,
de Berne?, son frère naturel illégitime, les ba-
rons de Navailles, de Lourdin4, de Ros et de
Coarase, Messire Martin Gracis î, cappitaine des
Êspaignotz, Robin Petillot ou Petit-Loup, cap-
pitaine des Escossois, et plusieurs autres sei-
gneurs, escuyers et gens de guerre , jusques au
nombre de cinq cents lances, et les archiers, et
deux mille arbalestriers, lesquels misdrent sem-
blablement le siège devant la mesme ville, du
costé de devers la Navarre et de Bieurre^.
Lequel siège fut vaillemment tenu , et s'y pas-
1. (Godefroy), Ms. de Rouen : de la Dour, aujourd'hui
l'Adour.
2. (Godefroy). Ms. de Rouen : jours.
}. Béarn.
4. Alias Larcidun; al. Loudrin.
5. Alias Gration (Garcia ? ).
6. Béarn.
266 Jean Chartier, [Mai
sèrent plusieurs beaulx faicts d'armes ; car ceulx
d'icelle ville résistèrent fort , jusques à ce qu'il
leur vint nouvelles que ceulx de Bourdeaulx
faisoient ou avoient entencion de faire aucun
tractié avecques ledit lieutenant et ses commis,
pour et au nom du roy de France. Parquoy les
assiégez , à la requeste dudit conte de Foix , fu-
rent comprins en l'appoinctement que feroient
ceulx de Bourdeaulx. Ainsi fut mise cette ville
en l'obéissance du roy, auquel de droit elle ap-
partient ; dont la garde avec le chastel fut baillée
et commise, par iceulx contes de Foix et d'Aï-
bret, à quatre barons du pais de Bierne.
Chapitre 244.
Comment le conte d'Armignac et autres seigneurs
alènnt mecire le siège devant Rions,
Casiillon et Saint-Emilion.
En ce mesme temps et moys partit le comte
d'Armignac de son pais, et estoit avecques
luy le sire de Saintrailles et les quatre sénes-
chaux de Toulouse , de Rouergue , d'Agenès,
de Quercy et de Guyenne. Et avoit ledit conte
d'Armagnac en sa compaignie , tant des sei-
gneurs dessus dits comme des gens de son pais,
cinq cents lances, sans les archiers. Avec les-
quels il vint mectre le siège devant une place
nommée Rioux , oh il fut par l'espace de certain
temps en menant forte guerre aux Anglois en-
nemis du roy. Et ce pendant qu'il tenoit ledit
siège , estoit fort pourparlé de faire appoincte-
ment entre le roy et ceulx de Bourdeaulx, com-
i4Ji] Chronique de Charles VII. 267
bien qu'ils faisoient toujours forte guerre les
ungs contre les aultres , jusques à l'appoincte-
ment fait et accomply dudit Bourdeaux, dont
lesdits seigneurs Françoys espéroient de jour en
jour oyr de certaines et bonnes nouvelles.
En ce mesme temps et mois, fut mis le siège
devant Castillon, en Pierregort, par Monsei-
gneur le conte de Pantièvre ', Monseigneur de
Jallongnes, mareschal de France , et Maistre
Jehan Bureau , trésorier de France , lesquels
avoient en leur compaignie trois cent lances, les
archiers, et deux mille francs-archiers, avec l'ar-
tillerie grosse et menue, qui moult espoventa les
assiégez, avec aussi la grant vaillance et har-
diesse qu'ilz véoient estre aux assaillans. Consi-
dérans aussi et voyans iceulx assiégez que le
roy estoit si puissant de gens, qu'il faisoit mectre
et tenir en mesme temps plusieurs sièges ensem-
ble et tout à la fois en divers lieux, ils trouvè-
rent manière d'obtenir composicion, par laquelle
tous ceux de cette place s'en allèrent à Bour-
deaulx, et où bon leur sembla en leur party,
leurs corps et biens saufs. De cette sorte dôr
moura icelle place en la main du roy, pour la-
quelle garder fut commis et ordonné et en fut
fait cappitaine le dessusdit Maistre Jehan Bureau,
trésorier de France.
En ce mesme temps se rendirent au roy ceulx
de la ville de Sainct-Mélion ^, pource qu'ils
voyoient bien qu'ils ne pouvoient résister contre
1. Allas Pointhièvre; — Penthièvre. Jean de Bretagne,
dit de Brosse, seigneur de Laigle, comte de Penthièvre.
Voy. Charles VII et ses conseillers , à la table.
2. Ou Milion. Saint-Émilion.
268 Jean Chartier. [Juin
sa puissance , et fut baillée cette ville en garde
au dessus dit conte de Pantièvre.
Or en ces croniques desdites acquisitions, et
en ces conquestes, au moins en aucunes d'i-
celles, ne se peut icy pas bien et bonnement
garder l'ordre précis et ponctuel des journées
en mesme temps, pource qu'aucuns de ces sièges
ont esté mis ensemble et tout à la fois par di-
vers seigneurs, et non pas successivement.
Chapitre 245.
Du siège mis par lesdits Françoys devant
une place appelée Fronsac.
En poursuivant la grant prospéritez et bonne
fortune que le roy, par la grâce de Dieu ,
obtenoit de jour en jour, mondit seigneur le
conte de Dunois, lieutenant, envoya mectre le
siège par mer et par terre devant une place
nommée Fronsac ; ce qui arriva le second jour
de juing. Et demoura ce conte en icelle ville de
Bourg par aulcune espace de temps, pour y faire
certaines ordonnances et y mectre le régime et
la police au bien et proufnt du roy. Et ce faict ,
vint en personne audit siège de Fronsac, et en-
voya en mesme temps ung hérault du roy pour
sommer ceux de la ville de Libourne de eulx
rendre. Après lesquelles sommacions ainsi faites,
ceulx de la ville de Liborne ordonnèrent des
principaulx d'entre-eulx une quantité, lesquels
ils envoyèrent avecques ledit hérault devers
Monseigneur de Dunois, afin de faire tractié et
appointement pour tous les habitans d'icelle ville.
145'] Chronique de Charles VII. 269
Lesquels estans venus devant mondit seigneur,
firent appoinctement, par lequel fut réduite icelle
ville es mains du roy; et ledit appoinctement
ainsi fait et accordé, la garde en fut baillée, de
par le roy, au susdit conte d'Engolesme.
Et quant au faict dudit chastel de Fronsac,
vray est que c'est le plus fort des marches de
Guyenne , et lequel a tousjours esté gardé par
des Angloys naturels et du pais d'Angleterre;
pource que c'est chambre royale, et la clef de
la Guyenne et du pais de Bourdelois. Parquoy
il estoit de nécessité ausdits Anglois d'y tenir
fort la main , ce qu'ils ont toujours fait de tout
leur possible, et au mieulx qu'ils ont peu.
Chapitre 246.
Comment les Anglois de Fronsac demandèrent
à parlementer.
Or cet important chastel fut durant ce siège
fort assally par aulcun temps, et aussi par les
adversaires très-bien gardé et deffendu. Non-
obstant quoy, après qu'on eust esté là devent
environ quinze jours, les Anglois qui dedens es-
toient , voyans la grant noblesse , et telle multi-
tude de gens de guerre devant eulx, qui n'estoit
pas toutesfois la tierce partie , voire non pas le
quart de la puissance du roy et de ses gens
d'armes estans lors en Guyenne, considérans
aussi les bombardes, canons et autre artillerie
plantée tout autour d'eulx, et les grans approu-
chemens, comme de foussez, tranchées et mines
qui desjà estoient faites, et la vaillance, prouesse
270 Jean Chartier. [Juin 5
et bonne conduite des chevaliers d'icelle armée
que le roy avoit audit duchié de Guyenne, et
que les francs-archiers faisoient et pressoient des
sièges en quatre différens lieux pour cette heure,
tout à la fois; lesquels quatre lieux ainsi assiégez
ne pouvoient bonnement s'entre secourir les
ungs les autres, à cause des rivières de la Ga-
ronne et de Dordogne, qui estoient lors très-
grosses, pour les neges qui alors fondoient et qui
descoulûient des montagnes, suivant l'ordinaire
de cette saison; voyans bien en oultre iceulx
Anglois qu'il n'y avoit aulcun de ces quatre
sièges tenu par les Françoys, combien qu^ils
fussent en divers lieux tout à la fois, comme dit
est, où ils ne fussent presque assez forts et puis-
sans pour y attendre et combattre toute la puis-
sance du roy d'Angleterre qu'il avoit alors en
Guyenne; toutes ces choses donc estans bien
considérées, ceulx de cette place de Fronsac re-
quirent à parlamenter avec ledit conte de Dunois,
lieutenant général du roy; auquel parlement ils
tractèrent en cette manière :
Que si dans la veille de sainct Jehan-Baptiste '
prochain venant les Françoys n'estoient com-
batus devant icelle place par les Anglois, ils se
rendroient et la mectroient en l'obéissance du roy
de France; et le semblable feroient ceulx de Bour-
deaulx, et les barons du pais, qui se faisoient
forts de faire rendre toutes les places de la duchié
de Guyenne en l'obéissance du roy de France.
Et pour la plus grant seureté de ces promesses,
ceulx de ladite garnison et place de Fronsac
I. Le 24 juin.
145»] Chronique de Charles VII. 271
baillèrent certains ostages, afin d'entretenir ce
que dit est, avec aucunes conditions contenues
audit tractié et appoinctement , dont la teneur
s'ensuit :
Chapitre 247.
Traité de Fronsac.
Tractié et appoinctement
Fait entre Messire Jacques de Chabannes,
grant-maistre-d'hostel du roy nostre sire ;
Messire Théaude de Vaipergue , bailly de Lyon ;
Maistre Jehan Bureau, trésorier de France, et
Messire Jehan le Boursier, chevalier, seigneur
d'Esternay, général sur le faict des finances du
roy, à ce commis par Monseigneur le conte de
Dunois et de Longueville , lieutenant général du
roy sur le faict de sa guerre, d'une part; et le
prieur de Fronsac et le curé dudit lieu, le curé
de Villebousin, Guillaume Ormesby', Maistre
Thomas Longtemps 2, Thomas le Gay, Thomas
de la Garde et Guillaume Pelléeî, tous demou-
rans en la ville et place de Fronsac , à ce commis
et députez de la part de Jehan Frangbais4, cap-
pitaine dudit lieu et chastel, d'autre part, pour
raison de la reddicion du chastel de Fronsac,
qui se doit faire es mains du roy dedens le temps
et le terme, et selon la forme et manière cy-
après déclarée.
1. Alias Cnntshy ; alias Prenesby.
2. Alias Bontemps.
j. Alias Pellet.
4. Alias Stranglnays ou Senanglebois.
272 Jean Chartier. [Juin 5
1. Premièrement. Lesdits cappitaines, et au-
tres dessus nommez, pour et au nom de tous les
gens d'église, nobles, bourgois et habitans d'i-
celle ville et place de Fronsac , la bailleront et
laisseront réellement et de faict es mains de
mondit seigneur le conte de Dunois ou autres
ses commis, pour et au nom du roy nostre sire,
dedens le jour de mardy quinziesme jour de ce
présent moys de juin, heure de vespres '.
Ou cas toutesfois qu'entre -cy lesdits jour et
heure , les gens du party des dessus nommez
estans en ladite place de Fronsac ne viendroient
cependant si forts que par puissance d'armes ils
peussent surmonter et vaincre mondit seigneur
le conte de Dunois et ceulx de son party, et les
chasser de devant la place que cependant ils
prendront devant ledit chastel de Fronsac. Du-
quel cas que mondit seigneur le conte seroit par
force débouté de ladite place par luy ainsi
prinse, et que le champ demourast aux Anglois,
mondit seigneur le conte de Dunois ou ses com-
mis seront tenus de rendre audit cappitaine de
Fronsac les ostages qu'il auroit pour ce baillez ,
francs et quittes.
2. Item. Ne pourront cependant les dessus
nommez de ladite place de Fronsac ayder à
ceulx de leur party, ne leur donner aulcun se-
cours, confort et ayde, en quelque sorte et ma-
nière que ce soit, pendant le temps ainsi con-
venu, jusques audit quinziesme jour de ce mois.
^. Item. En délivrant cette place par les dessus
nommez, ledit quinziesme jour de ce mois, mon-
I . Vers six heures après midi.
1451] Chronique de Charles VII. 275
dit seigneur le conte de Dunois sera tenu de
bailler à tous ceux estans en icelle place qui
voudront se retirer, de quelque estât ou condi-
cion qu'ils soient , bon et suffisant saufconduit ,
pour s'en aller seurement avec tous leurs biens
es lieux de leur party, ou ailleurs oh bon leur
semblera; et pour ce faire leur seront fournis
batteaux et voictures à leurs despens, en baillant
par eux bonne promesse et caution de les ren-
voyer es lieux oi!i par eulx ils auront esté prins,
comme aussi les gens qui les auront conduits et
menez.
4. Item. Les dessus nommez d'icelle garnison
pourront emmener avec eulx leurs chevaulx,
harnois et tous habillemens de^ guerre dont
homme se peult ayder sur son corps, avecque
tous leurs biens meubles quelxconques.
5. Hem. Les dessus nommez de ladite gar-
nison délaisseront en icelle place toute la grosse
artillerie, et autre que homme de guerre ne peut
porter, et dont il ne se peut ayder sur sa per-
sonne seulement, et qui n'est point portative à
cheval et à pié , et par espécial arbalestes qu'on
ne peult bander aux reins.
6. Item. S'il y a aulcuns, de présent estans
en ce chastel, qui veuillent entrer dans le party
du roy de France, et faire le serment de luy
estre bons, vrays et loyaulx subgects, soient
gens d'église, nobles, bourgois et habitans de
quelque estât ou condicion qu'ils soient, ils le
pourront faire, et y seront receus, et en ce fai-
sant demeureront paisibles en la possession de
leurs bénéfices, héritages, rentes, revenus et
possessions quelxconques, où et en quelque lieu
Jean Chauler. II. 18
274 ^E^N Chartier. [Juin 5
qu'ils soient situez et assis es provinces et terres
du roy de France , et en leurs biens meubles qui
sont en nature, et auront abolicion de tous cas,
et seront bien traictiés comme les aultres sub-
gecîs des pais du roy.
7. Item. Ils demoureront doresnavant en leurs
franchises, privillèges et libertez à eulx donnez
par les prédécesseurs roys et ducs de Guyenne;
et promettra ledit conte de Dunois les faire ra-
tiffier par le roy.
S'il y en a aulcuns estans en ladite garnison
de Fronsac qui voullent faire le serment d'estre
bonS;, vrays et loyaulx subgects et obéissans au
roy nostre sire, et le servir en ses guerres, ils y
seront receus et seront soudoyez selon leurs es-
tats et employs, comme sont les autres gens de
guerre du roy.
8. Item. Par ce présent tractié a esté accordé
et promis à ung nommé Cassicharnoly, prison-
nier d'aulcuns du party des François, et six de
ses varlets, cy après nommez, c'est à scavoir
Olivier Parker, Pierrotin Gracié, Guyon (îe Be-
lot ', Guillaume Faingnac^, Pierre Gacie }, Ray-
monnet Pierre 4 et Jehan de Sainct-Pol, aussi
tous prisonniers dès le temps de la prinse et red-
dicion de Blaye , seront et demourreront francs
et quittes de leur rançon , et paisibles de leurs
finances, et auront à ce subgect bon saufconduit
de prisonniers, pour eulx en aller et se retirer
où bon leur semblera.
1. Alias Velet,
2. Alias de Sanignat.
3. Carcie?
4. Alias Peire.
14^ i] Chronique de Charles V^II. 275
9. Ilem. Pareillement demourra quicte de sa
finance et rançon Jean Stafford ou Staffordin,
escuyer anglois, prisonnier du jour de la bataille
de Formigny, et mis à pleine et entière déli-
vrance; pourquoi il sera garny de bon et loyal
saufconduit.
10. Item. Cependant ne sera fait aulcune
guerre d'ung costé ne d'aultre, et ne feront les
deux partis aulcunes approuches, mais chacun
dedens le logement qu'il tient et qu'il occupe
pourra faire et ordonner tout ouvrage de guerre,
et telle fortification que bon luy semblera'.
11. Item, Pour faire et accomplir les choses
dessus dites de poinct en poinct, les dessus dits
d'icelle garnison bailleront réaulement et de faict
dix-huict ostages d'entre eulx, de ladite ville,
tels que mondit seigneur le conte de Dunois
voudra nommer et avoir, c'est à scavoir : six des
gens de guerre estans en iceluy chastel, et les
douze autres des hommes estans habitans de cette
place.
Toutes lesquelles choses susdites les dessus
nommez promectront et jureront fafre , tenir et
accomplir, c'est à scavoir : les commis et députez
de la part de mondit seigneur le conte de Du-
nois, pour iceluy Monseigneur le conte; et les
autres par le dessus dit cappitaine , et les aul-
tres habitans d'icelle place; et ce par l'applica-.
tion de leurs seings manuels et seaux cy-mis, le
cinquiesme jour de juin mille quatre cent cin-
quante et ung.
I. (Godefroy). Ms. de Rouen: mais pourront faire et
-ordonner tant d'abillemens de guerre qu'ilz vouldront.
276 Jean Chartier. [Juin 2^
Chapitre 248.
Comment ledit Fronsac fat remis en l'obéissance
du roy de France.
Et pource , afin de parvenir aux fins et inten-
cions du roy, comparurent en leurs personnes
les contes de Nevers, deClermont, de Castres,
de Vandosme, de Pointièvre ', et plusieurs au-
tres grands seigneurs, barons, chevaliers, es-
cuyers, cappitaines et autres gens de guerre
François, ledit vingt-troisiesme jour de juin. Et
cette journée ainsi assignée fut par eulx tenue
honnorablement, puissamment et en grant ap-
pareil, et furent et demourèrent en bataille le
dessus dit jour préfix pour actendre leurs enne-
mis , lesquels néantmoins ne vindrent ny ne
comparurent en aucune manière.
Là furent faits chevaliers le sus nommé conte
de Vendosme, le viconte de Thouraine 2, le sei-
gneur de la Rochefoucaut , le fils du sire de
Comercy, Jean de Rochechouart , le sire de
Goumaux , Pierre des Barres , Pierre de Mont-
morin, Pierry de Grancy, Jehan de Bordeilles,
le sire ou seigneur de Fontenilles, Jehan bas-
tard de Vendosme, Jean de la Haye, Tristan
l'Hermite î, Jehan d'Estrange 4, Pierre de Lou-
1 . Pour déterminer les personnes qui portent ces noms ,
on peut consulter à la table l'opuscule intitulé Charles VII et
ses conseillers.
2. /iZ/ûj- Tureine (Turenne).
}. Prévôt des maréchaux.
4. Ou d'Estraige.
14$ i] Chronique de Charles VII. 277
vain, et plusieurs autres, jusques au nombre de
cinquante chevaliers et au dessus.
Après cette journée ainsi actendue et bien
avancée, comme dit est, les Anglois d^icelle
garnison , voyans qu'ils ne recevoient point aul-
cun secours , parce que leur roy n'avoit aucune
puissance , et qu'ils estoient ainsi frustrez de leur
intention et attente , se rendirent et remisdrent
cette place en l'obéissance du roy le dessus dit
vingt-troisiesm.e jour de juing , veille de la
Sainct-Jehan-Baptiste. Aussi leur fut-il au réci-
proque tenu fidèlement tout ce qui leur avoit
esté promis, suivant le contenu des articles pré-
cédens , tant pour le regard des dix-huict osta-
ges comme de tous les autres poincts.
Cette place estant ainsi receue par mondit
seigneur le lieutenant du roy, il y constitua et
establit Joachim Rouault pour cappitaine et gou-
verneur d'icelle.
Chapitre 249.
Du siège mis devant Bourdeaulx par les seigneurs
françoys, et de l'appoinctement.
Or, tant de conquestes et d'acquisitions ainsi
faites par les François estans venues à la
cognoissance de ceulx de la ville et cité de
Bourdeaulx, tant Anglois que aultres; con-
sidérans la grande chevalerie et noble compai-
gnie qui se disposoit pour aller mectre le siège
3evant eulx , envoyèrent leur ambaxade avec
saufconduit par dever"s ledit lieutenant, le chan-
cellier, le trésorier, et aultres, affirmans eulx
278 Jean Chartier. [Juin 12
vouloir rendre, et en tant que touche les habi-
tans d'icelle ville, vouloir se mectre et réduire
en l'obéissance du roy, et de devenir et estre
doresnavant ses bons et loyaulx subgectz; re-
quérans que la susdite armée fust retardée et ar-
restée de s'avancer contre eulx. Sur quoy ledit
lieutenant général, par meure delibéracion de
conseil, et pour plusieurs causes à ce le mou-
vans, leur donna et accorda certain jour et terme
préfix pour avoir le temps de s'aviser, sçavoir
de eulx rendre ou de eulx deffendre. Et ce re-
quéroient iceulx habitans de Bourdeaulx très-
instamment et notoirement, afin de faire sommer
cependant le roy d'Angleterre pour avoir de
luy secours et ayde; car aultrement ne pou-
voient bonnement , disoient-ils , sauver leurs
sermens. Et fut mis ledit jour au dimanche vingt-
quatriesme ' du mois de juing audit an. Avec
laquelle ambaxade , avec bon saufconduit et seu-
reté, alla le susdit maistre Jehan Bureau, tré-
sorier, et fut par luy entamée la matière pour
parvenir à aucun bon tractié.
Alors quand il sceut la voulentéd'iceulx habi-
tans de Bourdeaulx , il s'en revint pour rendre
compte audit lieutenant de ce qui avoit esté
pourparlé entre les parties. Parquoy allèrent de-
puis audit Bourdeaulx Poton de Saintrailles,
bailly de Berry et grant escuyer d'escuyerie du
roy, ledit maistre Jehan Bureau, trésorier de
France , et Oger de Brequit , pour traicter, ac-
corder et appointer la forme et la manière, les
poincts et les conditions ^u traictié et appoinc-
I. Alias vingtiesme (Godefroy).
145»] Chronique de Charles VII. 279
tement qui se devoit faire entre lesdites parties.
Lesquels estans arrivez en icelle ville, furent
très-favorablement et honorablement receues , et
fort festoyez par les gouverneurs , bourgois et
habitans. Et en faisant iceluy traictié et appoin-
tement, furent faits plusieurs argumens et plu-
sieurs ouvertures proposées de diverses matières
et conditions pour la reddicion d'icelle ville,
afin qu'elles peussent estre seures pour toutes
les deux parties , duquel tractié et accord la te-
neur s'ensuit :
Tractié et appoinctement
Fait entre Poton de Saintrailles, bailly de
Berry et grant escuyer d'escuyerie du roy de
France ; Maistre Jehan Bureau , trésorier de
France, et Ogier de Bréquit, juge de Mercent,
ou Marsan , tous trois commis par Monseigneur
le conte de Dunois et de Longueville, lieutenant
général du noble roy de France sur le faict de
sa guerre, pour et au nom dudit Charles VII de
ce nom, d'une part, et les gens des trois estats
de la ville et cité de Bourdeaulx et des pais de
Bourdelois, es noms d'eulx, et des autres pais
de la duché de Guyenne qui de présent sont en
la main du roy d'Angleterre et en l'obéissance
des Anglois , anciens ennemis de la France, pour
icelle ville et cité et les pais dessus dits mec-
Ire et tenir en l'obéyssance et subjection du roy
de France, d'autre part, pour la reddicion de
ladite ville et cité de Bourdeaulx, et pais de
Bordelois estans en l'obéyssance d'iceulx An-
glois, et pour icelle cité de Bourdeaulx.
28o Jean Chartier. [Juin 12
Et pource que après plusieurs grans somma-
tions faites de la part d'icelluy roy de France
aux gens desdits trois estats des pais de Guyenne
et de Bordelois, et aux habitans de Bourdeaulx,
de eulx réduire à son obéyssance , et luy mectre
en ses mains ladite ville et cité de Bourdeaulx,
et toutes les autres et forteresses du pais estans
en l'obéyssance des Anglois; veu, en leur re-
monstrant qu'il ne leur estoit pas possible de plus
endurer et soustenir les faix et charges de la
puissance du roy de France, qui desjà avoit
conquesté tout le pais de deçà la rivière de Dor-
dongne, et lesdits trois estats de la ville de
Bourdeaulx considérans encor clairement la
totalle destruction du pays de Bourdelois, si
remède n'y estoit mis au plustost, iceulx gens
desdits trois estats firent requérir et demander
à mondit seigneur le conte de Dunois, lieute-
nant général du roy, que par traictié, accord et
appoinctement il leur voulsist donner terme et
respit suffisant et convenable pour envoyer par
devers le roy d'Angleterre, et pour luy signifïier
et faire à sçavoir les choses dessus dites, et en
avoir responce de luy, comme aussi prandre le
jour de la bataille , afin qu'à celuy qui y seroit le
plus fort sur les champs , au jour dessus dit, les
choses promises luy fussent affectuées de bonne
foy ; oultre plusieurs aultres grans requestes par
iceulx du pays de Bourdelois et de Guyenne,
faites, requises et débatues durant plusieurs
journées. Sur quoy a esté tracté, appointé et
accordé ce qui s'ensuit :
I . Premièrement. Que ceulx du party de France,
pour eschever l'effusion du sang humain et évi-
1451] Chronique de Charles VII. 281
ter la totalle destruction du pais de Guyenne et
du Bourdelois , sont contens de donner terme et
délay ausdits trois estats , pour attendre l'armée
du roy d'Angleterre , qu'ils espèrent devoir venir
en bref, et l'attendent de jour en jour, jusques
au mercredy vingt-troisiesme ' jour de ce pré-
sent mois de juing.
2. Item, Ou cas que dans ledit vingt-troisiesme
jour du mois de juin, ceulx du party du roy
d'Angleterre ne viennent secourir ou aider ceulx
des pais de Guyenne et Bourdelois, en telle ma-
nière que par la force des armes ils ne puissent
deffaire ou chasser les gens du roy de France du
champ 011 ils seront devant la place de Fronsac,
et en iceluy champ demoureront comme les
maistres et les plus forts , en ce cas , et aussi-
tost iceluy jour passé , les gens desdits trois es-
tats promettront et jureront dès à présent par
leur foy et serment , et sur la vraye croix , de
bailler et délivrer au roy de France nostre sire,
en sa personne , si possible luy est d'y estre bon-
nement à ce jour, ainsi qu'on a espérance qu'il y
sera , la ville de Bourdeaulx.
Et au cas qu'en ce jour le roy n'y pourroit
estre en personne, comme appointé et accordé
a esté, en ce cas, et aussi-tost iceluy jour passé,
les gens desdits trois estats bailleront à Monsei-
gneur le conte de Dunois, son lieutenant gé-
néral sur le faict de sa guerre, et aux aultres
seigneurs ses officiers, conseillers, chevaliers et
escuyers en sa compaignie, ainsi que le roy
mandera par ses lettres patentes, dedens les-
I. Alias vingt-quatriesme (Godefroy).
282 Jean Chartier. [Juin 12
quelles ces articles seront incorporez et annexez,
et les promettra le roy et jurera d'entretenir et
observer de poinct en poinct, la possession de
ladite ville et cité de Bourdeaulx estant prinse
après consequemment les aultres villes, chas-
teaulx et fortresses desdits pais de Guyenne et
de Bourdelois.
2. Jîem. Pour seureté de faire tenir et accom-
plir les choses dessus dites sans fraude , barat ou
mal-engin par les susdits trois estats des pais
Bourdelois et de Guyenne, ont accordé qu'ils
bailleront et délivreront réellement et de fait,
dedens demain, qui sera dimenche, pour tout le
jour, es mains de mondit seigneur le conte de
Dunois, lieutenant général du roy, comme dit
est, les villes et places de Vaires, Riou ', Sainct-
Macaire et de Bisngnac ; et es mains de Maistre
Jehan Bureau, trésorier de France, la place de
Castillon, au pays de Perrigort.
5. Item. S'il advenoit que dedens le vingt-
troisiesme jour de ce présent mois de juing
l'armée du roy d'Angleterre vint pour le secours
et aide dudit pais de Guyenne et de Bourdelois,
en ce cas ceux d'icelluy pais de Bourdelois et
de Guyenne les pourront secourir et aider en
tout et par tout, comme ils pourront pour le
mieux, pendant ledit temps.
4. Item. Au cas que dedens le susdit vingt-
troisiesme jour de ce mois de juing, iceulx An-
glois et ceulx dudit pais de Bourdelois puissent
par force et puissance d'armes débouter les gens
du roy hors de leur camp, oi^ ils sont et seront
1. Ou Rioux (Rions).
i4M] Chronique de Charles VII. 28^
devant la ville de Fronsac, et en icelluy de-
meurer les plus forts, en ce cas, et tantost iceluy
advenu, ledit seigneur conte de Dunois, lieute-
nant général du roy, comme dit est, et Maistre
Jehan Bureau, trésorier de France, délivreront
lesdites cinq places, c'est à sçavoir : à Monsei-
gneur le captai, les places de Vaires, Blangnac
ou Blaignac et Castilhon, et les places de Rions
et de Sainct-Macaire aux bourgois, manans et
habitans de la ville de Bourdeaulx ; et aussi
rendront les dessusdits les scellez qu'ils ont
pour ce baillez audit Monseigneur le conte de
Dunois, lieutenant gênerai du roy.
5. Item. S'il advenoit que aulcunes citez,
villes, chasteaulx, fortresses ou places estans
audit pais de Bourdelois ne se voulsissent ré-
duire et mectre en l'obéissance et sujétion du
roy de France comme ladite ville de Bour-
deaulx , iceulx estans au préalable sur ce deue-
ment sommez et requis, en ce cas le roy les y
contraindra par puissance d'armes à l'aide et
secours de ses subgectz.
6. Item. Les bourgeois, manans et habitans
desdites citez, villes, chasteaulx et fortresses,
incontinent la possession d'icelles prinse et eue,
feront le serment au roy de France, où à ses
commis pour luy à ce employez, d'estre d'ores-
navant bons, vrays et loyaulx subgectz et obéys-
sans au roy de France et à sa couronne, et pro-
mettront de tenir son party envers tous et con-
tre tous à tousjours mais perpétuellement.
7. Item. Fera le roy à l'entrée de ladite ville
de Bourdeaulx , au jour que bailler et livrer la
doivent, s'il y est présent, ou mondit seigneur
284 Jean Chartier. [Juin 12
le conte de Dunois pour luy, si le roy n'y peut
estre, le serment sur le livre' et sur la croix,
ainsi qu'il est accoustumé, de tenir et maintenir
les bourgeois, marchands, manans et habitans
de ladite ville de Bourdeaulx et du pais de
Bourdelois, et chacun d'eulx, présent et absent,
qui demeureront ou demourer vouldront en son
obéyssance , en leurs franchises, privilèges, li-
bertez, statuts, loix, coustumes, estabblisse-
mens, stiles, observances et usances du pais de
Bourdeaulx et de Bourdelois, de Basas et de Ba-
sadois, et d'Agen et d'Agenois.
Et leur sera le roy bon prince et droicturier
seigneur, et les gardera de tort et de force de
soy-mesme , et de tous autres à son pouvoir ; et
leur fera ou fera faire droit, raison et accomplis-
sement de justice. Et des choses dessusdites et
chacune d'icelles le roy leur donnera et octroyera
ses lettres patentes, scellées de son grand seel,
en la meilleure forme que sur ce se pourra et
devra faire, quittement et franchement de ce
qu'il appartiendra au roy.
8. lîem. S'il avenoit que le roy ne pût estre
et se trouver au jour de ladite entrée, mondit
seigneur le conte de Dunois promettra et jurera
faire ratiffier par le roy toutes les choses des-
susdites, et de les luy faire jurer et promettre,
ainsi qu'il a esté dit cy-dessus.
9. Item. S'il en y a aulcuns qui ne veullent
demourer ne faire le serment au roy ou à ses
officiers, aler s'en pourront quant bon leur sem-
blera et où il leur plaira. Et pourront emporter
1. Le texte des Évangiles.
1451] Chronique DE Charles VII. 285
ou faire emporter toutes leurs marchandises, or,
argent et biens meubles, nefs, vaisseaulx et
toutes autres choses quelxconques. Et auront
pour ce faire bon saufconduit, et terme de vuy-
dange jusques à demy an , à compter de la dacte
de ces présentes, pourveu que, tandis qu'ils se-
ront parmy ceulx du party du roy, ils fassent le
serment de non faire ou pourchasser en icelluy
party du roy aulcun mal ou dommaige, tant
qu'ils y seront et demoureront.
Et s'ils avoient aulcuns héritages au païs,
iceulx demoureront à leurs plus prochains héri-
tiers estans dans iceluy pais, et qui vouldront
bien faire le serment au roy où à ses officiers,
et demourer fidels et constans en iceluy party.
10. Item. S'il en y a aulcuns desdits païs de
Guyenne et de Bourdelois qui ne soient encore
bien délibérez ou advisez de faire ledit serment,
et qu'ils veullent aler en aulcuns lieux de ce
royaulme de France ou dehors quérir et pour-
chasser aulcuns de leurs biens ou debtes, ils le
pourront faire; et auront le temps et terme de
eulx déclarer François et mectre en l'obéissance
et subgection du roy, si bon leur semble, jus-
ques à demy an prochain venant. Et s'il en y a
aulcuns ambaxadeurs ou aultres , qui depuis
soient absens de ladite ville et cité de Bour-
deaulx ou du païs dessusdit, qui veullent re-
tourner et faire le serment comme les aultres,
sçavoir, d'estre bons, vrays, loyaulx et obéissans
subgects au roy de France , ils le pourront faire
et y seront receus, et auront tous leurs biens,
rentes, revenus, possessions et héritages, dedens
demy an , ainsi que les aultres dessus nommez.
386 Jean Chartier. [Juin 12
1 1 . Item. S*il y a aucuns, pendant ledit temps
de demy an, qui s'en veullent aller hors de Vo-
béissance et subgection du roy de France , et
laisser aucuns de leurs biens en garde en ladite
ville de Bourdeaulx où ailleurs, audit pais de
Guyenne et de Bourdelois, faire le pourront, et
leur demoureront seurs et saufs pendant ledit
temps de demy an , et aussi les pourront envoyer
quérir iceluy temps pendant , si bon leur semble,
et les emporter ou faire emporter oij bon leur
semblera ; et s'il leur est deu aucune chose en
la ville de Bourdeaulx ou ailleurs, audit pais de
Guyenne et de Bourdelois, ils le pourront pour-
suivre et demander, et leur en sera fait raison
tt bonne justice, comme il appartiendra.
12. Item. S'il en y a aulcuns qui veullent avoir
saufconduit pour s'en aller avec leurs biens
meubles quelxconques, chevaulx, vaisseaulx et
autres choses, ils auront bon saufconduit pour
ce faire , et ne leur coustera chacun saufconduit
qu'un escu d'or.
1 3. Item. A esté appoincté, tractié et accordé
que en mectant par ceulx desdits trois estats
lesdites villes, chasteaulx et fortresses des pa'is
de Bourdelois, de Guyenne et de Gascogne, et
en faisant le serment ainsi que dit est, par les
manans et habitans en iceulx, tous iceulx ma-
nans et habitans auront abolicion générale du
roy de tous cas civils et criminels, et de toutes
peines énormes encourues, et leur en fera le roy
bailler ses lettres patentes, seellées de son grand
seel en général et en particulier, ainsi qu'ils les
voudront avoir, quittement et franchement de ce
qu'il en appartiendroit au roy.
I
145»] Chronique de Charles VII. 287
! 3. Item. Demoureront tous les nobles et non
nobles, manans et habitans desdites villes et pais
qui vouldront demourer en iceulx, et auront fait
le serment, en leurs possessions, droictures, et en
leurs chasteaulx, vifles, fortresses, seigneuries et
autres«héritages, oij qu'ils soient situez ou assis,
et aussi en leurs biens meubles, marchandises
et autres choses quelconques, sans qu'on leur
y fasse avoir aucun tort ou violence, ou que l'on
leur donne à aucun d'eulx aucun empeschement
ou destourbier quelconque.
14. Item. Pareillement demoureront les gens
d'église estans èsdits pais de Guyenne et de
Bourdelois en tous leurs bénéfices , dignitez ,
biens meubles et immeubles, en leurs offices
d'église, jurisdictions et possessions spirituelles
et temporelles, seigneuries, villes, chasteaulx et
fortresses, hostels, possesions, revenus, rentes,
cens, domaines et autres biens quelconques à
eulx appartenans; et en iceulx seront mainte-
nus, conservez et gardez, et aussi en leurs fran-
chises , privilèges , prééminences et libériez
quelxconques; et de ce auront les manans et
habitans des pais de Guyenne et de Bourdelois
bonnes lettres du roy, scellées de son grant seel,
telles que au cas appartiendra et devra appar-
tenir, quittement et franchement, mesmement
du droit du seau qui peult appartenir au roy de
France.
1 5. Item. Se les roys d'Angleterre ou ducs de
Guyenne ont donné par cy-devant et ou temps
passé, à aulcuns des manans et habitans de-
mourans esdits pais de Guyenne et de Bourde-
lois, aucunes terres, seigneuries, chasteaulx, for-
288 Jean Chartier. [Juin 12
teresses, hostels et autres quelxconques biens à
eulx appartenans, à cause dudit duché de
Guyenne, en quelque manière que ce soit, ils
seront et demoureront à ceulx à qui ils auront
esté donnez , sauf et réservé la terre et seigneurie
de Creton ou Curton, que le roy de France a
donnée « .
i6. Item. Ne seront contraincts doresna-
vant lesdits manans et habitans desdits pais de
Guyenne et de Bourdelois de payer aulcunes
tailles, impositions, gabelles, fouages, cartages,
ne autres subsides quelxconques. Et ne seront
tenus de payer doresnavant, les manans et habi-
tans des pais susdits, que les droits anciens deubs
et accoustumez en ladite ville de Bourdeaulx et
es pals dessusdits.
17. Item. A esté appoincté que tous marchans
apporteront doresnavant marchandises et vivres
quelxconques en ladite ville de Bourdeaulx et es
pais de Bourdelois, et pourront seurement ve-
nir par eaue doulce ou par terre, en payant tant
seulement les droitz et devoirs anciens et d'an-
cienneté deubs et accoustumez , tant au roy de
France que aux aultres seigneurs à qui ce pour-
roit appartenir, selon la forme et' manière de
leurs privilèges, franchises et libertez.
17. Item. Sera le roy content que en ladite
ville de Bourdeaulx y ait justice souveraine,
pour y connoistre, discerner, décider et déter-
miner diffmitivement de toutes les causes d'appel
qui se feront en iceluy pais de Bourdelois, sans
1 . A Jacques de Chabînnes , grand maître d'hôtel, et l'un
des principaux capitaines de l'expédition : c'est de là que
vient la branche de Chabannes-Curton.
i4Ji] Chronique de Charles VU. 289
pour iceulx appeaux par simple querelle ou aul-
trement estre tirées hors de ladite cité de Bour-
deaulx.
18. lîem. En oultre, a esté accordé que do-
resnavant le roy, ny ses successeurs roys, ne
pourront mander ne tirer hors des pais dessus-
dits, pour faire guerre, les nobles gens de
guerre, ne aultres dudit pais, sans leur vouloir
et consentement, si ce n'est que le roy les paye
de leurs gages et solde.
19. Item. En outre, a esté accordé par ce
présent tractié que mondit seigneur le conte de
Dunois fera rendre et délivrer à ceulx de ladite
ville de Bourdeaulx , francs et quittes , le maire
et le soubsmaire Jehan de Rostan ' et Bertrand
Daigas^.
20. Item. Fera le roy de France battre et
forger monnoye en ladite ville de Bourdeaulx ,
par l'advis et délibéracion de ses officiers et les
gens desdits trois estats d'iceluy pais de Guyenne,
en ce bien connoissans et intelligens, y appeliez
aussi avec eux les généraux maistres de mon-
noyes.
Et promettra le roy, par ses lettres patentes,
que les monnoyes qui à présent ont cours audit
pais puissent encore avoir cours ung an ou
deux ans, se bon leur semble. Et donnera le roy,
en faisant icelle monnoye, la pluspart de son
droit seigneurial, afin d'amender icelle monnoye
au prouffit et utilité du peuple dudit pais Bor-
•delois.
1 . Ou Roustan,
2. Ou Dagaz.
Jean Charîier. H. 19
290 Jean Chartier. [Juin 12
21. Item. Si le roy laisse aulcunes gens d'ar-
mes en ladite cité et ville de Bourdeaulx et pais
de Guyenne, pour la «leureté, garde et deffense
d'iceulx, il les payera de leurs gages, et les
fera gouverner bien et doulcement, et payer ce
qu'ils prandront; et ceulx qui seront logez en la-
dite ville de Bourdeaulx seront logez es hostel-
leries et autres lieux moins grevables et dom-
mageables pour les bourgeois, marchans et habi-
tans d'icelle ville de Bourdeaulx.
22. Item. A esté appoincté que les officiers
que le roy commectra oudit pais de Guyenne
promectront au roy ou à ses commis et jure-
ront de faire bonne et loyale justice, sans fa-
veur, autant au petit comme au grand, et qu'ils
garderont les coustumes et loix de ladite ville de
Bourdeaulx et des pais de Guyenne et de Bour-
delois, et les maintiendront en leurs honneurs,
privilèges, franchises, libériez et prééminences,
et en jouiront ceux de ladite ville de Bour-
deaulx, et autres quelconques dudit pais de
Bourdelois, de leurs jurisdictions et exploits,
comme d'ancienneté ils ont accoustumé.
23. Item. Défendra le roy, ou fera deffendre
et exhiber 2 à son procureur en ladite cité de
Bourdeaulx, qu'il ne vexe ou travaille aucuns
des habitans d'icelle ville et du pays, sans re-
queste de partie et sans qu'il y ait auparavant
deue et convenable information faicte.
Lesquels tractiez, accords, appoinctemens ,
promesses et convenances, nous Pierre ', par la
1. Le célèbre Pcyre Berlanà. Voy. Biographie Didot, au
mot Berland.
2. Inhiber.
145 ij Chronique de Charles VII. 291
permission divine arcevesque de Bourdeaulx,
Bertrand, seigneur de Montferrant, Gaulhac ou
Gailard de Durefort, seigneur de Duras, Gadi-
fier ou Gadiffer-Chartreuse, maire et contre-
maire de Bourdeaulx, Jehan de la Lande, sei-
gneur de Brande ', Bernard Angevin, seigneur
de Rosen ou Rosan. et de Puigeaux^, et Guil-
lemin Andrieu, seigneur de Lausac 3, promettons
par la foy et serment de nos corps, et sur nos
honneurs, tenir et accomplir de poinct en poinct,
selon leur forme et teneur, sans icelles aulcune-
ment enfraindre. En tesmoing de ce, nous avons
signé ces présentes, et scellé des seaulx de nos
armes, le samedy 12e jour de juing, l'an mille
quatre cent cinquante et ung.
Chapitre 2jo.
Autre appoincîement entre lesdits seigneurs
François et Monseigneur Gaston,
conte de Venages 4.
Ledit appoinctement estant ainsi et par la ma-
nière que dit est fait et conclud , et estant
venu à la cognoissance de Monseigneur Gaston
de Foix, conte de Venauges et captai de Buch ,
iceluy conte se retira par devers Monseigneur le
conte de Dunois, lieutenant général du roy, le-
quel tenoit les champs en belle et grande com-
1 . Alias Breida ou Brouida.
2. Ou Pingeaux.
3. Ou Lansac.
4. Benauges.
292 Jean Chartier. [Juin 1 5
paignie de gens d'armes, comme dessus est dit,
pour acttendre tous venans ennemis du roy, et
fit un tractié et appoinctement avec ledit lieute-
nant touchant son fait et les siens.
Or, pour ce que ledit Monseigneur le captaul
estoit chevalier de l'ordre de la jartière , qui est
l'ordre du roy d'Angleterre , il estoit en voulenté
de soy retraire avec les Anglois, et pour aulcunes
aultres causes et raisons à ce le mouvans, et
laisser ses terres, possessions et héritages qu'il
avoit audit pais de Guyenne à aulcuns de ses en-
fans, ou aux enfans de ses enfans, lesquels de-
moureroient François et en l'obéissance du roy
de France. Et fut accordé par les parties ce qui
s'ensuit :
1 . Premièrement. Que ledit Monseigneur le
captaul de Beuch et ses enfans, et les enfans de
ses enfans, leurs héritiers et successeurs, auront
toutes les terres, chasteaulx, seigneuries, for-
iresses, hostels, héritages et possessions que le-
dit seigneur le captaul, et Monseigneur de Can-
dale son fils, tiennent et possèdent au duchié et
pais de Guyenne, et qui leur compétent et ap-
partiennent par les successions de leur père et
mère, et autres leurs prédécesseurs, et en toutes
celles qu'ils ont acquises, de quelque personne
que ce soit.
Et s'il y a aucunes d'icelles terres et seigneu-
ries, chasteaulx, fortresses, hostels et héritages
dont ils ayent perdu la possession et seigneurie
par la fortune de la guerre, ou autrement en
quelque manière que ce soit, icelles terres et
seigneuries seront rendues et restituées, réelle-
ment et de fait, à sesdits enfans et à ses hoirs et
145 1] Chronique de Charles VII. 295
successeurs, par ceux qui les tiennent, qui à ce
faire seront contraints de par le roy.
2. Item. Et si auront toutes les terres et sei-
gneuries, hostels et héritages dont lesdits Mon-
seigneur le captaul et Monseigneur de Candalle,
son fils, jouissent , et qu'ils possèdent en ladite
duchié de Guyenne, qui leur ont esté donnez,
ou à leurs prédécesseurs, par les roys d'Angle-
terre et les ducs de Guyenne.
Et sera tenu le roy de récompenser ceux à
qui ils sont et doivent appartenir, jusques à la
valeur de deux mille livres tournois de rente ,
monnoye de roy, si tant montent ; et si plus mon-
tent, lesdits enffans ou enffans de ses enffans,
héritiers et successeurs, suppléeront et payeront
le surplus à qui il appartiendra ; et le roy les
fera jouir paisiblement de toutes lesdites terres,
seigneuries, hostels et héritages.
^. Item. Si Monseigneur le captaul et Mon-
seigneur de Candalle son fils, ou ses prédéces-
seurs, ont fait ou fait faire au temps passé, en
quelque manière que ce soit, ou feront doresna-
vant par authorité de justice ou aultrement, aul-
cunes réparations nécessaires et profitables es
chasteaulx, maisons, fortresses et autres héri-
tages à eulx donnez et octroyez par les roys
d'Angleterre et les ducs de Guyenne , en ce cas,
icelles réparations seront allouées et rabatues à
ceulx à qui devroient appartenir lesdits héri-
tages, chasteaulx, hostels et fortresses, sur ce
qu'il faudra que lesdits enfans, héritiers et
successeurs restituent, si restituer faut, outre
lesdits deux mille livres tournois de rente,
desquels le roy doit acquitter lesdits enffans,
294 Jean Chartier. [Juin 13
leurs héritiers, hoirs, successeurs et ayans cause,
sans qu'ils puissent demander ou rabattre aus-
dits seigneurs le captaul et de Candalle son fils
aulcune chose des fruits et revenus du temps
passé, desquels eulx et leursdits enffans demou-
reront quittes, pour ce qu'ils les ont fait faire et
soustenir.
4. Item. Sera content le roy que mondit sei-
gneur le captaul de Buch emporte et face em-
porter dudit pais de Guyenne tous ses biens
meubles, or, argent , vaisselle et autres biens
quelconques, en quelque part que bon luy sem-
blera; et aura bon et loyal saufconduit pour ce
faire.
^.' Item. Sera le roy content que lesdits sei-
gneurs le captaul et de Candalle puissent dé-
laisser leursdites terres, seigneuries, héritages,
chasteaulx, fortresses, hostels et possessions
quelxconques qu'ils ont au pais de Guyenne, à
l'aisné fils de mondit seigneur de Candalle, fils
dudit Monseigneur le captaul, et qu'il en puisse
jouir et user par luy, ses successeurs, héritiers
et ayans cause, à toujours mais perpétuelle-
ment.
6. Item. Pource qu'icelluy fils dudit Monsei-
gneur de Candalle est mineur d'ans, sçavoir en
l'aage de trois ans ou environ , le roy sera con-
tant que Monseigneur le conte de Foix, son
cousin, ait de par luy la garde et le gouverne-
ment d'icelluy enfant, et desdites terres, héri-
tages et biens quelxconques, pour les régir et
gouverner doresnavant au profit d'icelluy en-
fant, à condicion qu'il nourrira ledit enfant, sous
l'obéissance du roy, jusques à ce qu'il soit en
■i4Si] Chronique de Charles VII. 295
aage suffisant d'avoir luy mesme le gouverne-
ment de sesdits biens et héritages, et moyennant
que le revenu d'iceulx héritages de cette pré-
sente année demourera et sera du tout entière-
ment au profit de Monseigneur le captaul de
Buch ou de Monseigneur de Candale, ou à l'ung
<i'eulx, lequel qu'il leur plaira.
Et se pourront faire payer, tant desdits re-
venus que de toutes aultres debtes et arrérages
quelconques à eux deus en leursdites terres et
seigneuries par leurs receveurs et officiers d'i-
celles.
7. Item. A esté accordé que les officiers que
mondit seigneur le captaul de Buch , et le sei-
gneur de Candalle , son fils, ont mis et vouldront
mectre dedens trois mois prochainement venans
èsdites terres et seigneuries, ils seront et demou-
reront doresnavant pour icelle régir et gouverner
pour ledit enfant, en faisant loutesfois le ser-
ment de fidélité et tous autres qu'il appartiendra,
es mains des officiers du roy ou es mains dudit
seigneur conte de Foix, d'estre bons, vrays et
loyaulx envers le roy, et de bien régir et gou-
verner icelles terres et seigneuries au profnt et
utillité dudit enfant.
8. Item. Pour ce que ledit enfant est mineur
d'ans et sous aage, comme dit est, iceluy Mon-
seigneur de Foix, comme ayant la garde et le
gouvernement d'iceluy enfant , fera au roy la foy
et hommage deubs et accoustumez à cause des-
dits héritages.
Et quant ledit enfant sera en aage d'avoir
luy mesme son gouvernement, il en fera hom-
maige au roy comme son subget et vassal , et
296 Jean Chartier. [Juin 1 3
fera semblablement les autres devoirs accous-
tumez.
9. Item. Pareillement, tous les subgects de-
mourans es seigneuries que mondit seigneur le
captaul et mondit seigneur de Candalle tiennent
à présent, et qui demoureront avec ledit enfant,
feront le serment au roy, en la main d'aulcuns
de ses officiers, d'estre bons et loyaulx Fran-
çois, subgectz et obéissans au roy de France
Charles, ainsi qu'il est accoustumé de faire en
tel cas.
10. Item. S'il advenoit que ledit enfant, es-
tant venu en son aage parfait, ne voulsist de-
mourer dans le party du roy, ne faire le ser-
ment, ou qu'il allast de vie à trespas sans
laisser d'hoirs de son corps , en ce cas toutes
lesdites terres, seigneuries, chasteaulx, fortres-
ses, rentes, revenus et possessions quelxconques
demoureront au plus prochain héritier d'icelluy
aisné fils du susdit Monseigneur de Candalle ^
soient masles ou fumelles, demourans ou venans
au party du roy.
11. Item, Pource que mondit seigneur de
Candalle n'est pas encore délibéré de prandre et
accepter le party françois, le roy sera content
qu'il ait terme d'ung an pour se résoudre à soy
déclarer François, se bon luy semble, et il aura
saufconduit bon et soffisant afin d'aller où bon
luy semblera, et d'emporter ou faire emporter
du pais de Guyenne tous ses biens meubles, or,
argent, vaisselle et autres biens quelxconques
devant ledit temps d'ung an.
12. Item. S'il advenoit que pendant ledit
temps d'ung an ou partie d'icelluy, ledit Mon-
14$ JJ Chronique DE Charles VII. 297
seigneur le captaul et Monseigneur de Candalle,
son fils, voulsissent demeurer, ou l'ung d'eux,
et se tenir dans ladite duchié de Guyenne , en
quelque part que bon leur semblast , pour agir
en aulcunes de leurs besongnes et affaires, ils
le pourront faire , pourveu qu'ils facent serment
solemnel qu'ils ne feront ny ne pourchasseront
aulcune chose qui soit au dommaige du roy,
ne de ses hommes, vassaulx et subgects, tant
comme ils seront et demeureront oudit pais et
terres du roy.
13. Item. S'il advenoit que ledit seigneur de
Candalle se voulsist faire François dedens ledit
temps d'ung an , et estre vray subgect et obéys-
sant au roy de France, et, pour ce faire, dé-
laisser et abandonner lesdites terres qu'il a en
Angleterre , tant de soy-mesmes comme à cause
de madame de Candalle sa femme , le roy, pour
luy ayder à vivre et soustenir son estât en son
service, luy donnera la somme de deux mille
livres tournois de pencion pour chacun an.
14. Item. Il est accordé que mesdits seigneurs
le captaul et de Candalle pourront demander,
requérir et pourchasser envers tous et contre
tous, ainsi que bon leur semblera , toutes leurs
debtes, obligations, ypothèques, raisons et ac-
tions qu'ils peuvent avoir envers plusieurs per-
sonnes et sur plusieurs lieux et places, spécia-
lement sur la place de Lespare ; et leur fera ou
fera faire le roy bonne et briefve expédition de
justice dedens ung an prochain venant.
Lesquels tractiez, accords, appoinctemens,
promesses et convenances, nous, Gaston de
Foix, conte de Benauges, captaul de Buch,
298 Jean Chartier. [Juin 15
promectons par la foy et le serment de nostre
corps, et sur nostre honneur, tenir et faire tenir
de poinct en poinct, selon leur forme et teneur,
comprinses dans les articles ci-dessus escrits et
déclarez, sans les enfraindre en aulcune ma-
nière. En tesmoing de ce, nous avons signé ces
présentes de nostre seing manuel, et sellé du
seel de nos armes, le dimanche treiziesme jour
de juing , l'an mille quatre cent cinquante-ung ' .
1. Le même jour 13 juin 14511 le comte de Benauges,
captai de Buch , passa, selon toute apparence, avec les
mêmes commissaires, un traité secret qui lui assuroit un pré-
sent de « 1 j,ooo écusd'or, tantost et incontinent que la ville
» de Bordeaux sera réduite en l'obéissance du roy, etc. w II
existe du moins un acte original par lequel les commissaires
de Charles vu contractent au p.om du roi cette obligation
vis à vis du captai.
Voici le texte de ce document :
CÉDULE ou Scellé
Par lequel Jean, comte de Danois, Poton de Saintrailles et
Jean Bureau, commissaires de Charles VII, s'engagent à
faire payer par le roi au captai de Buch la somme de
quinze mil ècus d'or après la réduction de la capitale de la
Guyenne.
Nous, Jehan, Bastard d'Orléans, conte de Dunois et de
Longueville, Poton de Saintrailles, bailly de Berry et pre-
mier escuier de corps du roy notre seigneur, et Jehan Bu-
reau, conseiller dudit seigneur et trésorier de France, affer-
mons pour vérité que par le traictié aujourd'huy fait entre
nous et Monseigneur Gaston de Foix , conte de Benauges,
captau de Buch , luy a esté par nous promis et enconvenancé
lui faire paier, bailler et délivrer en content , réaniment et
de fait , de bon or et de poix , par le roy nostre sire , la
somme de quinze mil escus d'or, tantost et incontinent que
la ville de Bordeaux sera réduicte en l'obéissance du roy et
que les habitans d'icelle auront fait le serment audit sei-
gneur, et aussi qu'il aura baillé toutes ses places es mains de
1451] Chronique de Charles VII. 299
Chapitre 251.
Aultre appoinctemenî entre les dessusdits seigneurs
françoys et Messire Bertrand de Montferrant. •
En ce mesme temps et an mille quatre cent
cinquante et ung , en continuant et persévé-
rant èsdits traitez et appoinctemens pour par-
venir à paix et concorde, fut fait ung autre
traitié entre Monseigneur Jehan, bastard d'Or-
léans, conte de Dunois et de Longueville , lieu-
tenant général du roy nostre sire sur le faict de
sa guerre, Poton de Saintrailles, bailly de Berry,
grand escuyer de France, et maistre Jehan Bu-
reau, trésorier de France d'une part; et Mon-
Monseigneur le conte de Foix , selon le contenu de son
traictié; laquelle somme de quinze mil escus d'or nous lui
promettons et jurons par la foy de noz corps et sur nos hon-
neurs luy faire , par le roy, bailler et paier content en la cité
de Bordeaux , et illec les porter à ses despens, tantost et in-
continent que ladite ville sera réduite en l'obéissance du roy,
et les habitants d'icelle fait le sèrement au roy en tel cas
acoustumé , et aussi qu'il aura baillé et mis es mains de mon
dit seigneur le conte de Foix toutes ses dites places, selon
le contenu de son dict traictié. En tesmoing de ce nous
avons signé ces présentes de noz seings manuels et scellé de
nos armes, le
(Original en parchemin, percé de trois trous pour les
sceaux, signé sur le repli en autographes : Jehan, Poton,
Bureau. Bibl. imp., collection de Fontanieu, titres origi-
naux, t. I, troisième pièce. )
La date, comme on voit, est restée en blanc; mais le
texte ci-dessus de Godefroy nous permet de la restituer,
puisque, d'après les termes mêmes de la cédule , celle-ci
fut passée en conséquence du « traictié aujourd'hui faict
entre nous et Monseigneur Gaston»^; or ce traictié n'est
autre que celui du 1 3 juin ci-dessus rapporté.
300 Jean Chartier. [Juin 14
seigneur Bertrand de Montferrant et de la Con-
tran ' d'aultre part, en la forme et manière cy-
après déclarée.
1. Premièrement. A esté accordé entre eulx
que ledit seigneur de Montferrant sera compris
ou traictié fait par lesdessus dits et autres, de la
part du roy de France Charles, avec ceulx de la
ville de Bourdeaulx et les trois estats du pais de
Guyenne et de Bourdelois, et si jouyra des pri -
vilèges, libertez, prééminances et franchises
données et octroyées par ledit roy de France à
ceulx de ladite ville de Bourdeaulx et du pais de
Bordelois et de Cuyenne.
2. Item. A esté appoincté qu'où cas que les
Anglois, par puissance d'armes, dedens le vingt-
troisiesme jour de ce présent mois de juing ne
mettent les François et gens du roy Charks hors
de leur camp, qu'ils ont prins et tiennent devant
le chastel de Fronsac , et qu'ils ne demeurent
en iceluy camp les plus forts, en ce cas, ledit
vingt-troisiesme jour estant passé, ledit seigneur
de Montferrant mectra toutes ses places en l'o-
béissance du roy de France.
3. Item. A esté accordé et appoincté que se
dedens le vingt-troisiesme jour de juing l'armée
des Anglois vient pour le secours des gens du
païs de Cuyenne , en ce cas ledit seigneur de
Monferrant se pourra armer avec eulx, leur ayder
et les secourir de tout son pouvoir.
Et ou cas que lesdits Anglois ne demourent
les plus forts audit camp devant iceluy lieu de
Fronsac, dedens le vingt-troisiesme jour de
1. Ou Lagoirran.
^jlTL
145»] Chronique DE Charles VII. 301
juing, en ce cas ledit seigneur de Montferrant
accomplira sondit tractié, comme dit est cy-
dessus, et fera le serment au roy d'estre bon et
loyal François, et mectra ses places et les hom-
mes de ses terres et seigneuries en l'obéissance
du roy de France.
4. Item. Pour ce faire, ledit jour passé, le
roy sera contant que ledit seigneur de Montfer-
rant, ses hoirs, et ses successeurs après luy,
ayent toutes les terres, chasteaulx, fortresses,
seigneuries , hostels et héritages quelxconques
que ledit seigneur de Montferrant et ses prédé-
cesseurs ont tenu et possidé, tiennent et possi-
dent en ladite duchié de Guyenne, et qui deue-
ment luy compétent et appartiennent par suc-
cessions de son père et de ses autres prédéces-
seurs, et qu'ils ont acquis deuement de quelque
personne que ce soit; et si luy ou sesdits pré-
décesseurs ont perdu la possession d'aulcunes
desdites terres et seigneuries par la fortune de
la guerre, ou aultrement, la jouyssance et pos-
session luy en sera baillée de par le roy, incon-
tinent qu'il aura fait le serment.
5. Item. A esté accordé que ledit seigneur de
Montferrant aura toutes les terres, seigneuries,
hostels et héritages que les roys d'Angleterre et
ducs de Guyenne ont donné, le temps passé, aux
prédécesseurs dudit seigneur de Montferrant et
à luy-mesmes.
Et sera le roy tenu de récompenser ceulx à
qui ils sont et doivent appartenir, s'il y en a
aulcun ou aulcuns, jusques à la valeur de cinq
cent escus d'or vieux de rente par chacun an.
Et si plus valent que ladite somme de cinq
502 Jean Chartier. [Juin 14
cent vieils escus d'or, ledit seigneur de Montfer-
rant sera tenu de recompenser ceulx à qui ap-
partiennent lesdits héritages du surplus, si au-
cuns en y a.
Et, de plus, il sera quitte envers le roy et
tous autres des fruicts et revenus que par cy-
devant luy et sesdits prédécesseurs ont receu et
retenu des héritages dessus spécifiez.
6. Item. A esté accordé et appoincté que, des
choses dessus dites, le roy octroyera et donnera
audit seigneur de Montferrant, ou à ses hoirs et
successeurs, ses lettres patentes en forme deue
et suffisante.
7. Item. Pour seureté des choses dessus dites,
ledit seigneur de Montferrant baillera et déli-
vrera es mains de mondit seigneur le conte de
Dunois, dedens demain tout le jour, la place de
Montferrant; laquelle place mondit seigneur de
Dunois sera tenu luy rendre et restituer tantost
et incontinent qu'il aura fait le serment au roy,
et mis toutes sesdites terres et seigneuries en son
obéissance; ou toutesfois, tantost après que de-
dens ledit vingt et troisiesme jour de ce présent
mois de juing, les dessus dits Anglois, par puis-
sance d'armes, auroient mis hors les gens du
roy de France du camp qu'ils ont esleu et tien-
nent devant le chastel de Fronsac.
Toutes lesquelles choses dessus dites, et cha-
cune d'icelles, nous, Bertrand de Montferrant,
seigneur dudit lieu de Montferrant, promectons
par la foy et le serment de nostre corps, et sur
nostre houneur, tenir, faire tenir et accomplir
par nous et les nostres, au roy nostre dit sei-
gneur, de poinct en poinct, sans les enfraindre
1451] Chronique de Charles VII. 30 j
en aucune manière, sans fraude, barat ou mal-
engin. Tesmoing nostre seing manuel et seel de
nos armes cy-m.is, le qualorziesme jour de juin,
l'an mille quatre cent cinquante-ung.
Chapitre 252.
De l'entrée faicte par les seigneurs françoys
dessus nommez en ladite ville et cité
de Bourdeaulx.
Tant-tost après que les dessus dits commis
pour faire le tractié de Bourdeaulx dessus
déclaré eurent ainsi besoigné avec ceulx dudit
Bourdeaulx , s'en retournèrent par devers mon-
dit seigneur le conte de Dunois, lieutenant gé-
néral du roy, le chancelier de France et autres
du conseil, et leur rapportèrent et firent voir
par escrit les appoinctemens, accords et conve-
nances signez et seellez , tant d'une part et d'un
costé que d'autre; lequel conte fut fort joyeulx
d'icelles ; aussi le furent tous les autres sei-
gneurs.
L'affaire fut en suite dilayée huict jours, sça-
voir après ledit jour de dimanche à eulx octroyé
par iceluy lieutenant; auquel jour ne leur vint
ne comparut aucun secours. Néantmoins, oultre
et par dessus les promesses susdites ainsi faites,
lesdits seigneurs et habitans de Bourdeaulx, es-
pérans tousjours et se confians d'avoir et rece-
voir du secours, requirent fmalement jour de
bataille. Lequel leur fut octroyé, par Monsei-
gneur de Dunois, audit mercredi vingt et troi-
siesme jour dudit mois de juing ensuivant, pour
304 Jean Chartier. [Juin 24-30
là se deffendre, si secours leur venoit de la part
du roy d'Angleterre ; sinon , et à ce défaut, qu'ils
se dévoient rendre iceluy jour.
Auquel jour de mescredy dessus dit comparu-
rent devant icelle ville les seigneurs françois
dessus nommez , pour attendre et combatre les
ennemis du roy, ou réduire ladite ville en son
obéissance, comme à luy appartenant de son
droict paternel; auquel lieu ils furent, expectans
et attendans la bataille, jusques à solleil couché.
Et à celle heure, ceulx de Bourdeaulx, se voyans
avoir faulte et manque de secours, firent faire
un haut cry par ung hérault , lequel crioit : Se-
cours de ceux d'Angleterre^ pour ceux de Bour-
deaux! Auquel cry il ne fut aucunement respondu
ne donné secours. Parquoy se départirent icelles
batailles, et s'en allèrent loger sans aulcune autre
chose faire pour icelle heure.
Le lendemain retournèrent mesdits seigneurs
le chancellier et trésorier de France , avec plu-
sieurs autres, par devers iceulx de Bourdeaulx.
Lesquels appoinctèrent tellement, que ceulx de
Bourdeaulx dirent qu'ils seroient tous prests le
mercredy ensuivant de rendre et bailler les
clefs des tours, chasteaulx, havres, portes et
barrières d'icelle ville, et faire le serment d'estre
doresnavant bons et loyaulx subgectz et hommes
naturels du roy de France, selon l'appoincte-
ment et les promesses par eulx cy-devant faites.
Et fut lors ordonné ledit Monseigneur le tré-
sorier, à cause des grandes diligences qu'il
avoit faites à la poursuite d'icelle conqueste
de Guyenne, maire de ladite ville et cité de
Bourdeaulx. Pareillement fut ordonné Joachim
1451] Chronique de Charles VII. 50 j
Rouault connestable dudit lieu. Et fit le serment
ledit connestable en la main du chancellier, et
ledit maire es mains d'iceulx chancelier et con-
nestable.
Le mercredy ensuivant, qui estoit pris pour
rendre ladite ville, furent préparez les seigneurs
du pais avec ceulx de Bourdeaulx pour plus
honorablement recevoir ledit lieutenant du roy
et la seigneurie estant lors avec luy, lesquels
firent l'entrée cedit jour.
Et, pour prandre la possession et saisine d'i-
celle cité, entrèrent les premiers, par l'ordon-
nance d'iceluy lieutenant, Messire Théaulde de
Valpergue, chevalier, bailly de Lyon, et ledit
sire Jehan Bureau, conseiller du roy et maire
d'icelle cité et ville , ausquels furent baillées les
clefs de tous les forts lieux estans en cette ville.
A icelle entrée ne furent et ne se trouvèrent
point les francs-archiers : ce fut, comme on di-
soit, à la requeste de ceulx de Bourdeaulx; mais
ils furent envoyez loger autour de Libourne et
à ung autre port de mer.
Cette solemnelle entrée commença à soleil le-
vant , et fut faite par le haut dudit lieu , oli es-
toient les seigneurs de Lesparre , de Montfer-
rant , et plusieurs autres nobles et notables per-
sonnes de ladite ville et du pais d'autour.
A cette joyeuse entrée estoient tous les gens
d'église revestus en chappes, tant religieux,
chanoines, curez, comme autres, et receurent
en grande procession, très-honorablement, ledit
lieutenant du roy et sa très noble compaignie.
Et premièrement commencèrent à entrer les
archiers de l'avant-garde, c'est à sçavoir, des
Jean Charîier. 20
3o6 Jean Chartier. [Juin 50
mareschaux et autres cappitaines, estimez mille
à douze cent , dont estoient gouverneurs iceluy
Joachim Rouault, connestable dudit Bourdeaulx,
et le seigneur de Panansac", séneschal de
Thoulouse; et ensuite les hommes-d'armes de
ladite avant-garde, tous à pied, que gouver-
noient les mareschaux de Lohéac et de Jallon-
gués, lesquels estoient trois cent hommes d'ar-
mes; et estoient iceux mareschaux à cheval très
bien montez. Après eulx venoient les contes de
Nevers et d'Armagnac , et le viconte de Lau-
trec , frère du conte de Foix , qui avoient trois
cent hommes d'armes de pied.
Après vinrent les archiers du seigneur de la
Bessière, lieutenant du conte du Maine, nom-
brez de quatre à cinq cents * hommes. En suite
d'iceux entra la bataille des archiers, nombrée
jusques à trois mille , que conduisoit et gouver-
noit le susdit seigneur de la Bessière et le sei-
gneur de la Rochefoucault.
En amprès entrèrent des seigneurs du grand
conseil du roy, c'est à sçavoir l'évesque d'A-
lectî, Maistre Guy Bernard, archediacre de
Tours; après, l'évesque et duc de Langres4, et le
chancellier de La Marche avec eux, et aulcuns
des secrétaires du roy.
Puis venoit Messire Tristam l'Hermite, pré-
vost des mareschaux, et avec luy ses sergens,
tous à cheval.
Après luy entrèrent cinq trompettes et héraults
1. Ou Pannesac.
2. (Godefroy ). Ms. de Rouen : trois à quatre cens.
3. Elie de Pompadour, évêque d'Alet.
4. Philippe de Vienne.
1451] Chronique de Charles VII. 507
et poursuivans du roy qu'autres seigneurs, por-
îans chacun leurs cottes d'armes , sçavoir celles
du roy et desdits seigneurs qui là estoient, aus-
quels ils appartenoient.
En amprès entra une hacquenée blanche dont
la selle estoit couverte de veloux cramoisy, qui
portoit sur la croupe un drap de veloux aseur
(azuré) semé de fleurs-de-lys d'or en broderie, et
sur la selle avoit un petit couffret couvert de ve-
loux asur, semé de fleurs-de-lys d'orfavrerie,
dedens lequel estoient les grands sceaulx du roy,
et ung varlet à pied conduisoit et menoit icelle
hacquenée, et à chacun costé d'icelle estoient
deux archiers revestus de livrée.
Puis venoit le chancelier de France à cheval ,
qui estoit armé d'un corsset d'arcier, et par
dessus avoit une jacquète de veloux cramoisy.
Après luy entra le seigneur de Xantrailles ou
Saintrailles, bailly de Berry, et grand escuyer
d'escuyerie du roy, monté sur ung grant cour-
sier couvert de drap de soye; iceluy bailly estoit
armé à blanc, tenant l'une des bannières du roy,
et le seigneur de Montagu, son neveu, tenant
l'autre à senestre , monté pareillement sur ung
beau coursier ; et chevauchoient tous deux sans
moyen et immédiatement devant ledit lieutenant
du roy.
Puis entra le conte de Dunois, lieutenant gé-
néral du roy, comme dit est, lequel estoit tout
seul, monté sur un coursier blanc, couvert de
veloux bleu, chargé d'orfavrerie d'or; et estoit
tout armé de harnois blanc.
Après luy venoient les contes d'Engoulesme
et de Clermont , armez tout à blanc, ayans leurs
3o8 Jean Chartier. [Juin 30
chevaux couverts, et leurs pages après eulx,
moult richement habillez.
Puis entrèrent les contes de Vendosme et de
Castres, avecques eulx plusieurs nobles barons
et grands seigneurs, tous et chacun d'eulx moult
richement habillez et bien parez.
Et après eulx entra la bataille des hommes
d'armes , jusques au nombre de mille cinq cent
lances, que conduisoit et gouvernoit Messire
Jacques de Chabannes, grand-maistre d'hostel du
roy, lequel estoit à cheval, armé à blanc, son
cheval couvert mouh richement.
En amprès venoient les hommes d'armes du
conte du Maine, nombrez à cinq cent cinquante '
lances, que menoit Geoffroy de Sainct-Belin ,
bailly de Chaumont en Bassigny.
Suivoit l'arrière-garde, que composoient les
gens de Joachim Rouault, soubs la conduite de
Messire Abel Rouault, avecques lesquels es-
toient les gens d'armes et les archiers du sei-
gneur de Xantrailles.
Et ainsi allèrent toutes ces compaignies jus-
ques au devant de la grant église \ là où descen-
dit ledit lieutenant général du roy, et les contes
d'Engoulesme, de Nevers, de Vendosme, d'Ar-
magnac, de Castres, le chanceher, et plusieurs
autres des seigneurs dessus dits. Alors vint l'ar-
cevesque de Bourdeaulx à la porte d'icelle éghse,
revestu en habit pontifical, accompaigné des
chanoines de ladicte église, et là encensa ledit
lieutenant, et luy fit baiser aulcuns reliquaires,
avec la croix ; puis le print parla main et le mena
I. (Godefroy). Ms. de Rouen : cent cinquante.
i4Ji] Chronique de Charles VII. 509
dedens le chœur, devant le grant autel de la-
dite église, faire sa prière et son oraison.
Avecques ledit lieutenant entrèrent deux des
héraultx du roy, revestus de leurs cottes d'ar-
mes; après entrèrent aussi tous les seigneurs
dessus nommez, et laissèrent lesdites deux ban-
nières du roy dedens icelle église.
Et tant-tost après que ledit lieutenant et les
autres seigneurs eurent fait leur dévotion , le
susdit arcevesque print ung messel , et fisl jurer
et promettre audit lieutenant du roy, et aux aul-
tres seigneurs là présens, que le roy les main-
tiendroit et les garderoit à tousjours en leurs
franchises , prévilléges et libertez accoustumées
et anciennes, et que bien et loyalement ils en
feroient leur devoir envers le roy de tout leur
pouvoir : ce qu'ils firent. Et pareillement ledit
lieutenant fist jurer cet arcevesque, le seigneur
de TEsparre, et autres seigneurs assistens, no-
bles, et gens d'auctorité de ladite ville, qu'ils
seroient à tousjours bons, vrays et loyaulx sub-
gectz du roy de France, en luy obéissant, et à
sa couronne ; et mesmement toute la commu-
naulté. Ce qu'ils firent et accordèrent tous d'une
voix, les mains tendues aux saincts', comme
on a accoustumé de faire en tel cas.
De ce serment fut excepté le susdit captaul
de Beuch, qui pour lors ne s'estoit point encor
advisé ny résolu de le faire, d'autant qu'il estoit
chevalier de la Jartière, qui est l'ordre du roy
d'Angleterre, comme dessus est dit.
Après ouyt ledit lieutenant, avec toute la sei-
ï . C'est-à-dire les gages sacrés : ici les saintes écritures
et le livre de la messe.
310 Jean Chartier. [Juin 30
gneurie et compaignie, la messe bien dévote-
ment , que chanta cet arcevesque , avant laquelle
fut dit le Veni Creator spiritus , et le Te Deum lau-
damus , et sonna l'on cependant toutes les clo-
ches solemnellement , tant en icelle église cathé-
dralle , comme en toutes les aultres églises de la
ville et cité de Bourdeaulx.
Icelluy service fait, se partit ledit lieutenant
et tous les seigneurs hors d'icelle église, et mon-
tèrent tous à cheval , pour aller prendre leur ré-
fection; pour le sujet de quoy se retrahit chacun
en son logis, réservé le chancellier de France,
et le grand maistre d'hostel du roy, et le chan-
cellier de la Marche, lesquels demourèrent pour
recevoir le serment de Messire Olivier de Coi-
tivy, séneschal de Guyenne , lequel vint moult
grandement accompaigné des gens du roy, et
des barons et chevaliers duditpaïs de Guyenne,
comme aussi des bourgois dudit Bourdeaulx. Là
il présenta ses lettres audit chancellier de France;
après la lecture desquelles ce chancelier luy fit
faire le serment que bien et loyaument il tien-
droit les jurisdictions, et feroit justice égale au
petit comme au grand , et au pauvre comme au
riche , et tant en ladite ville et cité de Bour-
deaulx comme en tout iceluy pays et duchié de
Guyenne. Et commanda le chancellier, après le
serment, tel que dit est, receu de ce séneschal,
que chacun luy obéist comme à la propre per-
sonne du roy es choses concernans son dit office.
Et après que ledit lieutenant eut envoyé gens
dedens le chastel de LomboiseS chambre du
I. Ou Lombroise.
143'] Chronique de Charles VII. jii
roy, y fut mise une des bannières du roy sur
ladite place. Puis allèrent certains députez de
par le lieutenant es tours et havres de la ville ,
où l'autre bannière fut mise. En suite de quoy
fut fait un cry solemnel , à son de trompes ou
trompettes, portant deffense à tous, de par le
roy et de par ledit lieutenant, qu'aucun ne prinst
chez son hoste, ne ailleurs, aucune chose sans
payer. Et cela fait, chacun s'en alla loger ainsi
que par les fourriers estoit ordonné, pour prendre
la réfection du disner. Mais il ne tarda guères
après le disner qu'ung grand murmure survint
en la ville au sujet d'ung qui estoit du party et
des gens du roy, lequel avoit transgressé le cry
cy-dessus fait de par le roy. Lequel fut tout
aussi-tost prins et amené devant justice, où il
fut diligemment examiné. Laquelle chose estant
venue à la cognoissance dudit lieutenant, après
le cas confessé par le criminel, iceluy lieutenant
jugea et ordonna qu'il fust pandu et estranglé,
et ainsi en fut la justice accomplie : ce qui fut
plaisant et de bonne exemple à ceulx de la ville
de Bourdeaulx et du pais de Bourdelois, et aux
aultres, de ne se gouverner et laisser emporter
au mal de la sorte.
Outre plus, Monseigneur le lieutenant fit
dresser ung gibet tout neuf, pour pendre cinq
hommes de l'ost dudit lieutenant, lesquels en
faveur de messire Guillaume ' de Flan avoient
navré Pierre de Louvain , chevalier, luy estant
au service du roy, et l'avoient espié par plu-
sieurs journées, le cuidant tuer, pour certains dé-
I. (Godefroy). Ms. de Rouen : Raoul.
3ia Jean Chartier. [Juin-Juillet
bats qui estoient dès il y avoit long-temps meus
entre iceux de Louvain et de Flavy. Et ainsi fut
par ledit lieutenant bonne justice faicte et ac-
complie desdits malfacteurs, dont tous ceulx d'i-
celle ville et cité furent fort joyeulx de veoir tel
exploict : car du temps qu'ils estoient es mains
desdits Anglois, ils estoient tous maistres, et les
plus forts avoient le dessus, et ne couroit que
voyes de faict ; à quoy le plus sage du monde
ne pouvoit obvier, ny ne sçavoit pas bien que
respondre.
En cette ville et cité de Bourdeaulx séjourna
ledit lieutenant du roy par l'espace de quinze
jours ou environ, pour en icelle mettre police et
bon gouvernement; et tellement y fut par luy
pourveu, que les gens de guerre, qui estoient
en grant nombre, s'y gouvernèrent gracieuse-
ment et par raison; car pendant ledit temps
oncques extorsion , dommage ny aucun grief ne
fut fait à aucun d'icelle ville et cité.
Et par ainssi fut conquise toute icelle duchié
de Guyenne, excepté la ville et cité de Bayonne.
Pour parvenir à laquelle conqueste, et de toutes
les fortes places estans en icelle duchié , se gou-
vernèrent haultement et vaillemment ledit sei-
gneur conte de Dunois, lieutenant général du
roy, et tous les autres seigneurs, conseillers et
cappitaines, chacun selon sa puissance, ainsi que
dessus est faict mencion , es lieux où les biens-
faicts et les beaux exploits ont esté mis en effect.
Or fut fait et demoura cappitaine et gouver-
neur de Bourdeaulx le conte de Clermont, ayant
soubs luy son lieutenant Messire Olivier de Coi-
tivy, qui avoit la charge des gens de guerre de
14$ i] Chronique de Charles Vil. ^i]
défunt Monseigneur son frère, Prégent de Coi-
tivy, en son vivant admirai de France.
Après la reddiction de Bourdeaulx, il fut or-
donné que les contes de Nevers, de Clermont et
de Castres, iroient devers le roy, qui lors estoit
ou chastel de Taillebourg ', et que leurs armées
yroient es pays assignez à eulx pour vivre, et
que les contes d'Engoulesme , d'Armignac et de
Pantièvre, avec leurs gens, s'en yroient en leurs
maisons; semblablement, que tous les francs-
archiers qui avoient esté en icelle armée et en
cette conqueste s'en retourneroient en leurs
maisons. Or estoit l'armée dessus dite, qui fut
ainsi employée à la conqueste de Bourdeaulx ,
estimée se monter à vingt mille combatans. Par
ainsi se reposa ung petit de temps ladite com-
paignie estant au service du roy, en très belle et
noble ordonnance, comme il en est cy-dessus
fait mencion.
Chapitre 253.
Comment le roy de France se délibéra , avec son
conseil, d'aller mectre le siège à Bayonne.
En brief temps, oudit an mille quatre cent
cinquante et ung, se dellibera le roy, par le
moyen et l'advis de son conseil, d'aller mectre
le siège devant la cité de Bayonne, tenant le
party des Anglois. Et pour ce faire ordonna,
pour cette expédicion , dans le chastel de Tail-
I. Le roi demeura au château de Taillebourg pendant les
mois de juillet, août et septembre 14p. {Itinéraire de
Charles K//, inédit. )
^14 Jean Chartier. [Août 6
lebourc, où il séjournoit lors, ses lieutenans gé-
néraux les contes de Foix et de Dunois, les-
quels, le sixiesme jour du mois d'août, misdrent
le siège devant ladite ville et cité de Bayonne.
Lors estoient en la compaignie dudit conte de
Foix le grant maistre d'hostel du roy, le sei-
gneur de la Bessière, lieutenant et gouverneur
des gens d'armes du conte du Maine, le sire de
Lautrec , frère légitime dudit conte de Foix ,
Messire Bernard, bastard de Burne ou Bearn,
le seigneur de Nouailles, Messire Théaulde de
Valpergue, Messire Bertran d'Espaigne, le sire
de Lavedan, Messire Martin Gratian ou Gracie,
Joachim Rouault, Robinet Petit-Lou, Lespi-
nette ou Espinasse , et plusieurs autres seigneurs
avecques leurs gens, estimez se monter à trois '
cent lances, avec les archiers et guisarmiers. Il
y avoit en cette armée 400 lances des gens du
roy et quatre cent lances des barons, chevaliers,
escuyers et subgectz et hommes dudit conte de
Foix, desquels il faisoit beau voir les montures
et harnois de testes. Avecques lesdits seigneurs
estoient aussi Messire Tristan l'Hermite, cheva-
lier, prévost des mareschaux, et Gaspard Bu-
reau, maistre et gouverneur de l'artillerie du
roy.
En cestuy siège, sans blasmer autruy, se com-
portèrent très -vaillamment les susdits grand-
maistre d'hostel , Messire Bernard de Béarn
et Jaspard Bureau , car ils furent les plus près
logez de la muraille, jusques sur les fossez.
Outre quoy, ce conte de Foix , avec luy deux
I. (Godefroy). Ms. de Rouen : sept.
i
1451] Chronique de Charles VII. 31 j
mille arbalestriers et pavisieux « tirez de son
pays.
Quand ce conte fut arrivé, et qu'il eut posé
son siège , il fit plusieurs chevaliers ; c'est à sça-
voir : le fils dudit grant-maistre d'hostel du roy,
le seigneur de Tressac 2, frère du seigneur de
Nouailles, Bertrand d'Espaigne, séneschal de
Foix, Rogier d'Espaigne, le seigneur de Levfit?
et plusieurs autres, jusques au nombre de quinze
chevaliers.
Or, environ sur le midy d'iceluy jour, arriva
le conte de Dunois et de Longueville, lequel
mit son siège devant ladite cité, en ung autre
quartier, sçavoir, du costé de devers Berne (le
Béarn), enîre les rivières de la Dour et de la
Mue , qui sont deux grosses et larges rivières,
tellement que l'ung desdits camps et sièges ne
pouvoit secourir et conforter l'autre. Là es-
toient , en la compaignie dudit co*nte de Dunois,
le seigneur de Lohéac, mareschal de France,
le seigneur d'Orval, fils du seigneur d'Albret;
les gens du seigneur de Jallongnes, mareschal
de France, lesquels Messire Jehan d'Athie4 ou
d'Acdie gouvernoit et conduisoit pour iceluy ma-
reschal; les gens du seigneur de Beauvais, du
pais de Bourbonnois, et les gens de Messire
Pierre de Louvain , de Théode de Valpergue ,
de Robert Cunigan ou Conigam, de Jean Car-
bonel, du seigneur de Xintrailles et de plusieurs
Ou pavaseux ; porteurs de pavois pour le siège.
Vessac ou Sessac.
— ,,_ , f.^.
2. Vessac ou Sessac.
3. Ou Benac
3. uu tsenac.
4. Alias d'Accer ou d'Acier. (Godefroy ). Ms. de Rouen
d'Achier. Aidie
3i6 Jean Chârtier. [Août 6-14
autres, jusques au nombre de cinq ou six cent
lances, archiers et guisarmiers.
A poser et conduire ce siège se gouvernèrent
les dessusdits seigneurs et cappitaines grande-
ment et honorablement. Et le lendemain, qui fut
le septiesme jour dudit mois d'aoust , ceux de de-
dens Rayonne désemparèrent et abandonnèrent
lesfauxbourgs de S. Léon, du costé où estoit le
susdit conte de Foix : ces fauxbourgs estoient
très-forts, fermez de fossez, et environnez de
gros paulx (pieux); mais la grant multitude des
grosses coulevrines, serpentines et ribaudequins
qui rompoient ces pallis ou pieux , et navroient
les gens de guerre qui yssoient pour la défense,
leur firent quitter et abandonner lesdits faulx-
bourgs.
Et adonc à leur département yceulx Anglois
y misdrent le feu dans les églises et les maisons
desdits faulxbourgs , spécialement quant ils ap-
perceurent que ceulx tenans ce siège se prépa-
roient et mectoient à point pour les assallir. Et
adonc entrèrent iceulx assallans à la fille dedens
ces faulxbourgs, et en y entrant ils poursuivi-
rent si asprement et si vivement les Anglois,
que , se ils eussent esté cent hommes ensemble,
ils eussent gagnié dès cette heure ladite ville de
Bayonne , et fussent entrez par la porte pesle-
mesle avec ceulx de dedens ; mais ilz ne pou-
voient monter si à cop lesdits fossez pour venir
hastivement, tant estoient profonds, pource
qu'ils n'avoient nulles eschelles. Et adonc se lo-
gièrent tous les alliez dudit lieutenant en ceulx
fauxbourgs, où ils estaingnirent le feu qui y es-
toit, tant es esglises qu^ès maisons.
I
14$ i] Chronique DE Charles VII. 517
D'autre part se loga le conte de Foix dans les
Augustins, pour ce qu'ils n'estoient que pou
bruslez.
Et le sixiesme ' jour ensuivant vint du costé
de Bourdeaulx le sire d'Albret et le viconte de
Tartas, lesquels se logèrent au Sainct-Esprit, au
bout du pont de bois, par lequel ceulx de ladite
ville pouvoient sallir sur ledit siège : ce pont fut
rompu la nuit ensuivant par les gens dudit sei-
gneur d'Albret, lequel avoit en sa compaignie
deux cent lances et les archiers, et trois mille ar-
balestriers.
Et le lendemain saillirent ceulx dudit Rayonne
par ung boulevart qui est du costé de devers la
mer, pour prendre ou dommager ceulx qui es-
toient à ce siège à Pescart. Lors Bernard de
Béarn et ses gens vinrent à l'escarmouche sur
eux et les poursuivirent tellement, qu'inconti-
nent ils les rechassèrent et firent reculer jusques
dedens leur ville. Or ainsi que ledit Messire Ber-
nard s'en retournoit, et qu'il se retraoit de ladite
escarmoche, fut frappé d'une coulevrine, laquelle
perça son pavais ^ et la plombée de son bas; et
entra le boulet en sa jambe entre les deux os ,
lequel fut incontinent retiré , et fut si bien pensé >
par les médecins et chirurgiens, que le péril du
feu 4 en fut mis hors.
Le lendemain matin fut prinse une église forte,
fermée de fossez et de paulx ou pieux , que prin-
drent les gens d'iceluy Messire Bernard, motié
1. Godefroy : le jour ensuivant.
2. Ou pavois.
}. Pansé.
4. Avant Ambroise Paré, on brûloit les plaies de guerre.
3i8 Jean Chartier. [Août 18
par assault, motié d'amblée. Or quant ceulx de
Bayonne virent que de cette sorte ils n'avoient
pas du meilleur, ils se retrahirent dedens la ville,
mais il y en eut auparavant prins quelque, mors
cinq ou six. Et par ainsi fut ladite ville assegée
de toutes parts; et furent envoyez le sire de
Lusse', Messire Martin Gratien et l'Espinace^
dedens ladite église.
Et lors du costé du conte de Dunois furent
faits de grans approuchemens et force diligence
de tirer contre la muraille, sans actendre la ve-
nue des grosses bombardes. Et qui les eust voulu
attendre , sans remède icelle ville eust esté prinse
d'assault, veu le bon couraige que les assallans
avoient. Toutesfois, quand les assiégez sceurent
les bombardes approucher, craignirent fort, et
ayans le cœur failly, requirent à parlamenter ; ce
fut le dix-huitiesme jour d'aoust : par quoy les-
dits contes de Foix et de Dunois, lieutenans du
roy commis en cette partie, convinrent et com-
mirent pour parlamenter avec ceulx de ladite
cité, appeliez avec lesdits contes le grand mais-
tre d'hostel du roy, Messire Pierre de Beauvau,
seigneur de la Bessière, Messire Théaude de
Valpergue, bailly de Lyon, et Messire Jehan le
Boursier, général de France; lesquels après plu-
sieurs choses pourparlées, traittèrent en la ma-
nière qui s'ensuit :
C^estàsçavoir : qu'ils bailleroientet mectroient
en la main du roy dom Jehan de Beaumont,
leur cappitaine , frère du connestable de la Na-
1 . Ou Lucé.
2. Ou l'Espinette.
145»] Chronique de Charles VII. 319
varre , de l'ordre de Sainct-Jean de Hiérusalem ,
lequel demoureroit prisonnier à la voulenté du
roy et seroit mené devers luy; et tous les gens
de guerre qui estoient en icelle ville demeure-
roient semblablement prisonniers à la voulenté,
discrétion et bon plaisir du roy. Et les habitans
d'icelle se soubzmectroient à son obéissance et
commandement; et de plus, pour Toffense de
désobéissance qu'ils avoient faite, entant qu'ils
n'avoient obéy à son commandement, ils paye-
roient quarante mille escus d'or.
Suivant l'effet de quoy, dès ce jourmesme,
rendirent ledit dom Jehan, leur cappitaine; le-
quel, en la présence de tous les assistans, tant
de la ville que autres, baille sa foy et parole au-
dit grand-maistre d'hostel.
Ainsi fut fait et conclu le tractié d'icelle ville
et cité de Bayonne. Or, tandis qu'iceluy siège
dura , ceulx du pais de Biscaye firent grosse di-
ligence de fournir ledit siège de vivres, car le
roy leur en avoit escrit; de sorte que ce siège
fut fort bien advitaillé, tant pour les gens d'ar-
mes que pour les chevaulx, que autrement. Et
y venoit aussi vivres des pais de Béarn et de
Navarre; mais c'estoit à bien grande peine et
difficulté , à cause de la grande quantité des bri-
gans qui estoient sur le pays. Toutesfois cet ost
des François n'eut point de nécessité, et n'eut
aucune faute et disette de vivres.
De plus, lesdits Biscaiens vinrent avec douze
vaisseaux, fournis d'hommes d'armes, nommez
espinaces, et une grande nave. Lesquels arrivè-
rent à une demie lieue près de Bayonne, afin
que ceulx qui estoient dedens la ville ne s'en
320 Jean Chartier. [Août 20-22
peussent fouir par eaue. Et estoient iceulx Bis-
caiens nombrez jusques à six cens combatans.
Et le vendredy, vingtiesme jour dudit mois,
ung pou après soleil levant, le jour parut fort
beau, serein et clair, et fit moult beau temps. Si
fut veue ou ciel par ceulx qui estoient en l'ost
du roy, et mesmement par les Anglois estans
oudit Bayonne , une croix blanche , laquelle fut
veue pupliquement, par l'espace de demie heure,
de tous ceulx qui la voulurent voir. Or ceulx de
ladite ville, qui s'estoient rendus le jour d'aupa-
ravant, et qui avoient fait leur composicion,
estèrent leurs bannières et pennons aux croix
rouges, disans qu'il plaisoit à Dieu qu'ils fus-
sent et devinssent François, et qu'ils portassent
tous la croix blanche; cette croix fut veue le
jour de vendredy, qui est le jour que Nostre
Seigneur fut crucifié.
Et cedit jour, à l'heure de dix heures, entra
dedens la ville , avec l'évesque d'icelle , Mon-
seigneur de la Bessière, pour en prendre la
possession, comme aussi du chastel. Là furent
portées au haut de la tour du chastel les ban-
nières du roy par les héraultx du roy, dont
chacun eut grande joye. ^A cette heure arriva
le navire des Biscains dedens le port de Bayonne,
laquelle chose il faisoit beau voir.
Et le samedy, vingt-uniesme jour dudit mois
d'aoust, entrèrent Messeigneurs les contes de
Foix et de Dunois , lieutenans généraux du roy
sur le fait de cette guerre, comme dit est, de-
dens icelle ville et cité de Bayonne.
Et entrèrent avec Monseigneur le conte de
Foix, le grant-maistre d'hostel du roy, le sire de
14^1] Chronique de Charles VII. 321
Lautrec, frère dudit conte, le sire de Nouailles
etUe sire de la Bessière, lequel estoit réyssu de
ladite ville après en avoir prins possession, et
plusieurs autres. Devant eulx alloient mille ar-
chers, que gouvernoit l'Espinace. Après venoient
deux héraultx du roy, et autres portans leurs
cottes d'armes. En après Messire Bertrand d'Es-
paigne, séneschal de Foix, armé tout à blanc,
et très richement habillé , qui portoit la bannière
du roy, et chevauchoit ung courssier couvert de
veloux cramoisi.
Puis suivoit iceluy conte de Foix , arm.é tout
à blanc, monté sur ung courssier très richement
abillé. Après lequel venoit son séneschal de
Béarn, pareillement bien monté et richement
abillé, qui avoit à son cheval un chanfrain d'a-
cier, garny d'or et de pierries, prisé quinze mille
escus, et grant nombre de seigneurs; après les-
quels', sans intervalle, venoient douze ' cens
lances à pied.
De l'autre part entra ledit conte de Dunois,
qui avoit devant luy, et estoit précédé de douze
cens archiers, après lesquels estoient deux des
héraultx du roy, et autres portans diverses
armes.
Puis venoit Messire Jamet de Saveuses, monté
sur ung grant courssier qui portoit l'une des
bannières du roy.
A icelle entrée ledit conte de Dunois fit plu-
sieurs chevaliers, c'est à sçavoir, ledit Jamet de
Saveuses, le seigneur de Montguyon, Jehan de
Montmorin , et le seigneur de Boussac *.
1. (Godefroy ). Ms. de Rouen : sept cents.
2. (Godefroy). Ms. de Rouen : Boussay.
Jfan Chartier. II. 2ï
322 Jean Chartier. [Août 22 etsuiv.
Après ladite bannière entra le conte de Du-
nois, tout armé à blanc, et son cheval couvert
de veloux cramoisi.
Après luy le seigneur de Lohéac , mareschal
de France, le seigneur ou sire d'Orval, et plu-
sieurs autres grands seigneurs, et derrière eulx
cinq ou six cent lances.
Ainsi tantost se rencontrèrent près de la grant
église, à la porte de laquelle estoit l'évesque,
revestu en habit pontifical, ayant autour de luy
les chanoines et auhres gens d'église, revestus
de chappes, qui les actendoient à tout les reli-
ques. Là descendirent à pied lesdits seigneurs,
et baisèrent lesdites reliques; puis allèrent faire
leurs dévotions dedens cette église ; ce fait, ung
chacun s'en alla en son logis. Depuis, le susdit
conte de Foix envoya la couverture de son
courssier, qui estoit de drap d'or, prisée quatre
cents escus d'or, devant Nostre-Dame de
Bayonne, pour en faire des chappes.
Et le lendemain , qui fut le dimanche , lesdits
seigneurs vinrent ouyr la messe en icelle église,
et y fut avec eulx le sire d'Albret , qui y estoit
entré le samedy au soir. Après la messe finie,
ils prindrent la foy et le serment de ceux d'icelle
ville. Lors furent commis maire en icelle Mes-
sire Jehan le Boursier, général de France, et
Messire Martin Gratian ou Gracie , cappitaine ou
gouverneur, lesquels demourèrent pour gouver-
ner et garder ladite ville.
Et le lundy ensuivant, lesdits seigneurs avec
leurs gens s'en allèrent au pays à eulx assigné
pour y vivre et s'y rafraichir. Tantost après, les
barons, chevaliers, nobles, bourgois, et les trois
i4Ji] Chronique de Charles VU. pj
estats de Bourdeaulx, Bourdelois, Bayonne,
Baionnois et d'Acs, etceulx des pays d'environ,
allèrent à Taillebourc devers le roy, pour con-
fermer et rattifier les articles et *appoinctemens
passez avec eulx , et pour faire au roy les foy et
nommages de leurs terres et seigneuries. Là le
roy, par sa clémence, donna et remit vingt mille
escus aux Bayonnois des quarante mille escus
qu^ils luy dévoient payer, suivant leur composi-
cion cy-dessus escrite. Après iceux ratiffiemens
fais, ainsi que lesdits habitans en supplièrent
très humblement à la bénignité du roy, ils s'en
retournèrent chacun en leur ville , très contans
du roy et des seigneurs de son grant conseil.
Ou service du roy estoient lors à Taillebourc,
et auprès de luy, les contes du Maine, de Ne-
vers, de Clermont, de Vendosme, de Castres,
de Tancarville , et plusieurs autres grands sei-
gneurs. Et là vindrent devers luy les contes de
Foix et de Dunois, le sire d'Albret , le seigneur
de Lohéac et plusieurs autres ; Lesquels tost après
s'en retournèrent en leurs pais pour eulx hyver-
ner, et passer le mauvais temps. D'autre costé,
le roy s'en alla passer son hyver en son pays de
Touraine.
Ainsi , par la grâce et bonté divine , furent
réduites en la main et l'obéissance du roy de
France, les duchez de Normandie et de Guyenne,
et généralement tout le royaume de France,
excepté seulement la ville de Calais, qui est en-
coures demourée es mains des Anglois, anciens
ennemis de France.
324 Jean Chartier. [^4$'
Chapitre 254.
Comment l'empereur Frédéric espousa la fille
du roi de Portugal et des divisions menés
en Flandres et en Angleterre.
Oudit an mille quatre cent cinquante et ung ,
fut l'empereur Féderic ou Frédéric, duc
d'Austriche , couronné et espousé à Rome par le
pape Nicolas à la fille du roy de Portugal. Et y
eut grant feste et solemnité faite, comme il ap-
partenoit bien à telles parties. Peu de temps
après se partit cet empereur de Rome , et s'en
retourna en Allemagne , où il mena sa femme ,
et là furent grandement et notablement receus,
selon l'usage et coustume du pays.
En ce mesme an , se meut grande division et
guerre en la conté de Flandres, entre Monsei-
gneur le duc de Bourgogne et ceulx de la ville
de Gand, pour ce que ce duc, comme leur sei-
gneur, vouloit mettre en icelle ville gabelle de
sel : ce que oncques n'avoit esté veu et n'avoit
point encore esté, comme disoient les habitans
d'icelle ville. Et dura longuement ladite guerre
à l'occasion de laquelle il y eut plusieurs gens
de mors des deux partis, et mesmement feux
boutés, tellement que grande partie du pais en
futbruslée.
En iceluy an, meust grant débat et discord en
Angleterre, entre le duc d'Iork et le duc de
Sombrecet, pour le gouvernement du royaulme.
Et estoit lors le roy d'Angleterre pour ledit duc
de Sombrecet, et tenoit les champs à toute sa
1451] Chronique de Charles VII. 325
puissance en belle bataille, bien ordonnée; et
ledit d'Iorch estoit en bataille pareillement, les
ungs devant les aultres, cuidans s'entrecom-
batre. Mais les prélats, pairs et aultres seigneurs
dudit royaume, considérans les grans maulx qui
s'en pourroient ensuir, les destournèrent et trou-
vèrent manière de tracter. Sur quoy promit le-
dit duc d'Yorc ne faire jamais guerre , ne dres-
ser aucune assemblée et armée à ['encontre du
roy; et par ainsi s'en retourna chacun en son
lieu sans coup férir.
Chapitre 2j^.
Comment le cardinal de Tousteville ' vint de Rome
en ambaxade de vers le roy.
En cette mesme année mille quatre cent cin-
quante et ung, le cardinal d'Estouteville
vint devers le roy, comme légat et commis de
par le pape Nicolas, luy requérir qu'il vousist
faire paix avec le roy d'Angleterre , d'autant que
la guerre continuant ainsi entre eulx portoit
grand préjudice à la foy catholique , et plus
pourroit faire , si un bref bon accord ne se trou-
voit et faisoit entre ces deux royaumes, car on
voyoit de jour en jour les mescroyans entre-
prandre et gaigner nouveaux pais sur les chres-
tiens.
Et après que ce cardinal eut ainsi exposé ce
dont le pape l'avoit chargé , il luy fut respondu
pour le roy qu'il avoit toujours voulu et encore
1. Estouteville. Voy. ce nom dans la Biographie Didot.
326 JeaxN Chartier. [1451
vouloit la paix, pour obvier à l'effusion du sang
humain; et aussi pour le bien de la chose pu-
plicque estoit prest d'y entendre en toutes bon-
nes voyes, et que par plusieurs fois il s'estoit mis
en son devoir pour icelle paix trouver ; et encore
estoit prest de déférer et se rendre à toutes
bonnes raisons, et de soy employer contre les-
dits mescroyans, en tout ce qui luy seroit pos-
sible, tant en hommes comme en finances, et
d'y employer grande partie de ses facultez pour
repousser et chasser iceulx Sarrasins.
Or pendant que le susdit cardinal estoit encore
devers le roy, le pape susnommé ayant la chose
fort à cœur, envoya l'arcevesque de Ravenne,
qui estoit de la maison et famille des Ursins de
Rome , pardevers le roy d'Angleterre, pour luy
remonstrer semblablement qu'il voulsist faire
paix avec le roy de France, pour les mesmes
causes et raisons cy devant dites et touchées, el
qu'une plus grande durée de leur division et con-
tention pourroit engendrer grand mespris contre
la chrestienté, veu que desjà iceulx Sarrasins
conquéroient fort sur les marches du royaume
de Hongrie et des Alemaignes.
Si fut respondu pour le roy d'Angleterre par
ceulx de par luy ad ce commis, audit arche-
vesque, que quand ils auroient autant conquesté
de pays sur le roy de France que iceluy roy de
France en avoit conquesté sur eulx , qu'il seroit
alors temps de parler de cette matière. Qui fut
response de maulvais exemple, car il semble
qu'il avoit plus chier la loy de Dieu estre périe
et perdu que non pas de ne se vanger point de
leurs pertes, et de tascher à ravoir ce qu'ils ve»
1452] Chronique de Charles VII. 327
noient de perdre, mais qui oncques ne fut et
n'appartint de droit au roy d'Angleterre et à ses
prédécesseurs roys d'Angleterre. Par ainsi s'en
retourna cet arcevesque d'une part, et ledit car*
dinal d'autre, pour rapporter ces responses au
pape Nicolas, autre chose par eulx n'ayant peu
estre faite pour lors en cette matière.
Chapitre 256.
De laprinse et arresîzfaitz, par ordonnance du roy,
de Jaques Cueur et de la damoiselle
de Mortaigne.
L'an mille quatre cent cinquante deux ' , fut
prins et arresté prisonnier, par le comman-
dement et l'ordonnance du roy, Jacques Cueur 2,
son argentier et conseiller, pour aucuns cas tou-
chais la foy catholique et aussi pour certain
crime de lèze-majesté, comme aultrement. Et
est vray que ledit Jaques estoit cause et avoit
esté accusé d'avoir baillé, administré et délivré
aux Sarrasins, ennemis de la foy chrestienne,
des armures de toutes sortes à l'usaige de la
guerre, et mesmement qu'il avoit envoyé plu-
sieurs armuriers et ouvriers pour icelles faire
et pour instruire et informer les Sarrasins pour
les faire faire; ce qui estoit au grand préjudice
et dommaige de toute la chrestienté.
1 . Pâques le 9 avril.
2. Erreur. Jacques Cœur fut arrêté à Taillebourg le }i
juillet 14J1 , et non en 1452.
328 ' Jean Chartier. [Mai-Aout
Et fut encore arresté ledit Jacques Cœur
pource que luy, plus meu et porté de sa vou-
lenté aue de raison, par l'instigation de l'en-
nemy de nature, et par convoitise, ou aultre-
ment comme infidèle, a rendu, par sa puissance
désordonnée, un chrestien qui estoit eschappé
des mains des Sarrasins, où il avoit esté détenu
prisonnier par long espace de temps, et souffert
maint grand martyre pour la foy de Jésus-
Christ nostre rédempteur, et l'avoit envoyé de
fait et de force audit pais des Sarrasins, en con-
tempnant la loy de nostre rédempteur.
Il fut de plus arresté prisonnier, comme il se
disoit , pour avoir prins, extorqué et rapine in-
duement, ainsi qu'on luy imputoit, plusieurs
grans finances et deniers royaux sur les pays du
roy de France, tant es pays de Langue-d'oc et
de Langue-d'ouy, comme ailleurs, parquoy plu-
sieurs des habitans d'iceulx lieux furent con-
traints de soy absenter; ce qui ne pouvoit
estre qu'au grand dommaige du roy et de son
royaulme.
Il fut encore arresté pour ce que mesmement
il estoit accusé d'avoir desrobé et pillé les finances
du roy, desquelles il avoit le gouvernement, et
lesquelles passoient par ses mains de jour en
jour.
Fut aussi arrestée en icelluy temps la damoi-
selle de Mortaigne, pour certaines offenses qu'elle
avoit faictes envers le roy, et pour ce qu'elle ac-
cusoit ledit Jacques Cœur d'aucunes choses dont
il étoit innocent. Et avec ce avoit accusé ung
nommé Jacques ou Jacquet de Boulongnes ou
Coulonnes, et ung autre, nommé Martin Pran-
i4$2] Chronique de Charles VIL 329
doux, et les avoit tous trois accusés par haine
ou aultrement. Et pour ce qu'on se doubta et
qu'on trouva que ce qu'elle avoit donné à en-
tendre étoit menterie et fausseté , elle fut prinse
et mise prisonnière, pour recevoir telle punition
que les dessusdits, ainsi malitieusement accusez,
eussent eu , s'ils eussent été trouvez coupables et
chargez du cas ; la bonne grâce et la miséricorde
du roy en ce réservées '.
Chapitre 257.
Du débat meu entre le roy de France
et le duc de Savoy e.
Audit an mil quatre cent cinquante deux, se
partyt le roy de la cité de Tours ou mois de
may, et alla ou chastel de Tiré, Ticé ou Tucé ^,
faire la feste et solemnité de la Pentecoste. Il fut
là jus-ques au mois de juillet ensuivant. Après
quoy il partit et s'en alla à Mehun-sur-Yèvre,
près de Bourges, d'où il envoya deffier le duc
de Savoye, pour certaines grandes extorsions
qu'il avoit faites à son préjudice et de la cou-
ronne de France, en terres de ses seigneuries et
de ses subgects. Donc, au mois d'aoust, il partit
avec son ost, où il y avoit belle et noble com-
paignie de seigneurs et aultres gens de guerre.
Et tant chevaucha qu'il vint jusques au pas de
Forest;, pour de là passer et entrer dans le pais
de la Savoye.
!. Voyez ci-après chapitre 269 (Jacques Cœur).
2. Chissey, près Montrichard (Loiret Cher).
330 Jean Chartier. [Sept.-Oct. 17
Le susdit cardinal d'Estouteville estant ad-
verty de ces nouvelles, aussi qu'il s'en alloit à
Rome, il pressa son retour hastivement, et meu
de charité s'en retourna devers ledit duc de
Savoye', puis de là après revint devers le roy;
et ensuite qu'il eut sceu la vraye cause de ce dé-
bat et de cette dissension , il fit tant que ledit duc
de Savoye promit au roy de tout réparer, sous
le bon plaisir du roy, ce en quoy il l'avoit offencé,
de quoy le roy resta content ; et fut la paix faite
à Feurs en Forest. Par ainsi ledit cardinal pour-
suivit son chemin et retour devers le pape.
Chapitre 258.
Comment les Anglais recouvrèrent par traïson
le pais de Bourdelois,
I
i
Oudit an , au commencement du mois de sep-
tembre , le sire de Lesparre et aucuns des
bourgeois, manans et habitans de la ville de
Bourdeaulx, par le conseil de Monseigneur de
Montferrant, du sire de Rosan, du sire de La- .
gies* et du sire de Langlade, soubs certaine |!
faulse couleur, trouvèrent façon et moyen d'aller •
en Angleterre , où eulx estans arrivez , tractièrent
et accordèrent de eulx remectre en l'obéissance
des Anglois , s'ils vouloient retourner. Après plu-
1. Louis. Voyez les documents communiqués de Turin
par M. Rabut, dans le Bulletin des comités de l'inst. pub/.,
1856, in-8°, t. III, p. J75 à 579.
2. (Codefroy. ) Ms. de Rouen : Lanes.
1452] Chronique de Charles VIL 331
sieurs paroles, ils baillèrent à entendre ausdits
Anglois ce qu'ils voulurent ; et là fut par eulx
machiné et comploté grande trahison , pour la-
quelle mectre à effect fist le roy d'Angleterre
assembler son conseil. Et furent là convoquez
et appeliez tous les seigneurs et cappitaines du
pays, qui conclurent d'envoyer Talbot au mois
d'octobre ensuivant audit pais de Bourdelois.
Ce faict , s'en revint ledit sire de Lesparre et
ses complices, qui pouvoient bien estre comparez
à Judas, car ils avoient fait serment sur les saincts
Évangiles de Dieu d'estre bons et loyaulx au roy
et à la couronne de France, et ils avoient conspiré
faulse et mauvaise trahison , qui estoit directe-
ment et évidemment aller à l'encontre d'iceulx
sermens qu'ils avoient faits. Et ainsi en adhérant
à ladite conspiration, le susdit Talbot partit du
pais d'Angleterre le dix-septiesme jour du mois
d'octobre, accompagné de quatre à cinq mille
Anglois. Il arriva ensuite en l'isle de Médoc, où
ils prindrent deux petites places , pour logier
partie de ses gens. Adonc ledit Talbot commença
à faire courir le pais, pour icelluy mectre en sub-
jection , ce qui n'estoit pas chose alors fort diffi-
cile à faire, car il n'y avoit aucune résistance,
veu que l'armée du roy estoit retraicte, et n'y
estoit demourez que peu de gens es garnisons des
fortresses.
La ven':e d'icelluy Talbot sceue par ceulx
dudit Bourdaulx, commencèrent à parlamenter
!es ungs aux aultres de la manière de eulx re-
mectre en l'obéissance desdits Anglois. Et vou-
loient les aulcuns que les François estans en
garnison dedens icelle ville de Bourdeaulx , dont
332 Jean Chartier. [1452, oct. 23
estoit garde et cappitaine pour le roi Messire
Olivier de Coitivy, séneschal de Guyenne, et
Messire Jehan du Puy-du-Fou , chevalier, soubz-
maire de ladite ville , s'en allassent leurs corps
et biens saufs. Mais cependant aulcuns d'icelle
ville allèrent infidèlement ouvrir une porte aux
Anglois , et les boutèrent dedens , le vingt- troi-
siesme jour du mois d'octobre. Parquoy furent
tous prins prisonniers les François qui estoient
dedens ladite ville , ou au moins la plus grande
partie , tant de gens de guerre , officiers comme
autres , qui demourèrent prisonniers de ces An-
glois.
Ces nouvelles estans venues au roy de France^
fut moult dolent, considérant que de trahison
nul ne s'en peut garder. Pour ce , il envoya
hastivement Monseigneur de Jallongnes, ma-
reschal de France, le sire d'Orval, Joachim
Rouault et plusieurs autres cappitaines, jusques
au nombre de six cent lances , et les archiers ,
pour renforcer, reconforter et garder les places
des environs et d'autour de Bourdeaulx, ainsi
que Monseigneur de Clermont , lieutenant géné-
ral du roy èsdites marches verroit estre expé-
dient , jusques à la saison nouvelle , que le roy
y donrroit et mectroit plus grand et plus ample
prouvision.
Néantmoins, avant que lesdits gens du roy
de France y fussens arrivez, ledit Talbot, ses
gens et les barons et seigneurs dudit pays du
Bourdelois, remisdrent la plus grande partie des
places du Bourdelois en l'obéissance du roy
d'Angleterre. Par espécial la ville et chastel de
Castillon en Piéregort , laquelle estoit tenue par
i43 5>"i3J] Chronique de Charles VII. ^35
les gens du ^y de France, leur fut rendue, à
faute de secours; et s'en allèrent les François
d'icelle leurs corps et biens saufs , combien que
ledit seigneur de Clermont , lieutenant du roy,
comme dit est, s'y gouverna très grandement
et notablement, en tousjours résistant de toute
sa puissance aux Anglois avant la venue desdits
François. Puis vindrent de nouveau d'Angle-
terre , pour renforcer l'armée dudit Talbot , le
sire de Pounis, le bastard de Sombrecet, le filz
dudit Talbot , seigneur de l'Isle , et le seigneur
de Molins. Et y avoit bien quatre mille coniba-
tansen leur compaignie. Lesquels amenèrent en
outre quatre-vingt vaisseaux, que grands et pe-
titz, chargez de farines et de lards, pour avi-
tailler ladite ville de Bourdeaux, en laquelle
estoit l'armée dudit Talbot.
Chapitre 259.
Comment les Françoys allèrent mecire le siège
devant Calairs.
L'an mille quatre cent cinquante trois ' , le roy
partit de Tours , et vint logier en son chastel
de Lusignan 2. Et cependant ledit sire de Talbot
mit le siège devant le chastel de Fronsac, du-
quel étoit cappitaine Joachim Rouault, et con-
1. Pâques i4n le ler avril.
2. Le roi étoit à Tours le lo avril 1453, à Montilz lés
Tours le 12, à Poitiers le 28 du même mois. Il étoit à
Lusignan le 2 mai , et quitta ce château le 2 juin suivant ,
se dirigeant vers la Guyenne. {Itinéraire.)
3 54 Jean Chartier. [Juin 2-12
vint rendre ladite place aux Anglois avant que
Tarmée du roy fut preste : de là sortirent et
s'en allèrent les François leurs corps et biens
saufs.
Le second jour de juin en suivant, le roy
partit dudit chastel de Lusignan, et s'en alla à
Sainct-Jean-d'Angely; le troisiesme ' jour en-
suivant fut mis le siège devant Chalais, c'est à
sçavoir par Messire Jacques de Chabannes,
grand-maistre d'hostel du roy, et par le conte
de Paintièvre, et les seigneurs de Saincte-Sé-
vère et de Boucan ou Boucat. Et le septiesme »
jour d'après fut ce lieu de Calais prins d'as-
sault par les seigneurs dessus dits, et aultres de
leur compaignie , nombrez de quatre à cinq
cents lances, et les archiers avec certains francs-
archiers; combien que dedens icelle ville estoient
en garnison huict vingt combatans, qui se mon-
strèrent bien avoir les cœurs faillis, car il en fut
tué à la prinse de cette place soixante à quatre-
vingt, et les aultres se retrahirent en une tour,
où ilz furent certaine espace de temps, cuidans
de jour en jour recevoir aulcuns secours de
leurs gens; mais par ce qu'ils n'en eurent point,
les convint rendre à la veulenté et discrétion du
roy.
Ils estoient en ladite tour jusques au nombre
de quatre vingts hommes, qui tous furent déca-
pitez pour leurs sermens qu'ils avoient faussez ,
et pour les grandes trahisons dont ilz estoient
complices. Naguères estoit bien party de Bour-
1 . Alias devixiesme. (Godefroy.) Ms. de Rouen rdouziesme.
2. Alias sixiesme. (Godefroy.)
145 5] Chronique de Charles VII. jjj.
deaulx le sire de Langlade pour les cuider venir
secourir; mais quant il sceut les nouvelles et le
succès d'icelle prinse, et la compaignie et le
traitement qu'on leur avoit faict , s'en retourna
hastivement.
Fin du Tome deuxièmi.
TABLE DES CHAPITRES
CONTENUS DANS LE TOME II
( Mai 1440. — Juin I4n- )
Pages,
hap. 141. — D'un infidelle excécuté par
mW^ justice en Bretaigne 5
"*Chap. 142. — La ville de Louviers rem-
parée par les François
Chap. 143. — Comment le chasteau de Conches fut
prins et remparé par les François 7
Chap. 144. — Concilie général tenu à Basle en Al-
maigne 8
Chap. 145. — Comment madame Katherine, fille du
roy de France, fut donnée en mariage à Monsei-
gneur de Charrollois 8
Chap. 146. — Siège mis devant Tartas parles Angloiz
ou leurs consors 10
Jean Chartier. II. 22
338 Table des Chapitres.
Pages.
Chap. 147. — Exécucion de malfaicteurs par l'ordon-
nance du roy de France, faicte es marches de Cham-
paigne u
Chap. 148. — Siège mis devant Crailg par les Fran-
çois M
Chap. 149. — Discord et division ou royaulme de
Castille 18
Chap. 150. — Une rencontre et desconfiture d'Angloiz,
par les Françoiz, en Anjou.. . , 19
Chap. 151. — Siège mis par les Françoiz devant la
ville de Pontoise et gaignée d'assault sur les Angloiz. 10
Chap. 152. — Ballade envoyée par les Angloiz aux
François tenant le siège devant eulx à Pontoise, et
response par les François en la manière cy-après
escrite, faicte environ la fin du moys de juillet. . . 27
Chap. 153. — La prinse d'Evreulx par les François. . J2
Chap. 154. — Hommage fait au roy de France de la
conté du Maine par Charles d'Anjou, conte du Pays. )j
Chap. 155. — La prinse de Courville par les Angloiz. 35
Chap. 156. — De la piteuse mort et trespas de très-
haulte et puissante princesse de Guienne, femme
d'Artus, conte de Richemont et connestable de France. J4
Chap. 157. — Comment les Angloiz vindrent mectre le
siège et faire une bastille devant la ville de Diepe;
laquelle bastille fut prinse d'assault par les Françoys. 36
Chap. 158. — Trêves données et publiées entre les
roys de France et d'Angleterre 4Î
Chap. !J9. — Comment le roy de Cécille ala mectre
le siège devant la ville de Mes en Lourraine, avec
grant compaignie et sescours du roy de France. . 4J
Table des Chapitres. 339
Pages.
Chap. 160. — De la prolongacion des tresves faictes
entre le roy de France et d'Angleterre 47
Chap. 161. — Autre prolongacion de trêves 48
€hap. 162. — Comment le roy a moult grandement
et en grant dilligence péné pour mectre paix et
union en saincte Eglise 48
Chap. 163. — Comment le roy receult les bulles du
pape NicoUas )<
Chap. 164. — Comment le roy de France envoya son
ambaxade devers le pape Nicolas, pour poursuir
ladite pacification dont dessus a esté parlé Î4
Chap. i6j. — Comment les ambaxadeurs du roy de
France, du roy de Cécille et de Monseigneur le
Daulphin, proposèrent devant le pape Nicolas les
articles de la pacification dont dessus a esté parlé. j6
Chap. 166. — Comment, au moyen desdits ambaxa-
deurs , icelluy duc nommé en son obéissance pape
Félix cedda totallement au droit qu'il prétendoit au
pappat, et depuis fut ordonné légat perpétuel en
Savoye )8
Chap. 167. — Comment la ville et chasteau de Fou-
gières furent prins par les adhérens aux Angloiz, les
trêves durant entre les roys de France et d'Angleterre. 60
Chap. i68. — Du discord et division meu ou royaulme
d'Angleterre éj
Chap. 169. — De deux hommes et une femme coquins
qui furent pandus à Paris par jugement de la cour
de parlement sans appellacion 67
Chap. 170. — De la prinse faicte par les Françoys de
la ville du Pont-de-1'Arche sur les Anglois 69
^40 Table des Chapitres.
Pages.
Chap. 171. — Comment les Françoys et les Bretons
prindrent sur les Anglois les villes et places de Gerbe-
roy,CQnac,Saint-Malgrin et Conches, à plusieurs foys. 74
Chap. 172. — Comment le roy de France se desdaira
contraire à la guerre contre les Anglois 76
Chap. 173.— Des armées et assemblées que firent le
roy de France et le duc de Bretaigne pour tenir
frontière aux Angloiç,.qui pilloient le royaulme de
France 78
Chap. 174. — De la prinse de la ville et chastel de
Verneul ou Perche, par Messire Pierre de Bresay. . 80
Chap. 175. — Comment Monseigneur de Dunois, insti-
tué de nouvel lieutenant général du roy, mist le
siège devant la grosse tour de Verneul 82
Chap. 176. — De la prinse faicte par les François sur
les Anglois du chasteau de Nogent-Pré 84
Chap. 177. — Comment les François prindrent vail-
lenment sur les Anglois la ville du Ponteau-de-
Mer 8j
Chap. 178. — Comment les Anglois furent desconfitz
en païs d'Escosse, plus par grâce divine que autre-
ment 87
Chap. 179. — Comment la ville de Sainct-Jame de
Buvron fut rendue par composicion au roy de France. 9 1
Chap. 180. — Comment les Anglois rendirent etmisd-
rent en l'obéissance du roy la grosse tour de Ver-
neul 92
Chap. i8i. — Comment la ville de Lisieux fut redduite
amiablement en l'obéissance du roy de France. ... 9'j
Chap. 182. — Comment la ville de Mantes fut réduite
t
Table des Chapitres. 341
Pages,
en l'obéissance du roy, moyennant certain appoinc-
tement 94
Chap. 18 j. — Comment les Françoys prindrent subti-
nement le chasteau de Longny loi
Chap. 184. — De la prinse faicte par les Françoys des
ville et chasiel de Vernon et de Vernonnet ïo]
Chap. i8j. — Comment le roy partit dudit Verneul et
vint es villes d'Évreux et de Louviers , es quelles il
fut receu moult honnorablement par les habitans d'i-
celles MO
Chap. 186. — De la reddiccion du chastel de Dangu au
roy de France 112
Chap. 187. — De la reddiction de la ville et chasteau
de Gournay 113
Chap. 188. — Comment les François asseigèrent le
chasteau de Harcourt , qui fut redduit en l'obéis-
du roy 1 1 j
Chap. 189. — Comment la ville de la Roche-Guyon
fut aussi redduite en l'obéissance du roy de France. 1 16
Chap. 190. — De la prinse faicte par les Françoys du
Neufchastel de Nicourt 119
Chap. 191. — De la prinse faite par les François du
chastel d'Essay et de l'abbaye de Fécamp lii
Chap. 192. — Comment le duc de Bretaigne vint des-
cendre en la basse Normendie, et là conquist la cité
de Costances , Saint Lô , Thorigny et plusieurs aul-
tres places , lesquelles il mist en l'obéissance du roy
de France 122
Chap. 19 j. — De la prinse d'Alençon faicte par les
François sur les Anglois 126
54^ Table des Chapitres.
Pages.
Chap. 194. — Comment la ville et chastel de Mau-
léon, du pais de Guyenne , furent prins par les Fran-
çoys lay
Chap. 195. — De la prinse du chastel de Touques et
de Yemmes faicte par les Françoys sur les Angloys. 1 30
Chap. 196. — De la prinse faicte par les François de la
ville et chastel d'Argentain en Normendie 131
Chap. 197. — Du siège mis devant le chasteau de
Gaillart IJJ
Chap. 198. — De la prinse de la ville et chastel de
Fresnay en Normendie 135
Chap. 199. — De la reddicion de la ville de Gisors par
appoinctement et composicion faictes avecques eulx. 13J
Chap. 200. — Comment le roy se disposa pour aller
mectre le siège devant la ville de Rouen 137
Chap. 201 . — Comment la ville de Rouen fut assiégée
par le conte de Dunoys et aultres seigneurs. ... 140
Chap. 202. — Comment Monseigneur le conte de Ne-
vers et aultres seigneurs furent faict chevaliers ; et
aultres matières 142
Chap. 203. — Comment les bourgoys de Rouen feirent
composicion avecques le conte de Dunoys, lieutenant
général du roy 144
Chap. 204. — Comment l'arcevesque de Rouen et aul-
tres ambaxadeurs se rendirent auprès du roy de
France pour parlementer I4<»
Chap. 20 j. — Comment iceulx bourgoys se meurent
contre les Angloys, desquels plusieurs furent tués
par lesdits bourgoys 148
Table des Chapitres. ^4}
Pages.
Chap. 206. — Comment la ville de Rouen fut prinse
par les Françoys ijo
Chap. 207. — Comment le duc de Sombrecet se rendit
devers le roy de France pour parlementer 152
Chap. 208. — Comment le siège fut mis devant le
palais et chastel de Rouen par les François 154
Chap. 209. — Comment le roy entra moult honnora-
blement et en grant magnificence en sa ville et cité
de Rouen i6o
Chap. 210. — Comment la ville et chastel de Fougières
furent reprins par le duc de Bretaigne 172
Chap. 211. — De la prinse faicte par les Françoys des
ville et chastel de Bellesmes 174
Chap. 212. — Comment les Françoys misdrent le siège
à Harfleu 176
Chap. 213. — De la belle Agnès 181
Chap. 214. — Comment le conte de Foix print le chastel
de Guischen , près quatre lieues de Baionne 186
Chap. 2 1 5 . — Comment le conte de Dunois ala mectre
le siège devant la ville de Honnefleu 188
Chap. 216. — Comment le roy envoya mectre le siège
devant Fresnay 189
Chap. 217. — Du siège mis par les Anglois devant la
ville de Vallongnes 191
Chap. 218. — De la journée de Fremigny gaignée par
les Françoys sur les Anglois 192
Chap, 219. — Une procession faicte à Paris à Sainct-
Innocent 200
Chap. 220. — Comment le siège fut mis devant la ville
de Vire 201
344 Table des Chapitres.
Pages.
Chap. 221 , — Du siège mis devant la ville d'Avranches
par les Françoys, oii il eust une composicion. . . . 202
Chap. 222. — De la reddicion de Tombelaine, forte place. 20}
Chap. 223. — Du siège mis par les Françoys devant
la ville et la cité de Baieulx 204
Chap. 224. S'ensuit la forme et teneur de l'appoincte-
ment dont dessus est faicte mencion 207
Chap. 22 j. — De la prinse de la ville de Brigueber
(Briquebec) et du siège mis par les Françoys de-
vant Vallongnes an
Chap. 226. — Du siège mis devant Sainct-Sauveur-
le-Viconte 212
Chap. 227. — Du siège mis par les Françoys devant la
ville de Caen 214
Chap. 228. — Comment le roy fistson entrée en ladite
ville de Caen à grant noblesse de seigneurs. . . . 222
Chap. 229. — Du siège mis par les Françoys devant
la ville de Falaise 225
Chap. 2}o. — Du siège mis devant la ville de Damp-
front 2:7
Chap. 231. — De la mort du duc de Bretaigne. . . . 228
Chap, 2J2. — Du siège mis par les Françoys devant
Cherbourc 231
Chap. 233. — Comment les François estoient habillés
à la conqueste de Normendie 235
Chap. 234. — C'estoient ceulx qui ont travaillé à la
conqueste de Normendie ou partie d'iceulx 238
Chap. 2 3 5 . —^ Comment le roy de France se résolut
d'envoyer ses gens ou pais de Guyenne pour iceluy
conquester 239
Chap. 236. — Comment les seigneurs de France allè-
rent mectre le siège et prendre d'assault Jansac. . . 242
Table des Chapitres. ^4$
Pages.
Chap. 2)7- — De la sentence prononcée contre Maistre
Jehan de Xancoins, receveur général des finances. . . 244
Chap. 2j8. — Du rencontre fait par les Françoys surles
Anglois entre Bourdeaux et l'ille de Madoc. .... 246
Chap. 239. — Comment les Françoys allèrent mectre le
siège devant le chastel de Mont-Guyon, en Guyenne. 249
Chap. 240. — Comment les dessusdits seigneurs, après
la redduction dudit Mont-Guyon , allèrent mectre le
siège devant la ville de Blaie 254
Chap. 241 . — La délivrance de Pierre de Montferrant. 259
Chap. 242. — Du siège mis par lesdits Françoys devant
la ville et chastel de Bourc, tant par mer que par
terre 261
Chap. 24}. — Comment les François prindrent la ville
d'Arqués 265
Chap. 244. — Comment le conte d'Armignac et autres
seigneurs alèrent mectre le siège devant Rions ,
Castillon et Saint-Emllion. . 266
Chap. 24c. — Du siège mis par lesdits Françoys de-
vant une place appelée Fronsac 268
Chap. 246. — Comment les Anglois de Fronsac de-
mandèrent à parlementer 269
Chap. 247. — Tractié de Fronsac 271
Chap. 248. — Comment ledit Fronsac fut remis en
l'obéissance du roy de France 276
Chap. 249. — Du siège mis devant Bourdeaulx par les
seigneurs françoys , et de l'appoinctement 277
Chap. 2J0. — Autre appoinctement entre lesdits sei-
gneurs françois et Monseigneur Gaston, conte de
Venauges 271
346 Table des Chapitres.
Pages.
Chap. 251. — Aultre appoinctement entre les dessus-
dits seigneurs françoys et Mcssire Bertrand de Mont-
ferrant 299
Chap. 2J2. — De l'entrée faicte par les seigneurs
françoys dessus nommez en ladite ville et cité de
Bourdeaulx 303
Chap. 253. — Comment le roy de France se délibéra,
en son conseil, d'aller mectre le siège à Bayonne. . )ij
Chap. 2J4. — Comment l'empereur Féderic espousa la
fille du roy de Portugal , et des divisions meues en
Flandres et en Angleterre 324
Chap. 2 j j. — Comment le cardinal de Tousteville vint
de Rome en ambaxade devers le roy }2j
Chap. 256. — De la prinse et arrestz faitz, par ordon-
nance du roy, de Jaques Cueur et de la demoiselle
de Mortaigne 327
Chap. 257. — Du débat meu entre le roy de France
et le duc de Savoye 329
Chap. 258. — Comment les Anglois recouvrèrent par
traïson le païs de Bourdelois 330
Chap. 259. — Comment les François allèrent mectre
le siège devant Calairs 333
Fin db la Table du deuxième volume.
Paris. — Imprimé par E. Thunot et Cie, rue Racine, 26,
avec les caractères elzeviriens de P. Jannet.
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéance
iWi qui rapporte un volume
s \q dernière ^ote timbrée
;ssous devra poye> une amen-
e cinq^sou^ plus un sou pour
ue jour de retard.
i:\
The Library
University of Ott(
Date due
For failure to return a
Of before the last date ;
below there will be a fine
cents, and an extra charge
cent for each additional <
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SEP 2
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COO CHÂkTIER, JE CHRONIQUE
ACC# 1344843